Sur le chemin, avec mon cabas vert harnaché dans le dos, vieux cycliste de 1903. Je pars chercher le pain, après avoir bu un café, était-ce un café, de l'eau chaude aromatisée au café, et répondu aux messages de la nuit. Mes histoires féminines.
Je gère.
Au passage du cimetière, je freine, stoppe, et balance ma poubelle verte, que je tenais brinquebalante dans ma main droite. Dans la grosse verte aussi. Reprenant ma route, j'aperçois un chien en laisse, au bout une jeune silhouette fine et hâlée. Allez. Pédale fier. Rouge conquérant. Surprise par mon déboulé inattendu (d'où la surprise), elle tire son chien vers elle, me laissant le passage, et me souris, toute émue de voir un garçon de moins de 50 ans dans ce village des temps heureux. Mignonne, indubitablement. 14 ans, certainement. Je n'interromps pas pour autant ma mise en scène épique, je file droit à la boulangerie. J'imagine que la jeune avait un peu plus de 14 ans, 18 ans, elle venait d'avoir 18 ans, c'est bien, c'est mélodieux, comme début d'imagination. Elle m'aurait interpellé, me demandant si j'étais le nouveau propriétaire de la maison du bout, là-bas, après le cimetière, comme quoi la vie continue… Elle m'aurait souri, j'aurais eu beaucoup de mal à ne pas me crisper, à ne pas regarder ses deux jolis seins, menus, fruités et légèrement sortis de sa robe volante. Sa voix aurait eu le timbre ensoleillé des filles nées pour resplendir. Pour brûler les corps et les cœurs des jeunes gens bien trop faibles, bien trop enclin à mirer la beauté, et la poésie du monde, de l'avant cimetière. Je lui aurais répondu que j'étais venu chez mon père pour voir sa nouvelle maison, prendre le soleil, que c'était un peu loupé pour ça, que cela m'était déjà arrivé en partant quelques jours sur la côte d'azur tout récemment, elle aurait ri, me conseillant donc de voyager dans des pays où il ne pleut pas. Je creuserais sa peau, pour m'enfouir dans sa chaleur. Tandis qu'elle continuerait à me parler, de son ennui, mais tout de même, Agen, ce n'est pas non plus l'enfer. Elle me demanderait ensuite ce que je faisais dans la vie, je n'oserais lui avouer que j'écris, je lui dirais que je fais des sites Internet. Elle se mettrait aux éclats, elle me demanderait, un peu rougie, mais extrêmement mutine, coquine, libertine, s'il s'agissait de sites érotiques, comme il y a tant sur le web. Je rougirais aussi, et jouant sur l'attente, de ma réponse, je lui soumettrais qu'un sourire en guise de certitude. Son chien s'impatienterait. Mon vélo perdrait son équilibre, fébrile. Nous ririons, et nous promettrions de nous revoir en début d'après-midi. Elle possédait elle aussi un vélo, pour ses balades occasionnelles. C'était donc une ravissante occasion.
2€20, très bien me sourit la boulangère, j'ai retenu la leçon, deux baguettes et le journal, c'est 2€20.
Sur la route du retour, pédalant, haut perché sur ce vélo, je repense à ce film avec Ceccaldi, où toute une bande d'amis se retrouve en vacances, où ?, vers La Baule, ce genre de conneries, et ils pédalent tous, surtout Ceccaldi. C'est un film de Pascal Thomas. J'adore Pascal Thomas, j'adore les cinéastes qui sont avant tout des écrivains, mais qui ne l'ont jamais été, écrivain : Godard, Thomas, Noé. Par contre l'écrivain qui se fait cinéaste, une catastrophe en général, à la générale, Alexandre Jardin, Didier Van Cauwelaert, j'en oublie de pires.
Je baigne d'un vent porteur, d'insouciance, de confiance, de certitude, de sérénité. Ma folie pornographe avec Isabelle, ma folie au-delà de la raison folle avec Caroline, tout s'envole, vole en moi, s'éparpille, rayonne, atomes, électrons, mais le noyau ? Le noyau, ce qui maintient tous mes neurones, qui tend mes muscles, qui capillaire mon corps, qui hirsute ma crinière, qui frémit en mon ventre, le noyau, ce noyau même, qui permet tout cela. Ce noyau, pulsion de vie, de joie, de plaisir, de perversion, de tendresse. Le noyau, qui me lacrymal l'œil, toujours le même, attention, je ne pleure qu'un œil. Quoiqu'il arrive, je n'aurais plus peur. Ou si, ce qui faut de peur, pour que de l'épiderme au derme, frémisse notre passion absurde. Nous ne ferons mots de tout. J'impatience. Souffle sur moi. Qu'il soit Zéphyr d'un Amour, qu'il soit Chamsin cinglant, coupant, burinant et fouettant d'une nouvelle gifle. Qu'il soit, un point c'est tout.
Je souffle à son oreille, j'ai envie d'écrire, pour moi. Roman, mais lequel. Un nouveau, pourquoi corriger, modifier, ce qui avait été fait il y a longtemps, construire du neuf, du présent du présent. Mais Héloïse, elle commençait à trouver sa grammaire. Oui, oui, mais pour le moment, le soleil revenu, je ne vais pas m'arrêter à un aller retour à la boulangerie. Son souffle sur moi, je descends, l'intention ferme de dire bonjour à mon ami Oletoro… Je fonce, pour le moment, ça descend. Le soleil est encore de l'autre côté, je regarde ce spectacle en contre plongée, je me sens léger et ni vivant ni mort. Les vaches aussi ont ce regard de l'être qui n'est ni être ni être pas. Les vaches et moi sommes pas shakespeariens. Je filoche, je ne suis pas dans les Alpes, mais les rondes-bosses de la nature verdoyante, me rappelle à Heidi. Je déboulerais en galipettes successives dans les hautes herbes non encore coupées en foin. J'aurais un bâton de chêne, ou de noisetier, je taperais dans les bouses, et cela giclerait partout, je serais peintre, je serais sculpteur, je serais plasticien, je serais celui qui claque les grosses merdes de vaches. Il y aurait une petite rivière, avec de gros cailloux blancs, de petits poissons prisonniers dans une cuvette née de la nouvelle dérivation de la ferme d'à côté, pour abreuver les vaches. Je les libérerais, et ils partiraient tout droit là-bas, encore plus bas. Ils finiraient pêchés par des gosses du village voisin. Il y aurait un vieux fermier qui parlerait que la langue de sa famille. Mais le sourire nous lierait dans une conversation profonde et entière. Il aurait un gros opinel, qu'il tiendrait de son arrière-grand-père. Il ferait du foin avec l'herbe coupée du pré d'en face. Il aurait de grosses mains, il aurait un vieux pantalon de velours, il aurait une mèche sur l'œil droit. Il aurait une jambe plus courte. Il aurait les cheveux en épis. Il aurait une ceinture de cuir, épaisse et mouchetée par endroits. Il partirait. Il me dirait au revoir dans sa langue caverne de nos ancêtres troglodytes.
La route après avoir beaucoup descendue, remonte, je ne suis pas encore bien chaud, je souffle, souffre, le cœur… Les jambes, ça va. Si tout était de cet acabit, je serais un sacré bonhomme. Je n'ai que les jambes, et la tête.
A un carrefour, j'ai Agen à droite, à gauche, un bled dont j'ai oublié le nom, tout droit un magistral champ de tournesols coupé en son milieu par une ligne solaire. Je gravis un long chemin de petits cailloux. Je peine. M'arrête, me retourne, contemple et suffoque. Retrouver son souffle, lorsqu'il fut coupé, saigné, retrouver son souffle, par la beauté diaphane d'une mèche, d'une croix, d'une croix rouge. Retrouver son souffle. Pour souffler à son tour. Le souffle, c'est la santé. Le chemin persiste dans son abrupte condition. Le salopard. Je suis l'Ocagna du Lot et Garonne. Une maison, encore un chemin qui se termine par une propriété privée. Arnaque, piscine et chien de garde. Sur le côté, qui gravit encore, en sous bois, vers le haut des plaines, un caillouteux ronceux poursuit ma montée en croix. Courbé comme un arc roman, le dos du chat de mon père, je le choisis. Des petites peluches filent se mettre en terrier. En haut, des prés de foin à perdre de vue, des sauterelles m'ouvrant la voie. Je pédale dans les tas de paille, longtemps, pour ne parvenir à nul Paraclet. Je rebrousse, dans cette brousse. A pied, je marche près de mon destrier. Je rumine, des choses lues aujourd'hui. Je rumine et n'ai aucun pouvoir. Je reprends le même chemin, donc, concernant mes ruminements, ce n'est pas la même bête. Destin. Du chien. Par hasard… un dog… gros dog… baveux, pisseux, nerveux… là, dans le chemin, face à la maison… j'hésite… je souris… il pisse… je passe… ce chien, je m'en fous…
File, file, file… ne dérape pas… file, file, file…
Route à gravir. Je suis dans le bon souffle. Mon cœur a pris la mesure du souffle. Je bifurque devant des meuh meuh ébahies vers le village de Cours, une longue ascension de quatre kilomètres, ça mouline. A Cours, la route grimpe encore. Je ne fais que grimper, l'ascension, je monte, je monte, je monte… Consécration. Je pédale pour cela. Maintenant je le sais. Je le sens. Je lui ai dit aussi. Elle n'a rien compris. C'est pas possible. Je ne fais que monter. A quand la joie de la vitesse, du vent, des virages techniques. Où je suis. Pas de panneaux, je me fie à mon sens de l'orientation. Tout aussi bon que celui de la météo ou que de la passion amoureuse. Donc, je n'ai crainte de me perdre. A force de monter, on finit par chuter. La chute. Tant promise. Par elle, alors que je ne suis tombé que vers le haut. Chut… Je pense à ses reins, où souffle le vent de Beckett. J'ignorais cela. D'elle. Je fais une descente, technique, virage expert, roues libres, je virevolte. Hilare.
Moins rire dans la dernière côte, me voici chez mon père. C'est drôle le bronzage de mon ventre, ligne blanche au plis. Ça me fait des abdos. Sous la douche, je reste. Comme si, j'étais encore avec ce vieux paysan, visage buriné, coupé à la faux, avec des ornières, profondes, arides, généreuses en vie.