A mettre sa vie en musique
On en oublie parfois de vivre…

Je t'en remets au vent, H.F Thiefaine

Parfois les matins, je ne suis pas rebondissant, et patatras, dans la douche, c'est jeu de paume avec la savonnette, ça ricoche, c'est squash, ça fuse, ça éclate, c'est flipper, cette maudite savonnette se sauve en eau calcaire sur les carreaux blancs. Je gesticule des gymnastiques improbables, je ne suis pas très doué en sauvetage de savonnette. Je manque la cible et de me briser la nuque contre les carreaux blancs. Quel étrange catafalque savonneux. Quelle est cette danse orientale que je brasse sous ce jet continu d'eau forte. Parfois les matins de doute, je suis calme et pas rebondissant. Tout est ma faute en ce jour, et je reconnais mes erreurs…

Il y a des odeurs qui naissent comme ça, de nulle part, du néant, telles des dieux mythologiques. Elles viennent et envahissent notre corps, notre bouche, nos naseaux, nos yeux, nos oreilles, elles nous suivent, persistent. La tristesse est une de ces odeurs. La tristesse est une eau croupie qui stagne en moi et je reste sans lendemain…

Un souffle, un jet de regards verdoient ce marais verdâtre, maussade, les joncs poussent droits comme des guerriers Qin, un léger courant se crée, des poissons serpentent la nouvelle inclinaison. Le vent emporte les puanteurs d'une âme seule, d'un amour inaccessible. Le temps d'un déjeuner, d'une rencontre, avec une amie. Je suis dans mes petits carreaux. Je suis arrivé avec trois quarts d'heure d'avance. Je bois un Coca et lis des aventures en langue d'Arsand. Valérie arrive, trait de paille, ma zone d'ombre se confine, se rôde et disparaît. Il suffit d'un rayon de lumière pour créer. Pour reverdir. Pour se sentir un peu plus vivant. Valérie croit en moi, je tends à y croire aussi, parce que je crois en elle. Mais je suis sur une faille, où la trébuche est facile. Mon omelette Cantal accompagnée de petites patates sautées est très bonne. Mon quatrième Coca glougloute là où mon âme repose. Une âme à bulles. Une âme qui ne demande que de la clarté. J'ai reçu deux longs mails de Claire, toujours saillants, brillants. Je n'y ai pas répondu.

Le vendredi, c'est le jour de poubelles. Je vide ma boîte aux lettres. Il y avait un CD depuis plusieurs jours, semaines, un truc de pub avais-je pensé. Je le regarde de plus près, sur le disque des gribouillages, un " SM S "… Je regarderai au travail. Je referme ma cage en métal et prends le bus. Je pense à elle, et je suis sans voix face au fossé que j'ai créé en un temps si terrifiant. Je n'avais pas reconnu les enfantillages dessinés, c'est un long texte écrit le 23 juillet par Cyril avec sa troublante poésie dyslexique, des mots de Caroline, une belle relecture de sa part. C'est étrange, je le lis, Franck et Christophe y jettent un coup d'œil. C'est une belle lettre. Je pourrais être heureux de voir que le petit a une sensibilité Mallarméenne. Mais j'en ai rien à foutre. J'ai trop la tête à mon ventre pour penser à un ami parti avec une fille que j'ai cru aimer. Par échappatoire. Je n'avais rien écrit lors de notre semaine passée ensemble, j'avais tout écrit en quelques heures, le mardi 10 juin. Je me souviens des larmes ravalées d'écrire cette histoire du bonheur à la torpeur en une fois… Je t'en remets au vent…

A 15:56:57… J'assure mes propositions de noms de jeu pour N. et je suis en même temps suspendu à la fenêtre de la salle de réunion. Des phrases précises cisèlent en oripeaux mes rêves de bonheur. Je reste silencieux. Les bureaux se rangent et se vident lors de la semaine de fermeture.

Dans le train, j'ai les pieds dans des chaussettes sur la banquette orange. Une blonde mignonne au long nez, assise à la banquette devant, une petite rondouillette derrière, sourire des seins, sourire d'une tête ronde. Je m'endors entre elles deux.

Chez moi, une envie de rien. Mais vraiment un rien qui tend profondément vers un précipice sans ascenseur. Sur le répondeur, Rodolphe. Je le rappelle. J'hésite, j'hésite, mais ok, je sors ce soir. Surtout que j'aime beaucoup la jeune fille chez qui nous sommes conviés à un barbecue. A 20h, le téléphone, peut-être ?, non, Claire. Eternelle ritournelle. Nous chassons toujours un lièvre qui convoite une autre hase. Je loupe les Simpson et lui explique que je comprends très bien sa situation, je vis la même, voilà, je me sens très proche d'elle, comme une solidarité d'aimants pas aimés… Mais je n'y peux rien, mes veines sont pleines d'elle. Et j'en suis désolé aussi. Désolé par civilité, car j'en suis bien heureux de me sentir plein d'elle. De tout cela… J'ai besoin d'aimer pour continuer. Et je ne suis pas surpris que mon amour ne soit pas rebondissant. Qu'il ne me revienne pas. C'est l'inverse qui m'aurait inquiété.

C'est dur d'écrire ce journal, de plus en plus, des reproches, des questions, ce soir, Fabien, Laetitia, qui me fait part des mises en garde qu'on lui a faites… Laetitia, un personnage troublant, je n'ose même plus écrire ce que je ressens, pense, tout cela épié, bordel, je devrais en avoir conscience, c'est moi, tous les soirs qui publie ce texte, bordel. Mon père au téléphone qui me demande si je dîne avec une jeune fille (Claire) samedi justifiant mon départ détourné. Bah non, justement. Je veux me reposer ce week-end, même si je suis rentré cette nuit à 5h, sur mon répondeur, un message, Elle ?, non, Cyril. BORDEL ! C'est un enfer. Dans la voiture, Fabien me redéposant me parlait du passage de Caroline et Cyril chez lui, à une soirée. Bizarre, elle fait le tour de ce journal, de ces personnages de fiction qui logent dans mon cœur depuis trois ans. C'est parce que j'aime tous ces " connards " que j'écris, et ça, c'est pas si difficile à comprendre.