Je n'aurais jamais pensé qu'en 2003 je serais TGVore… J'avais bien imaginé, tout de même, des allers retours sur Nice, voir Caroline. Comme j'avais imaginé encore au conditionnel, le temps de l'existence, du bonheur, de l'amour, que lorsqu'elle serait en Indes, à filmer, à vivre, à découvrir, à apprendre, je serais en écriture, serein de la savoir heureuse, attendant son retour en confiance, patiemment. A son retour, je lui présenterais mon dernier livre écrit durant ces six mois de distance. J'aurais lié amitié avec des personnes du cinéma, et à chaque retour, je lui présenterais nos nouveaux compagnons. L'un d'entre eux l'emmènerait sur un tournage dans un pays andin, elle y filmerait son propre film, elle participerait aussi à la réalisation de ce long-métrage où un grand acteur serait le personnage principal. Cela pourrait être une adaptation d'un roman de Coelho, ou mieux encore, Un homme à cheval de Drieu la Rochelle. Elle écrirait aussi, car elle écrit, Caroline. J'irais les retrouver, mon ami cinéaste, et ma petite Caroline, pour quelques jours. Paris attendait mon retour, pour des projets parisiens. Et puis, je reste, elle part. C'est comme ça que notre couple fonctionnerait. Je serais parfois songeur devant des landaus pleins de bébés. J'aimais son ventre toujours plat et chaud. Et l'intérieur était aussi un antre de magma qui me plaisait tant. Je ne lui dirais pas que je souhaiterais être père de son enfant. Je la laisserais voyager, et pis, moi je serais un écrivain dont les gens attendraient le prochain opus. Mes amis aussi me berceraient de leur affection. Seul le regard triste de ma grand-mère me ramènerait le ventre rond de Caroline en tête. Un jour, elle me dirait à l'oreille, lors de notre étreinte, " un bébé ", " un bébé "... " un bébé "… J'écoute toujours Caroline.
Ce serait un petit garçon, il serait beau notre fils, Samuel. Comme une Première fois.

Je finis vite mon Coca, à une terrasse de la gare de Bordeaux. Le spectacle m'est insupportable. Je vomis en moi, depuis que dedans je suis triste, le dehors sourit tout le temps, béatement, comme un saint. Comme mon ami Sébastien ; mes flèches, à moi, ne sont pas saillantes, elles sont enfouies dedans. Dans la chair, faible m'avait-elle dit. Alors que son amour pour moi était fort. Pourquoi perdons-nous ce temps de bonheur ?
Devant moi donc, un jeune type, deux gosses, les siens, devant lui, une femme, jolis nichons, petits piques en l'air, près d'elle, un autre type, sa main, à la petite, dans les cheveux de ce mec fantôme, … J'ai envie de crier à cette terrasse où le serveur n'a pas assez de monnaie. Envie de lui dire à cette fille, arrête, ça t'amuse tout cela ? C'est ça, c'est ça… Je ne saurais continuer ma diatribe, je me vomis dessus, le vomi coule dans mes boyaux, j'ai mal au ventre, depuis ce matin. Un ulcère à l'opposé de l'appendicite.
Je ne supporte plus ce spectacle de la misère quotidienne. J'ai envie de partir aussi, tout laisser sur le côté, me barrer, ne plus rien à penser, à cogiter, à regretter. La vie n'est pas un plan à la Hannibal… Il y a toujours des accrocs !
Des accros aussi, j'en suis. J'ai envie de ce bonheur à la con. Je sais bien que le bonheur ne se cherche pas, n'est-ce pas Marcel. Hein, petit Proust, que cette recherche, c'est du temps perdu. Tu le sais, toi, petit pédé… Tu le sais et tu ne le dis qu'au bout de mille pages.
Le temps. Toujours ce maudit temps. Un C, un grand C, une boucle qui s'arrête net. Quelque soit le sens pris, on chute. On tombe sur un mur. Rien. Plus rien. Que d'attendre de mourir au pied de ce mur à la Con. Courbé comme un C, j'écris ces mots. Je me prends pour Cioran. Je ris un peu dans ce coulis de vomi. Je suis un type drôle. Je suis un Comique. Un Comédien. Un Cas unique. Je pense à Sébastien qui part en Roumanie, je pense que les grands penseurs roumains ont tous écrits en Français. Je pense que sans être Roumain, on peut penser et écrire en Français aussi. Je pense que c'est une Catastrophe. Que cette page commençait bien. Que je dis n'importe quoi. Que l'imaginer se faire poursuivre par des Roms maraveurs et kouraveurs, devoir éviter des chiens errants affamés ou même des putes à un euro la quinzaine, c'est vraiment du n'importe quoi. Que c'est de l'image d'Epinal de Bucarest. Que les Roumains ne sont pas tous des tsiganes, qu'il y a aussi de Magyars. Ou des trucs que je ne connais pas sur mon Atlas des populations. D'ailleurs j'aime bien les violons tsiganes. Comme dans les fêtes juives ashkénazes. Comme dans Rabbi Jacob. Un de mes films préférés. La poursuite dans l'usine à bonbons, quand De Funès cavale pour se réfugier dans sa voiture-bateau ou bateau-voiture. Encore plus drôle que les Coccinelle. Là, je glisse encore. Pithiviers, " j'ai glissé chef ", Chef, c'est Chaudard. Mais où est passée la septième compagnie ?, je glisse, je glisse, je glisse.
C, Courbé, Crispé, Circonspect… je glisse sur mon souvenir Courbet… Mon bâton de réglisse. Ma boîte à sucreries. Ma Mata Haribo.
… Eclats d'atomes incommensurables… Un mois. Moi. Toi. Un mois. Un jour. Quelques heures. J'avais résisté à tes psalmodies, j'avais résisté car je voulais tout ton amour certifié. Mon côté organisé. Ce matin-là, j'avais la certitude au ventre, mon sexe, lui, était ok dès le départ, donc… KO. Le soir même. Couché, Cocu, par Cyril. Par mon Cynisme. Mon Cinéma. Mes Crispations. Ou tout simplement parce que ce fut comme Ca, Caroline. Chérie.
Caroline Chérie. Martine Carole. Que j'aimais ton Corail. Ta Corolle. Ton Calice. Caroline.
Me reste-t-il… Ma Clairvoyance.
Claire, je te vois à 18h au Progrès.

Dans le train, j'essaie de lire les Enfants rouges de Guillaume Cherel. Essaie car un petit gosse fout le dawa dans tout le wagon. Prisonniers d'un Chiard à couche. Je m'éclate à le voir souriant, malicieux, capricieux. Mais peu importe. Je pense à C. Qu'est-ce ce C ?

Paris, Sébastien n'est pas chez lui. Et le Progrès est fermé le dimanche. Je crapahute depuis ce matin sur mes épaules décharnées. D'une cabine, j'installe mon bordel, gros sac, petit sac, ordinateur pour le numéro de Claire, où est ma carte, et le numéro de Sébastien ?
Rendez-vous aux deux, au Japonais du 10 rue de Bretagne. Je souffle. Mais bizarrement, c'est un maghrébin qui vient à ma rencontre. Où est la petite asiatique de la dernière fois, celle qui parlait une langue unique au monde. La sienne, comme celle du vieux type de la montagne.
Je lis. J'attends. Je me dégourdis. Je me détends. J'aperçois, et fais mine de rien, Claire de l'autre côté du trottoir ; m'observe-t-elle ?
Elle me rejoint. Bises. C'est bizarre. Que fallait-il faire ? L'enlacer. Oui. Mais comme toujours en France, on pense toujours avec retard, dirait mon homonyme d'initiales inversées, Michel Sardou. Mèches rouges, oui. Peau diaphane, légèrement rosée. Petits grains de peau dévoilés à la lime de son décolleté. Yeux amandes bruns. Lunettes carrées noirs. Bouche serpentins épais. Mains délicates, peintes, aux ongles.
Silence.
Silence.
Elle me regarde, m'observe. M'avoue avoir tout de même regardé les photos sur le site. Que c'est la première fois qu'elle parle si peu. Moi aussi d'ailleurs. Je ne sais que dire. J'ai du Caroline toujours en tête. Je me demande si je lui plais à Claire. Sébastien débarque en caisse, suis surpris. Puis, Caroline, sa ravissante amie, passe à son tour, elle nous surprend.
Silence.
Silence.
Je passe voir Sébastien chez lui, viennent-ils nous rejoindre. Non. Il prépare son bagage. Départ 4h pour une ville à l'extrême Est de la Roumanie ; Caroline le rejoindra près de Naples vers le 21.
Sur les photos de l'anniversaire de Fabien (2 juillet) de la veille (la fête), je trouve que Cédric, notre ami si peu vu, a pris un peu de poids (identique sensation que Benoît a eu en me revoyant), et je trouve Cyril, laid, maigre, hagard. La fatigue du travail au silo. Ou est-ce moi qui ne le vois plus du même œil.
Vite, embrasser Sébastien. Embrasser Caroline.
Silence.
Silence.
Retrouver Claire. Pourquoi ne pas l'embrasser tendrement, à l'intersection de son oreille, la racine de ses cheveux, son cou ? Tout près serré de sa lèvre ?
Nous restons droits, en attente. Chiens à l'arrêt.
Demain… Patience. Sommes pas des adolescents. Tendresse. Souffle. Elle m'offre Pour finir encore de Samuel Beckett. Encore…

23h29, BAOUM, dans ma tête, petit con, petit con… Caroline m'avait offert un livre à notre rencontre, je le cherche, mais où est-il ? Je ne le retrouve pas…

Je trouve enfin, pas le livre, mais le Monsieur C.
Chevalier.
Je suis un Chevalier. Je le prouve sur son répondeur, sur sa boîte mail.
Ainsi soit il !