Mon canapé est mon radeau de la Méduse. Les pattes en l'air, j'ai toujours aimé les hôtesses de l'air et Jacques Dutronc. Je gesticule gigote m'immobilise, ma main traîne quelque fois sur le carrelage. Propre et resplendissant au rai de soleil qui s'immisce entre deux volets joints par un crochet rouillé. J'ai la tête vers le ciel, rangée de poutres de chêne, que j'ai poncées, longtemps, patiemment, les bras vers le ciel, je les caressais, les épluchais de leurs saletés, les décapais de leur passé. A quelques mètres, l'écran, sa lumière, ses couleurs, ses mouvements, ma vision trouble de rescapé, de naufragé. Ce qui est troublant, je l'apprends à l'instant, après quelques recherches, le navire Méduse allait au Sénégal. Au Sénégal… Mon radeau de la Méduse, mes cadavres sylphides, ma dérive cannibale. Le drap blanc flotte virevolte sur le sol, le vent vient d'un ventilo de fortune, bricolé avec une hélice d'une machine à laver. Ça vroum et l'air chaud claque mes joues, mes yeux suintants démissionnent, une équipe de foot gagne un trophée, c'est Manchester United. Le téléphone sonne, j'espère, prie, y crois. Gifle. Gorge nouée. Salive ravalée. C'est ma grand-mère qui me parle d'un certain poulet froid ou chaud. Je le mangerai froid, c'est très bon le poulet froid. A la télé, il y a toujours et encore Terminator 2. De mon radeau, que j'ai quitté pour évoquer poulaille et ripaille, je zappe sur un reportage sur les méduses, les brûlures, des mômes qui montrent héroïquement les traces de ces créatures ignobles. Le temps n'a plus de raison sur un radeau. Torse nu, bermuda de haillons, les pieds dans le vide, la tête dans d'hypothétiques délivrances, je dérive, je délivre, je décide…