Sensation de sérénité. Combien de fois ai-je écrit ce mot depuis la bêtise Caroline ? Je suis serein. Petit jaune. Sur vélo rouge. J'ondoie sur les bitumes qui claquent, bulles de goudron fondu par chaleur solaire jaune. Blés nains jaune paille, sec comme un erg. Derrière, la paille et la route bleue crépitante, des verts à l'infini. J'aime ma route. Qui me mène à Coulommiers. Où je vais retrouver mon livre perdu hier. Je le sens. Je le sais. D'où la sérénité. Coulommiers est une ville de gens gentils, nuls voleurs. Et mon étoile, celle qui guide mes rencontres, celle qui me caresse après les gifles de la Bête, brille à chaque parcelle de paysage. Jaune, orange, ocre d'or, courtes pailles, blés de petite taille parce que plus besoin de paille, pour les bêtes. Ça roule. Je ne peux me sentir mieux. De l'air. Du vert. Du jaune. Du mauve, également, étrangement, champs de lavande tout proches de Saint Augustin. La tête est à la poésie, je suis bicycle en toiles impressionnistes. Lumière, couleurs, je suis traits de pinceau, amas de peinture, entre deux champs, sur chemin de terre brûlée, flamboyant d'une ombre où la ligne ne fuit plus. Racée. Dessinée. Ciselée. Impression d'être là et de ne pouvoir en être autrement.

Coulommiers, jour de marché. Etalages, échoppes, vieilles arthrites, ventres bedonnants, badauds bardots, landaus, bébé à bord, ventres ronds, bébé à bord. Je rencontre toujours des gens, même après plus d'une année de distance, d'éloignement. Je focus toujours sur quelques vendeuses. Moins qu'avant. C'est vrai. L'impression que l'âge d'or, c'était hier. Malgré légère nostalgie, petite jolie, petit minois poupée Temple, Shirley victorienne. Pour le moment, retrouver ce foutu livre, Pas de temps à perdre. Premier café, un Coca, mais pas de livre. J'harponne de nouveau mon vélo, jusqu'au bar où j'avais acheté une carte téléphonique, je pose la question, poliment, je suis timide, donc très poli. Voici mon livre, comme quoi, ce que je sais, ce que je sens, cela se vérifie toujours.

Le vélo associé à la solitude permet la réflexion réfléchissante sur soi. Soi étant un domaine énorme qui va de " Virenque va-t-il se faire exploser aujourd'hui ", " Où vais-je manger ce midi, …, à une terrasse, des nems au traiteur, peut-être pas ", " Pourrais-je profiter de cette ombre forestière, de cette moelleuse verdure et de ce son de rebonds sur terre battue si j'avais été avec monstre Caroline ". Lors de mes réflexions solitaires de nature pédalante, les questions que je me pose ne se concluent pas par un point d'interrogation. C'est juste des phrases. Je pense par exemple que je suis passé du kebab au sushi, comme ça, sans vraiment savoir comment, je n'arrive pas à percevoir la transition. Un autre exemple de transition spontanée, j'en faisais part à deux amis, années lycée, pas revues depuis, croisées sur place du marché, institutrices, comment les petits chérubins passent du " pipi caca " à " va te faire enculer ". En général vers le CE2. Mais par quel mystère. Egalement, si je publie ce journal dans son année 2003, où seront passés mes soirées glauques avec Grec en fin de fin, mes portraits poético-ferroviaires de la belle danseuse inconnue du bus et la genèse de Bordel. Cela serait tronquer le lecteur. Tronqueur de lecteur, troncheur de lectrice, me souffle le petit diable de Tex Avery. Ni l'un ni l'autre. Une fois. Seulement. Troncher une groupie littéraire. Et j'avais résisté longtemps pourtant. Car j'avais su, senti,… malgré cela…

Coulommiers. Touquin. Ma racine. Ma prise. Ancrée profondément. Depuis ce jour de septembre, de ce lundi pluvieux. Touquin, aujourd'hui, jour de fête. Sur la place, les pompiers, de jeunes, grands désormais, hommes. Me plais ici, auprès de tous, que tu connais. Eric, Rémy, Frédéric, …, Mafhoud me félicite pour l'article, pour mes projets d'écriture, Cyril, Cédric qui descend du bus, et les plus vieux évidemment, Roland, ses potes, la classe précédente. Ma mère était passée me voir, regarder Virenque craquer, Amstrong en jaune, mais fragile. Il l'avoue, l'équipe marche bien mais il sent mal ses jambes. Les jambes liées à la tête. Cela se voit sur son visage. Elle me montre l'affiche de réclame pour le journal "Touquin. Il fait le " Bordel " "… et une plaquette métal sérigraphiée de l'article que Nasser, un autre de sa " bande ", a réalisée. Je lui propose de la garder pour elle, fierté de mère, je me vois mal la mettre chez moi, un geste narcissique qui me déplait. Elle me raconte plein d'histoires locales, je me bidonne dans la montée du Galibier. Je me tords le ventre dans l'Alpe d'Huez. Tendre saynète, " Chita ", l'un de ses meilleurs potes, agriculteur, chasseur, bon buveur, a un matin vu pénétrer une petite chienne chez lui, épagneul breton. Le chien s'est couché sous la porte, paisiblement. Il semblait avoir soif, le chien se restaure. S'endort sous la table, puis le rejoint sur le lit. La chienne y est toujours.

Le matin, sur la place du marché, je rencontrais un ancien élève du lycée, bac pro technique, désormais militaire de métier. Dépité, il arrête me dit-il. Au bout de ses cinq ans, il ne prolongera pas. " L'armée, c'est le bordel. C'est " on a vu de la lumière et on est entré ". Des " z'yva ", il y a plus de notion d'ordre, de respect des grades, je suis sergent et il me parle comme si on était en vie civile, " c'est trop dur ", " bah, j'y arrive pas ", " pas envie, comprends rien "… ". Il me parle ensuite des moyens minables des casernes (en comparaison des gigantesques campagnes de pub), des sélection par tirage au sort, il avait signé comme mécano hélicoptère, il a débuté aux télécommunications, services des réseaux (rien à voir avec ses qualifications). Bon, en écoutant le jeune homme, je flippe de cette propagation au sein des rangs de cette déliquescence délinquante.

Le soir, Pascal et Bénédicte. Je taquine Bénédicte, ou Pascal. Les deux. Je joue les séducteurs en toc, en stuc. Pas solide, le gaillard, surtout que je dégueule une nouvelle fois mon histoire Caroline. Comme une vomissure, le goût est tenace en bouche, en gorge. Comme la suie après un incendie, comme la poussière chez certains voisins de ma mère. Je taquine donc Bénédicte pour rester moi-même, un petit trublion gouaillard. Elle a pas mal de petites accointances à Mézigue : de droite, égorgement des poules d'une vieille chieuse…

Je ne suis pas de ceux qui nuisent à leurs amis.

Pyrotechnie pacotilles, narrateur horreur, centenaire du tour de France, pétillance chromatique, BAOUM … Cuba libre, Mojito et jus d'Ananas à la nouvelle terrasse de la place du marché, Le Capucin. Pascal semble soucieux, grave, inquiet. Bénédicte tremble, subit nos récits répétitifs de nos années passées. Untel, un autre, celui-là, Sophie, Rodolphe, Cédric, Sébastien et même Carl ou Frédéric A. C'est dire ! Il n'est pas tard, la petite est fatiguée, Pascal un peu ailleurs. On jette un œil sous la grande halle où Compagnie Créole zouk les briards bambochards. Ils me déposent chez moi. Je leur propose sans succès le vélo de Cyril, " Aussi courageux qu'intelligent ", c'est dire !
Je crois que désormais j'ai un vrai mépris pour ce garçon. Elle a continué à m'écrire, à vouloir garder contact, essentiellement pour être publiée, mais bon, elle fut telle qu'elle est. Telle que mes nuits de peur de mai le présumaient. Je me suis menti à moi-même. Son sourire n'excuse pas tout. Je fus faible. Pas de chair, mais de caractère. C'est ce qui me donne mes nausées. Quant à lui, il perdit tout, ce dimanche 8 juin, aux premiers rayons de soleil où il l'embrassa.

Un vélo pour une trahison, pour une chatte… C'est plutôt drôle, moi, l'homme sans permis, et au vélo rouge.

Je finis le bal des pompiers. Entre nous, Touquinois (es). On me paie des bières, on me parle de Bordel, " bah ma femme, elle l'ouvre au hasard, elle lit, " j'ai envie d'une bite ", elle tourne, " j'ai envie d'une grosse bite " ". Devant les yeux épinoches du petit gars je ne peux que rire et bafouiller un " excuse moi "…
Douce nuit. Douce nuit.