Hier soir, la bière bâillonna mon ventre, l'étouffant, le ballonnant. Je restai allongé sur le drap, drap posé sur le canapé. Je pensais, par quel chemin, aux propos de Catherine, collègue calme comme un matin, qui incitait d'autres collègues à aller voir le " Bison " parce qu'ils pourraient y voir un " Stéphane " en action, sous les traits du panglossime Edouard Baer. Je suis allongé, en colère, en démâtage, en désalage, je ne peux faire ou penser ce que m'exulte Philippe. C'est le syndrome Cyrano. Et pas du tout lié à mon appendice curieux de tout savoir avant moi. Le bien de l'Autre. Toujours le bien de l'Autre. Par quel chemin ensuite je me mets à penser à Florence L. Je ne l'ai pas vue depuis quatre ans, trois ans, je ne sais pas. Professeur de Lettres au collège Marie Laurencin, petite voix chantante (sans passer par un accent méridional), nous étions bien amis. Elle trouvait à Rodolphe un charme Romantique. Chez elle, le Romantique prenait à coup sûr une majuscule. En quelques pages tournées dans le bottin, je suis à l'assaut de son répondeur. Je plaisante à sa stratégie de la double chance d'être appelé, son numéro est inscrit deux fois pour une seule et même adresse. Je repense aussi à Virginie T., autre prof de Français, mais nous n'étions pas vraiment amis, j'étais bien trop troublé pour l'être. Je lui avais offert des " posters " du Printemps de Botticelli.

Je me réveille. La nuit fut étrange. Entre le canapé et le lit, sur ces draps… Le ventre haillonneux. Si les rêves préparent la journée du lendemain, je crains le pire. Le soleil ne semble plus être mon allié. Je m'en veux de mes coups de blues. Je joue les équilibristes aux toilettes, y lis quelques chroniques de Vailland (les " portugaises "). Je fais la vaisselle. Prends une douche. J'enfile ma chemisette jaune, en tout dernier. Les cheveux brossés s'envolent vers les plantes vertes de ma voisine. Je regarde finalement mes mails. Isabelle de Belfort qui me console. Je ne suis pas triste, jeune femme. Je suis fataliste, au grand drame de mes ambitions chevaleresques. Je ferme la porte. Dans Touquin, un matin d'août. Quelques pailles échappées de remorques dorment dans le caniveau. Les grilles de Mafhoud sont baissées le mercredi matin. Une affiche de Le Pen sur le panneau d'en face. Un tracteur surgit du carrefour. Il emporte avec lui mes quelques amies pailles. Je porte ma chemise jaune criarde. Chez Richard, il n'y a pas de clients. Ni Claude, ni un comptable de Darche-Gros. D'ailleurs la porte de leurs bureaux est ouverte, j'entends des pas de talons, je n'arrive pas à y voir une jolie secrétaire. Le soleil me boxe les arcades, je suis tout enflé, je ne vois rien. J'entends des volets qui se claquent, s'ouvrent, s'accrochent pour le jour. Un vieil homme veuf en bretelles se prépare son café dans sa vieille cafetière. Pourquoi en changerait-il.

Dans le bus, je somnole. Dans le RER, je somnole. J'ai pris dans mon barda un CD de Polnareff. Je l'installerai sur mon portable arrivé au travail. Il rejoindra Gainsbourg (s), François de Roubaix (s), NIN, John Coltrane, Little Rabbit, Goldfrapp, " Amélie Poulain ".
9h24, Philippe réagit à ma défaillance lacrymale de la veille. Comme à Isabelle, ce ne sont pas de chaudes larmes, mais un humble sanglot désespéré face à mon caractère démissionnaire. Je suis si Français intrinsèque. J'installe " Live at Roxy ". J'ai tant de littérature en moi depuis quelques jours, cela joue aussi sur mon état général. Homme prostré et coincé dans les quotidiennes obligations. Mais j'ai les veines pleines d'elle, mais également de ce texte qui me chahute depuis dimanche matin.

Dans le RER, je pensais arrêter de publier ce journal. Le poursuivre sur cette bécane, car il est un sérieux obstacle au bonheur. Mais c'est aussi par lui que je les ai rencontrés, que je l'ai rencontrée. Puis, par quel chemin, j'ai pensé aux corps des femmes nues que j'ai vus dans ma vie. Je pensais que j'avais commencé tôt, très tôt. A neuf ans, avec un petit Parisien de week-end, nous avions déshabillé Sandrine S. dans le petit chemin verdoyant derrière mon jardin (rue des fosses-aux-saints). Nous avions été surpris par des plus grands, des chenapans (je les revois toujours, pour la plupart), des petits durs à frères nombreux… Ils nous avaient fait chanter, en bonbons, en pochettes surprises, en thune également. Tous les matins, je tentais de piquer un peu d'argent dans le porte-monnaie de ma mère pour garantir le silence de ces " enfoirés ", à qui je paie des bières désormais. En primaire, j'étais le petit amoureux des plus jolies. Au collège, il y eut le voyage en Ecosse. Ma première langue, une grande blonde de 15 ans, moi, minot de 12 ans, j'avais exprimé face aux potes spectateurs mon dégoût de cette langue. Devenant la risée du bus, je quittais les fauteuils du fond pour me réfugier seul à une place, où je finissais par vomir. On oublia vite ce séjour, je revins un môme charismatique, mais à l'intérieur, c'était ma première énorme bourrasque.

Je n'ai pas vu beaucoup de femmes nues. La dernière fut Caroline, le 6 juin dernier. Avant elle, mon journal n'existait pas encore… Laure. Ce fut rapide aussi, une nuit, une matinée. Puis, Grand seigneur, je la remis dans les bras de son ami, je ne voulais pas briser un couple. Il venait de lui offrir une voiture, un chien, lui parlait d'emménager ensemble. Je fis le mort, l'odieux, et la simplicité de l'autre fit le reste. Les filles n'aiment pas les mecs compliqués.

Laure avait des seins blancs, ronds, comme des pains de campagne, de ce village d'Haute Saône où je faillis me noyer petit. Je passais mes vacances avec mes grands-parents à Esprel dans l'hôtel de leurs vieux amis, Malou, Richard et le fils, Hervé. Des amis de mon grand-père lorsqu'il était routier. Des gens que j'aime toujours. Peut-on vraiment cesser d'aimer lorsqu'on a aimé une seconde. Un matin, lors d'une balade en canoë, j'avais chuté à un passage tourbillonnant. Hervé, 1m93, m'avait repêché. La rivière s'appelait " l'Ognon " (sur Google, en cherchant la rivière l'Ognon, on tombe sur un site sur le canoë).

Dans ce village, il y avait un vieux boulanger adipeux crade muscaphile qui faisait les plus belles miches du monde. Petite boule blanche, à la patine de l'écorce de la terre, à sa naissance, elle semblait indestructible. Une fois le brou brisé, l'écorce fragmentée, la chaleur dispensait une odeur de forêt, de menuiserie et de dasein. Sa chair était dense, blanche, noduleuse. Il y avait le monde tel qu'il devrait être dans ces miches boulangères, dans les seins de Laure. J'ai parfois envie de l'appeler. Mais je me rétracte. Je me cloître dans une décision prise.


Franck me dit qu'il a lu ma page d'hier, qu'il voulait m'écrire un truc drôle, mais il n'a pas trouvé. Il venait de revoir le petit MPG d'une double fellation que je lui avais forwardé dans l'après-midi, et avait eu l'idée d'aller lire le journal. " C'est pas triste, c'est déprimant. C'est plus grave que triste, déprimant. " C'est si déprimant que cela, je ne trouve pas. La fin peut-être, avec Philippe qui m'exhorte à continuer à jouter, alors que je sais bien que le tournoi est terminé. Je n'ai pas reçu de mails d'Audrey. Je me souviens du conseil de Franck concernant les mails de Caroline, les " bloquer ". Je trifouille sur Outlook et comble des combles, je " bloque " l'adresse d'Audrey (je relisais l'un de ses mails) ! J'arrive ensuite à bloquer le mail de Caro. Franck m'aide à trouver où se cachent les adresses bloquées. Deux, Audrey et Caroline. Quelqu'un qui serait sensible aux signes…


A quel instant l'empressement s'est-il enlisé ?
Au moment où je bascule moi-même. De mes tiraillements. Mes entrailles, ma tenaille, mes mailles, ma faille… coeurs purs, êtres bizarres et décalés qui vivent dans l'absolu
Dans la bulle

Valérie, ma si douce Valérie... Tu m'entends, me comprends, me donnes tout l'amour d'une amie. Est-ce un état, un supplice, une position ? Dans l'outrance, j'ai tendance à dramatiser. A imaginer mille plateaux. Qui se plient, se déplient, se lient et se délient.

Mon rêve de partage, d'osmose, d'équilibre déséquilibrant, de chaos de deux êtres, de maxime homérique, qui se ressemble s'assemble. L'Iliade d'une conquête amoureuse, l'Odyssée d'une reconquête. Je rêve projets à deux, écriture, revue, édition, bordel, collection, scénarii, magazine, enfants, et parties de tennis.

Je ne suis pas du genre à prendre des brucelles. J'aime à l'éclair, c'est ça ? Mais pas par hasard. Ce n'est pas une répétition, NON. Je suis allé vers elle, ce n'est pas comme Caro et son acharnement. J'ai fait des résiliations, je téléphone, je bois dans un verre qui n'est pas le mien (énorme), Laure, c'était facile de la (re)mettre dans les pattes de son nigaud, elle n'était pas celle… Caroline aurait pu, j'aurais pu " légiférer " pour elle, mais ce fut si simple de l'emmener au Sénégal. Les autres, les entre-deux mondes, elles sont cadavres ici, comme l'a si justement révélé Audrey. Bien sûr tout cela n'est pas calculé, prémédité, de l'ordre du jeu. Non. C'est un constat, triste et pas. Car il est le reflet de ma quête. Ma quête depuis un instant i qui semble enfoui dans l'âge du temps, dans cette croûte boulangère. De ces Playmobils enterrés dans le jardin de mon enfance, de la petite fente de neuf ans de Sandrine S., des bijoux pacotilles qui se cachaient dans les pochettes surprises, de ce matin-là où ce type se vanta d'avoir dépucelé Ingrid, de mes années glorieuses (avec les livres d'Histoire). Dans le trou. C'est un peu cela, tout ça est un glory hole, j'attends là depuis des années. Dans les chiottes vides de Pandore. Les chiottes vides de Botticelli, de Rossetti, de Laforgue, de tous ces foireux.

Ma quête serait-il cette empreinte ? Différentes Pythies, Pascal B. me disait dès le début que j'allais morfler. Mais c'est une vieille réminiscence qui surgit, toujours au galop. Ça sabote là-haut !
1995, salle d'étude, je suis avec trois élèves. Deux petites me disent que leur copine voit l'avenir, devine plein de choses. Elles me demandent de me prêter au jeu. Qui n'est pas un jeu, " attention Highlander " (gentil sobriquet de mes années pion-collège (catogan et long manteau noir)). La petite est plus que troublante, elle est plus que perspicace. " La femme de ma vie ", elle voit un grand D. Delphine ? J'en connaissais, mais non merci ! Diane, tout récemment, mais encore non ; Daphné, joliment chaussée ?
C'est absurde, tout cela est absurde. Mais ce D est là, ce D qui sert au grand sourire dans les dialogues smiley… Un grand sourire. Voilà ce que je recherche.
Il y a aussi ce jour d'avril, dans la cour, devenue four en ces jours de canicule, les pierres chaudes, les murs blancs, c'est un bagnard cagnard, où écoutant d'une oreille Thomas B. me parler de la petite peste, qu'elle l'avait appelé, que cela flairait la romance, j'eus la certitude que nous allions, malgré l'énervement de notre première rencontre, un jour ou l'autre, nous rencontrer et nous apprécier. Je me suis vu avec elle, à la tête d'un joli truc. Etait-ce une revue, une boîte d'édition, cela peut paraître facile d'écrire cela le 6 août, à 15h31. C'est couillon, hein mon Million, mille sabords, dirait Philippe. Je suis comme ça, nous sommes comme ça, différemment, hein, les copains, Jérôme, Philippe, Régis… Mais comme ça.

Les copains… Je dîne avec Rodolphe et Pascal ce soir. De ce fait, je descends à Coulommiers, long trajet en métal hurlant et chauffant. Chaussettes blanches sur banquette orange, j'observe les gens, le paysage et gribouille la trame d'un roman qu'il me tarde d'écrire. Je rejoins Rodolphe à la Libération, ambiance bruyante, Lionel, dreads, monologue face à trois crânes rasés… Deux visions du monde. Rodolphe est au tarot, où un type enchaîne 21, 20, 19, 18 et finit sur le petit. Nous quittons le langage de sourds et direction Leclerc. Des pistaches, des Pringles, des pizzas, du Coca et du Gini. Il me demande des nouvelles d'Audrey, il est clair que ce journal fit beaucoup de mal. Pascal est du même avis, lire ce journal est une chose, y être, c'est autre, " surtout si elle t'appréciait, voir sa vie intime déballée, j'aimerais pas ", dit-il. Oui, c'est bien cela. J'ai agi avec fougue, panache et stupidité. Je tiens à cette fille, et l'écrire est la pire des choses. Pire, car elle est en plein centre de ce monde, de ce monde qui me lit. Moi, égoïstement, je suis loin, et je m'en fous en fait de ce milieu. Pascal a toutefois raison. Je n'aurais pas dû parler d'elle, en sachant que le microcosme de son biotope allait lire cela, la charrier et souiller notre relation. Que faire ? Je n'ai toujours pas de mails d'Audrey. Je me vois mal l'appeler. J'extrapole de bien justes reproches. Pascal finit sa pizza, nous calons à la moitié. Au moment où je narrais avec brio certaines de mes paranoïas éthyliques (de Notre jeunesse), le téléphone dringdringua. Je réponds l'espoir tors que cela soit elle. C'est Claire qui me propose un dîner samedi. Je botte en touche, je ne sais pas quand je pars à Agen. Ma déception prend le dessus sur la légitime joie d'avoir des nouvelles de Claire. En matant T2 avec les copains, je prends la décision de ne plus mettre en péril mes réelles histoires d'Amour. Philippe craint qu'après que Caroline ait nui à ma vie, qu'Audrey nuise au journal. C'est à moi que je nuis. Il y a deux écoles, celle de la passion délirante (Philippe, Jérôme, Régis ( ?)) et celle de la réalité de l'aimée (Rodolphe, Pascal). Je suis au centre de ce nœud, c'est elle qui a le fil en main.