La seule chose que le soleil révèle, ce sont les taches de doigts, les éraflures sur ma table basse. Je bouquine le Figaro Magazine, piqué chez mes grands-parents lors de mon passage petit café. Je suis allé aux courriers, au grand dam de ma grand-mère sans mettre quelque chose sur mon dos, en t-shirt, il fait bon. Il fait frais de sentir le vent sur le visage. J'irais bien courir, mais j'attends la coiffeuse ; que je croise d'ailleurs, elle était chez mes voisins, elle sera un peu retard, je lui dis passe quand tu veux, je ne bouge pas. Je me demande si elle a des amants, son métier est un fabuleux alibi.
Dans la boîte de mes grands-parents, le Figaro, dans la mienne, un livre envoyé par Juliette C., En verve, les Goncourt.
Je remarquais, avec Jenifer, qu'il n'y avait pas de femme dans la collection, même pas Colette. Je pensais à Rachilde. La Marquise de Sade. Que devient Eric BB. ? Je n'ai plus de nouvelles.

Chez moi, le son de " Snatch " gueule dans les cinq enceintes, et le soleil m'éblouit rebondissant sur le crâne chauve d'Eric Orsenna en couverture de Lire ; où il y a un chouette court papier sur la revue et l'url du site. Merci Nathalie Riché. J'aime pas Orsenna, j'aime pas les " faucons " des années Mitterrand. D'où ça vient cette expression les " faucons " ?

J'ouvre le magazine, ça commence mal, ça commence à faire tourner mon café, le lait qui s'y fusionne, je vois le nom d'Elisabeth Lévy, putain même dans le Figaro Magazine, cette insulte à l'intelligence, et bien sûr pour un portrait de ce mou du bulbe néfaste et parasitaire Alain Finkielkraut. Puis encore sur un papier sur la Gauche, pourriture de pourriture, que l'on se souvienne de la parabole des deux frères à qui le père demandait d'aller travailler aux champs.
Je tourne vite les pages, et atterri sur un article sur Gustave Moreau, ah oui ça, ça me rappelle Karine V., une amie perdue, ça va bien avec le peintre, les amies perdues. Je tourne, tourne, je zappe la page sur Titoff, un mystère. Un portrait de Moravia, il me fait penser à Charpak, ou plutôt à Michel Serres, enchaîner sur Moravia, après tant de biles retournées, ça fait du bien dans mon café. Derrière, drôle, un entrefilet sur la counasse, la bâtarde de la République, incapable de bien citer une référence littéraire dans son livre. Moi, quand je vois Mazarine, j'en lacrymale de nos belles guillotines.
Drôle, Laclavetine ressemble à Plenel, et Brautigan à Bové. Besson préconise la suspension de la télécommande qui nous conduit trop facilement à accepter tous ces crétins. A côté un article sur l'essai de Salvatore Lupo sur le Fascisme italien, d'une autre facture, a priori, que la bouse de Pascal Ory sur le sujet chroniquée dans le Figaro Madame de la veille.

Et le soleil a disparu, passé de l'autre côté, ou au-dessus, je ne vois plus les traces sur la glace de la table de verre. J'attends la coiffeuse. Si je commençais à lire Les Episodes, sinon tout cela s'entassera.

Je suis parti faire un tour en vélo, mais avant, la coiffeuse est venue, mais avant j'ai dû passer trois ou quatre fois l'aspirateur, tant il y avait des cheveux partout, mais avant j'ai lu la moitié des Episodes, j'ai ri ostentatoirement aux sketchs-textes de John S. Hall, mais aussi, apprécié l'article plus que la nouvelle d'un gars du Nouvel Obs qui aime la boxe ainsi que les lettres d'Alfred Chester, vieux pédé sympathique s'enfilant un petit Marocain, tout en fumant du majoun, mais avant j'ai répondu au téléphone, c'était une fille du Crédit Lyonnais pour un rendez-vous, je l'ai faite rire, mais avant j'ai descendu aux poubelles neufs bouteilles de Coca et une bouteille d'Evian vides et préalablement compressées par mes soins, alors après tout cela, je suis parti en vélo.

J'ai fait un premier tour, et puis, suis revenu. J'ai lancé une machine à 30°, pris les Episodes, et suis reparti. J'ai bouquiné au soleil sur le petit pont de pierre du guet brebis, si près de chez moi. Un havre de paix, de silence, à l'exception du chant des oiseaux, et de l'eau qui coule. Je lisais et observais l'eau stagnante cuivrée là au-dessous de moi, cette même eau qui reprenait un filet mouvementé au passage de deux morceaux de bois perdus ici. Il n'y avait pas de poissons, je ne voyais rien, jetais une crotte de nez pour voir, pour appâter, rien. Je rigole en lisant les récits de ce petit livre rose, un oiseau sifflote vachement fort, dis donc. Je me retourne et regarde du côté d'où vient le courant, et là, stupeur, joie, des petits alvins frétillants dans une cavité, là je prends conscience de leurs multiples dimensions, ils sont tous dans ce " trou ", mais ils peuvent aller à droite, à gauche, en haut, en bas, moi si j'étais dans un trou, je n'aurais que deux dimensions, je n'y avais jamais pensé. Tous les poissons du coin semblent s'être rassemblés là, dans ce trou, près du pilier, ils regardent tous en direction d'une grotte faite de la pierre du pilier et d'amas de branchages, que font-ils ? Y-a-t-il une distribution de bouffe ? On dirait des gamines piétinant avant l'ouverture d'un magasin Pimkie au moment des soldes, on dirait les junkies devant les " oranges de Floride " dans Requiem for a dream, ou n'importe quelles groupies devant une entité floue vue à la télé…

Je me souviens de nos excursions, petits. On, Jean-Paul, Benoît, Nicolas, Francky…, remontait la rivière à la recherche de têtards, de salamandres, de grenouilles, de poissons. Je passais le premier, avec mes grandes bottes, et mes grandes guibolles. Tous les trous, les changements de profondeur étaient pour moi. La rivière jusqu'à Pézarches doit faire tout au plus un kilomètre, mais c'était pour nous une épopée incroyable, on imaginait les serpents d'eau, les sangsues, les abysses à noyades, les typhons imprévus… On explorait. Pour parfois accoster dans un pré, se confronter aux vaches, taper à bâtons fermes dans les bouses, s'inventer des forêts maléfiques, aux champignons empoisonnés et aux insectes géants. On s'amusait. On avait un seau pour nos captures, des fois, on emmenait Sultane, ma chienne, celle de mes grands-parents. Elle nageait devant nous, elle nous protégerait, en cas de rencontre de sangliers assoiffés ou de lézards vicelards. Pour déconner, je tenais la main de Fred, et je balançais la laisse sur les fils électriques de la clôture du pré, et c'est lui qui prenait le jus, ou la chienne, ou bien moi. Allez comprendre les règles de l'électricité !