Il est une heure passée. Je ne dors pas. Je lis et souris à la lecture d'une phrase (de moi) corrigée syntaxiquement par Jérôme. Il supprime un point, "Ton cul reste un astre inatteignable, tel un rêve d'adolescent sur le trottoir de Coulommiers qui me mène vers la Libération."
J'attends un appel. Un cri hors de la nuit, surgissant au galop. Trois personnes se sont connectées à ces dernières pages. Une adresse IP, je mène l'enquête, d'où vient-elle : Le Sénégal. Caroline ! J'attends Audrey, et c'est Caroline que je trouve, explorant ces derniers jours, de juillet et d'août. Je bois une longue gorgée d'Evian. Je suis triste de ce signe. Je suis triste car j'y entrevoie un similaire imbroglio de l'autre rive. Il n'y a plus de Caroline dans mes veines. Et le galop se fait lointain à entendre. Je vois des signes. J'ai peur des signes. J'ai peur des mots censés de Philippe, dans ce message de la matinée passée. Il me connaît bien, il connaît mon épique côté Cyrano. Mon drame Lancelot. Il est une heure passée.

"
- J'appelle ou j'appelle pas "
Je suis tombé sur Juliette, je t'aime. Dans la pension des Mimosas, il y a Pauline, Stéphane et Charlotte. Il y a surtout Hugo. Il est amoureux de Juliette, jeune veuve, venue s'occuper de cette ryokan qui appartient au père de son défunt mari. Elle vit seule avec son chien, Maxime, homonyme de son époux. Ses parents désirent qu'elle revienne, qu'elle arrête de travailler dans cette pension délabrée.
"
- Je suis la seule à décider ce qui est bien pour moi "
La mère apprend aux pensionnaires la démission irrévocable de Juliette. Hugo est totalement détruit. Maxime aboie. Je vais me coucher.
Il est une heure passée.

Shinkan Shinkan…
Bullé dans le bus. Affalé dans le RER. Trois amis, deux garçons et une fille, prennent banquette près de moi, yeux clos, narines aux reflets solaires de la vitre. Ils se demandent si l'autre à la clim' au bureau. Aujourd'hui sera l'été 1976 en une seule journée. Ils descendent à Noisy-le-Grand. Un signe qui me glace : une blonde vulgaire prend le chemin inverse. C'est la blonde que l'on avait brocardée avec Rodolphe (de loin, en belles commères) à la terrasse du Coin du pétrin dimanche après-midi… Je l'avais oubliée, Rodolphe me renvoyait à sa réalité. Et là, perdu dans les desseins d'Audrey, c'est ce petit monstre qui se rallie à mes pensées. I'm afraid of … Une grande brune, très massive, aussi grande que moi, bras bien plus charnus, toute en chair, avec de beaux yeux bleus et la bouche et la dentition d'une Aurélie Belko, glisse de sa place et libère mon vis-à-vis… L'immonde souvenir lit Marc Lévy devant moi… Je ferme les yeux, le signe est démoniaque. Je crains le pire. Je descends à Val de Fontenay. Dans le classement du Point, il n'y aucun livre Flammarion. Cela dure depuis bien longtemps. Les rares grands écrivains classés, Kundera (je retrouve mes vaticinations absurdes et joyeuses), Roth (les dithyrambes de Yann).

A midi, à " L'Atmosphère ", je rejoins Frédéric G. En main, le livre de Daniel Arsand. Livre conseillé par Régis, Frédéric m'en dit autant, l'une de ses plus belles lectures, un livre qui lui a donné envie d'écrire. Nous bavardons Bordel, Lidealiste, projets éditoriaux… Il me demande d'écrire des critiques littéraires pour son site. Je ne suis pas journaliste. Je ne suis pas tenté par la chronique, autre qu'autobiographique. C'est cela qu'il souhaite, ma plume digressive. Agressive et joviale. Je ne suis jamais tout à fait triste, je ne suis jamais tout à fait hilare. Je baigne dans une solitude grégaire.
Ecrire des mails, écrire des courriers aux banquiers, aux maisons de crédits, aux créanciers, écrire aux auteurs, écrire un scénario, écrire un roman, écrire ce journal, écrire des critiques…
J'écris, je crie, entre ma bite et mon nombril. Je suis un écrivain intestin, un scribouillard du ventre. Je crains que ce cri me fit perdre trente ans de ma vie…

Au lieu de mes 30 ans, j'ai eu 30 minutes…
Je crois que je suis Shakespeare. Dans ce film vu récemment. Elle s'échappe, elle nébuleuse, elle brume du matin, elle bruine, elle crachin, elle disparaît…
La plèbe textophile aura eu la peau de cette histoire… Ce journal cannibale aussi.
Je crois que je suis Hugo. Je crois que je suis l'homme prostré, Cendres… Tout se consume. Du premier rendez-vous aux portes de l'église, de l'empressement des suivants, et là, tout se consume, s'interrompt, se corrode, s'effrite…

Mon droit de réponse :
" Ça est une Histoire d'Amour, non réciproque. "

Je me sens digéré de l'intérieur ; toujours cette sensation d'intérieur ; j'ai le vertige ; j'ai l'âme qui tangue ; j'ai le ventre mazout ; Torrey Canyon de bile de remords ; je perdrais mes yeux pour n'avoir jamais à pleurer ; mon nombril cyclope voit le monde en fish-eye ; un Ulysse triomphant me transperce de son pieu ; des sphinges me lacèrent en lamelles ; j'ai envie d'entendre sa voix enraillée…

Philippe intervient, une première fois, non je n'ai pas menti. Nulle phrase ne peut être contredite. Je suis passé chez Mafhoud, me goinfre après lui avoir envoyé un mail, pistaches, Pringles Oignon, gros Boursin, et je finis les bières de samedi. Je lis la réponse de Philippe, et ne peux contenir un flot de larmes… Un épuisement, une fatigue, une injustice… Oui, Philippe, ce serait simple d'être guerrier. Simple aussi d'écrire des critiques littéraires pour Frédéric G., comme trouver un nouveau boulot, comme décrocher le téléphone et dire à Audrey toute la tempête en moi, comme répondre à tous… Je ne sais plus ce que j'écris de cette page commencée en continue, phrases associées à l'une, spontanément. Cécile, l'amie de Caroline, m'écrivant. JBB, l'ami d'Audrey, m'écrivant. Une journée où je pérorais à tous les scénarii. Je pleure et j'en peux plus, de ce journal qui me bouffe, de mon impuissance à m'en sortir. Audrey proposait bien une échappatoire. Je t'attends, encore.