Je rentre, je prends le courrier, range mon costume, installe l'ordinateur, envoie les mails tapés dans le train. Je gigote comme dans un film muet, j'enfile mon short, endosse un sweat, tous deux propres et encore étendus sur le sèche-linge. Je passe faire coucou aux grands-parents, je pars faire un tour de vélo. Il fait beau. J'ai besoin de respirer. J'ai lu les textes en retards de Caro dans le train, parti à l'heure, en ce jour de reprise d'après grève. Cela sonne en écho avec les propos de Marjorie, " Rie ", l'année dernière, la déception, la mollesse et la lâcheté, ressurgie récemment, qui me traitaient de lâche, de bête et méchant. J'essaie de répondre gentiment, car je sais que la jeune fille est malheureuse. Plus je réponds, plus elle accentue ses reproches. J'aurais jamais dû rester à l'angle de cette rue quand je l'ai vue arrivée… Molle, maladroite, si laide. Et je m'y connais en laideur. Elle me relance sur l'élan de l'âme, je ne crois pas à l'histoire d'amour avec une âme. Je ne crois pas qu'un sexe s'érectile pour une âme. Surtout si l'âme est molle, ennuyeuse, geignante…
Caroline, je lis ces dizaines de jours… Le portrait est juste, je suis bien tout cela : complexé, lâche, tocard, crevard, je sais plus quoi encore…
Mais j'aime la beauté des femmes, les formes parfaites, ce que je ressens comme être parfait, et je me sens bien faible devant celles qui attendent de moi un tel sentiment. J'en suis incapable.
Je pédale, le soleil dans la face. J'aime ce désert, plat et vert. Et le vent, qu'il soit du Nord, de l'Est, du Sud ou de l'Ouest… j'aime quand il souffle avec poésie. J'aime pas quand il diatribe.
J'avance dans l'optique de croiser le bus de Chessy, d'y apercevoir Marie, vue ce matin, avec Cédric et Marilyne. J'aime sa bouche élastique, ses cuisses et son absence de seins. Son irrésistible côté gamine. Ses grands yeux me regardant toujours avec crainte, me souriant avec émotion. Gamine devant gras barbu.
J'avance bien vite et même en faisant le tour du village, me revoilà reparti direction Touquin sans avoir croisé le bus. Je poursuis mon chemin, vers le Tau. Je passe devant le terrain de foot où est installé un cirque. Un lama roupille, une chèvre à poil long broute, ainsi que des cheveux que j'effraie avec ma chaîne mal graissée. Je pédale toujours. Ma rotule droite me fait un peu mal, comme à chaque fois où j'abuse de la selle, j'ai l'impression que le truc est sorti de son encoche. Je pédale tout de même. M'en fous. Le soleil est là, lui. Je passe par la ferme des Valet. Une Seat blanche me double à fond les turbines, quel connard, ça me gâche mes rêveries. Dans la rue de la mare à dôme, un homme pleure au milieu du chemin, portable à la main, " elle est partie ce matin à 5h ". Dans le jardin du voisin, une petite regarde son père bricoler, sa mère l'appelle à table. Tel est Touquin.

Je reviens dans le centre, le bus est là. C'est fou le nombre de tour que je peux faire en si peu de temps. Je passe près de lui, je vois Marie écrasée de sa légèreté sur le torse de son ami. Tout est bien.