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Un piaf baratine droit comme un pic sur l'un des derniers vestiges de
la barrière de la terrasse, j'écris. Je le regarde, lui
parle. Il n'a pas peur de moi. Je suis bien inoffensif, j'écris.
Je pianote jusqu'à l'obtention d'un document valable pour un
concours de création numérique. Les mots coulent, facilement,
comme le chant de ce petit oiseau, qui s'obstine à ne pas s'envoler.
Le soleil nous berce. Il s'envole enfin. J'ai besoin de musique, je
m'y étais habitué. A ce piaf. J'ai besoin de mélodie,
de souvenirs, de légers sourires. Sur mon ordinateur, Boby Lapointe,
François de Roubaix, Amélie. Je choisis les ricochets.
Amélie en boucle, en bouche, en main, j'écris.
J'écris et je suis bien. Je ne m'envolerai pas.
J'écris
et parfois je lis, je lis parfois des mails que d'autres ont écrit.
Celui-ci vient de mon voisin d'en face. Il me félicite pour Bordel
et du joli article de Pivot paru dans le Journal du dimanche.
L'Internet pour traverser la rue, plaisant-t-il. C'est vrai, nous nous
voyons qu'à travers nos fenêtres. Lui aussi écrit.
Des scénarii qui passent à la télévision.
Je l'invite à boire un thé vert, vestige de mon amour
Caroline. Il ne me répond pas.
Drôle de Net
à Touquin.
Chez mes
grands-parents, il n'y a que le Parisien, où j'apprends
que De Caunes adaptera 14,99€ avec Edouard Baer dans le rôle
d'Octave ; doit aussi être dans " La grande à bouche
molle ", non ?
Dans la rue, je rencontre un ami qui me dit "eh ton pote "Beidedère"
il a marqué un but au Stade de France, je l'ai vu à Téléfoot",
ah bon !
Le buraliste est fermé. Tant pis.
Je rentre
chez moi, j'envoie un mail à Olivier pour lui demander s'il peut,
à l'occasion, l'acheter. Mais mon voisin, de sa tour, à
lui, me dit qu'il a mis le journal dans ma boîte. Pourquoi n'est-il
pas venu boire ce thé Caroline ?
L'article,
je lis, quelques erreurs, mon rôle est minimisé, je ne
suis plus pion dans un lycée, mais je ne suis pas pour autant
pion dans ce projet. J'en suis à l'origine. Mais peu importe
"
" Bordel " est de la revue
En 1909,
quand ils ont créé La nouvelle revue française,
André Gide, Jean Schlumberger et leurs amis n'ont probablement
pas pensé à l'intituler Lupanar. Près d'un
siècle après, Frédéric Beigbeder, nouveau
directeur littéraire de Flammarion, n'hésite pas. Dût
le grand et classique bourgeois Henri Flammarion se retourner dans sa
tombe, ce sera Bordel. Non ? Si ! Bordel, vraiment ? Oui, Bordel
numéro un, en gros caractères sur la couverture ?
-dans les vrais bordels il y a les draps, mais des couvertures ? - et,
en dessous, Flammarion. Autrefois, les bordels avaient pour enseignes
le One Two Two, le Sphinx, le Panier fleuri. Nettement
plus intello, plus classe.
Toujours sur la couverture, les noms de la vingtaine de femmes et d'hommes
qui ont fait une passe dans ce premier Bordel. Faute contre l'esprit
du lieu : ils sont classés par ordre alphabétique. Un
bordel, c'est bordélique et non pas alphabétique. Frédéric
Beigbeder aime le foutoir. A la télévision, il créait
des foutoirs. Il continue chez Flammarion, mais il n'ose pas aller jusqu'au
bout de la provocation. Il ne peut s'empêcher d'introduire de
l'ordre dans son bordel. Il me fait penser à ce juteux de la
coloniale qui exigeait des hommes de la troupe qu'ils se rangeassent
devant le bordel de campagne par ordre décroissant de taille.
Frédéric Beigbeder a-t-il raison de lancer une revue littéraire
dont la seule raison d'exister est de publier des textes courts de jeunes
auteurs ? Oui. Bordel est " ouvert à tous ",
précise-t-il (à condition de ne pas avoir dépassé
de beaucoup la trentaine). Comme autrefois Jean Cayrol avec la collection
Ecrire - quel titre ! On n'a pas idée ! - pour Le Seuil, Frédéric
Beigbeder espère ainsi découvrir des écrivains
débutants et prometteurs qu'il publiera chez Flammarion. Au début,
c'est assez efficace et ce n'est pas coûteux. La passe du Blanc-bec
est payée au lance-pierres. La sulfureuse renommée de
Beigbeder devrait en faire le très efficace proxénète
de Bordel.
Le tôlier-rédacteur en chef est un inconnu, Stéphane
Million, qui signe l'édito. Il est pion dans un lycée,
habite Touquin, " bourgade briarde ", et a été
recruté par Beigbeder après un échange de lettres.
Voilà qui est sympathique. Depuis, Stéphane Million a
fait connaissance de Yann Moix - qui ouvre le numéro par son
journal de janvier 2001 où il déclare qu'il n'a "
pas un seul atome de respect " pour la profession de journaliste
-, de Valérie Tong Cuong, de Régis Clinquart, le saignant
romancier d'Apologie de la viande. Nicolas Rey et Benoît
Duteurtre (ce dernier oublié sur la couverture, quel bordel !)
sont les autres vedettes de ce premier Bordel, ainsi Catherine Millet,
dont l'absence en cet équipage eût fait scandale.
L'idée de Stéphane Million -et donc de Frédéric
Beigbeder- est de créer " une bande d'écrivains "
liés par l'amitié et l' " écriture d'aujourd'hui
". Il ajoute : " Bordel, c'est quelque chose qui ressemble
à une bande d'écrivains, rêve épique d'une
bande (normal qu'on bande beaucoup dans un bordel) de gaillards
bambochards, de bretteurs romanesques et d'incurables (indomptables)
adolescents (
). Un nouveau souffle, qui vient du ventre, "
tout vient du ventre ", tel un cri bileux : Bordel ! "
C'était aussi l'idée généreuse, il y a longtemps,
de Jacques Brenner quand il lança les Cahiers des saisons,
revue littéraire fondée également sur le mélange
des signatures connues et inconnues, sur l'amitié, sur une certaine
(et ô combien différente) conception de l'écriture.
Mais chez Brenner, il y avait moins de ventre et plus de cur et
de tête.
Il est probablement judicieux et habile pour Frédéric
Beigbeder, ancien publicitaire, qui renifle l'air du temps, d'offrir
une tribune flammarionesque aux " plumes énervées
" de la nouvelle génération, aux révolutionnaires
désabusés, aux fiévreux grelottants de l'autofiction,
aux donzelles trash, aux agrégés désagrégés,
aux houellebecquiens, aux angotistes, aux beigbederiens, etc. Bordel
est une maison ouverte. A tous les vents de la mode et du refus, à
toutes les postures, de l'excitation et de la surenchère. Mais,
au bout du compte, combien y découvrira-t-on d'authentiques écrivains
? Là est la seule réponse qui vaudra. Rendez-vous à
Bordel one two two. "
Je l'envoie
à Cécile et Caroline, objet " professionnel ",
car dans son unique message, Caroline me demandait d'être "
professionnel ", de ne pas nuire à sa vie privée.
Je l'envoie également à la sympathique Valérie
Zerguine, cela me fait un alibi pour lui écrire, et pour la remercier,
et évoquer aussi la génuflexante Héléna
Villovitch.
Les violons
d'Amélie ne quittent pas la grande pièce au soleil saillant.
Jaillissant. Envahissant.
Trouble,
étrangeté, farce fatale ? Un mail " d'Amélie
", " Dimanche oblige, le journal du même nom m'apprend
l'existence de votre revue. J'en profite donc pour vous faire parvenir
un long et dense essai intitulé "du droit à la différence",
à tout hasard. "
Je réponds enthousiaste car je venais juste de finir de recopier
l'article et Amélie ricochet encore dans l'appartement.
Son " long et dense essai " est une courte histoire, qui me
plaque au sol, me rend fol
"
Sur le droit à la différence.
Martha
et Stéphane étaient mariés depuis quelques années,
lorsque la dispute éclata. La nuit était tombée,
et Martha, vêtue d'une robe d'été gris anthracite
qui dévoilait pudiquement ses genoux, entreposait la vaisselle
lavée sur l'égouttoir, tout en relevant ses cheveux à
intervalles réguliers, s'enduisant ainsi malencontreusement de
mousse. Stéphane, penché sur la table de la cuisine, finissait
de la débarrasser, en pensant à la tâche de vinaigrette
sur son polo carmin, offert par Martha pour Noël. Joshua, cinq
ans, dormait dans sa chambre tandis que Philippine, huit ans, jouait
à la Dreamcast.
La soirée
s'annonçait calme ; dehors, on voyait les étoiles. L'atmosphère
idéale pour les choses profondes. Stéphane commença.
Il lui dit, il fait bon dehors. Elle répondit, oui, c'est agréable.
Il rétorqua, Nous avons une sacrée chance, tout de même.
Ca c'est sûr, approuva-t-elle. Nous sommes vraiment des privilégiés,
ajouta-t-il ; Ca ne fait aucun doute, confirma-t-elle.
Un ange
passa.
Grâce
à Dieu, conclut-il. Tu es croyant ? s'étonna-t-elle. Je
crois en une entité énergétique qui nous dépasse,
expliqua-t-il, et à la réincarnation. A la réincarnation
? s'exclama-t-elle. Oui, à la réincarnation, réitéra-t-il.
Moi non, s'inquiéta-t-elle. C'est ton droit, concéda-t-il.
Oui, c'est mon droit à la différence, songea-t-elle en
se passant la main dans les cheveux tandis qu'une légère
brise soulevait sa robe.
"
Est-ce
Caroline ?
Stéphane, l'égouttoir (Caroline a replacé mon égouttoir
près du lavabo et non plus derrière sur un meuble de cuisine),
Noël, Joshua (le nom qu'elle souhaitait pour son fils) et la dispute
J'écris
alerte à cette " Amélie ".
Dans les
chiottes, les traces de mon amour Caroline. La cuvette en plastique
est bancale, fruit de notre amour buccal. Je m'y repose un instant.
Cette courte histoire ressemble tant à notre courte histoire.
Deviendrais-je fou ?
"
La dispute ", 4min15
désormais " Sur le fil ",
4min23
Amélie, dans mon appartement. Brûlerais-je
moi aussi dans L'appartement ?
Tout est
trouble. Je tourne en rond chez moi, découvre deux galets de
la plage de Cap Martin posés sur ma bibliothèque. Je n'y
pensais plus à ceux-là. Je les avais pris pour ma mère.
Je les touche, les caresse. Chauds encore, comme la peau azuréenne
de Caroline. Je pars courir, je n'ai pas peur. Je choisis le chemin
de notre balade. Je me sens bien. Je n'ai pas envie de pleurer. Je m'éponge
avec mon t-shirt bleu ciel, je cours, et je ris. Il y a des traces Caroline
partout, ce petit pont de pierre, ces ornières, des traces d'elle
partout, jusqu'aux lèvres de mon ami Cyril.
Suinte
de bonheur, Philippe me parle sur Internet. Je lui réponds voix
haute, mais m'entend-t-il ? Mes jambes me démangent. Ma bite
est calme. Amélie m'a plongé dans un état étrange
; je sais bien que cela ne peut pas être Caroline, le style d'abord,
et puis, elle est heureuse avec Cyril, surtout.
Je prends mon vélo, cette fois-ci. Tiens, le vélo de Cyril,
je l'avais oublié aussi celui-là. Un vélo pour
une femme. Drôle de troc. Cette fois-ci, je prends la direction
des Lureaux, où Caroline était allée lire Premier
Amour. Je prolonge l'endroit où nous étions assis,
je file dans les chemins de terre et de cailloux. Je fonce jusqu'à
la rivière, loin, là-bas, dans un autre village à
travers les champs et les herbes, hautes ou coupées. Je traverse
la rivière, l'eau est faiblement profonde. De plus, le pont n'est
plus. Je m'arrête dans ce havre de tranquillité. Une sorte
d'écluse, tel le canal St Martin, donne à l'endroit son
son. Je l'écoute, et repars. Je suis libre, je suis en forme.
Le soleil est avec moi.
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