Il. Il est assis dans un gros fauteuil rouge, pourpre, comme le velours. C'est du velours. Elle. Elle est aussi assise, ses épaules sont alignées dans sa direction. Autour, deux autres personnes, dont moi. Deux ectoplasmes. Il & elle. Deux auras. Deux jeux. Il porte un t-shirt noir Lacoste. Elle se gausse de lui. Il est calme, serein. Elle est encore plus belle que la première fois. Lèvres fines, rides fines, mais regard dur. Une force, émane d'elle. Elle s'écrase sur nous, lui, et sa gentillesse pataude ; et nous deux, le geignant et la médusée. La médusée est une jeune fille filiforme qui a étudié l'œuvre de l'écrivain, gentil comme Teddy Bear. Moi, je suis un ami de cette peluche à parenthèses.
Je me sens bien et mal dans ce rôle de celui qui observe, subit, suit. Elle m'amuse de son décolleté artificiel, de mousse, rembourrée. Il m'amuse de son regard attendrissant à la recherche d'un sourire réconfortant. Leur jeu est sadique. Leur jeu est masochiste. Tous deux sont mariés, à des personnes qui écrivent. Son mari écrit. Sa femme écrit. Mais connaissent des réussites différentes. Dans le monde absurde de l'édition. La médusée ne dit rien, ou des trucs d'étudiante. On ne peut rien dire de grand, de captivant lorsqu'elle est là. Magnifique dôme, Brunelleschien, céleste voûte, Buonarrotienne… Un Eden où l'on se tait. Où l'on regarde. Ses rides. Je passerais des heures à les regarder, pattes d'oies, rides du lion… ses lèvres aussi, et ses quenottes petites et mordantes.
Nous sommes dans un Palace lutécien. Je n'osais pas y pénétrer. Je me sentais hors de mon monde. Jusqu'au moment, toujours une rupture, un serveur renversa mon Perrier sur les genoux de la jeune étudiante ; de très loin en RER. Dès lors, je me sentis plus à mon aise.

Je pense qu'ils auraient été si bien ensemble…
Je ne pensais pas qu'une femme de 40 ans pouvait avoir d'aussi jolies épaules.

Nous quittons l'endroit, pour un café plus Botticellien… Celui de notre Première Rencontre. L'histoire se répètera. Elle bafouille tout le temps. Pourquoi changerait-elle ce soir.

Je marche en compagnie de l'innocente. Il & elle sont partis en voiture. Nous arrivons avant eux. Viendront-ils. Je n'ai aucun doute. Ma présence est nécessaire au jeu, à l'affrontement. Au spectacle. De la société de l'amour. Pendant l'attente, nous parlons de son œuvre. Nous ne sommes pas d'accord. Je n'aime pas, cela se vérifie une nouvelle fois, les professeurs et les étudiants, ceux qui deviendront à leur tour des monuments de bêtise. Il y a différents niveaux de nuisance, journaliste, publicitaire et professeur. L'ordre impose peu dans la nuisance.

Ils arrivent. En dehors de l'étudiante, nos places sont respectées, identiques. Mais les scènes sont inversées. Elle se montre délicieusement polie avec Baer. Elle parle, provoque, énerve. Une fois qu'il est parti acheter des cigarettes, elle me glisse que je ne dois pas jouer les geignants, les misérabilistes, dans l'impudeur de mon récit " Caroline ". Il, revenu, rétablit la vérité. Je ne me morfonds pas. Il répète ma phrase, " le soleil est avec moi ". Ce n'est pas volontaire si cette histoire fut un fiasco. Pathétique et banal. Je m'en rends bien compte. Elle qui connaît les peines de la vie longue en commun, et tant d'autres. Là, je précise la rareté de cet événement. Elle ne me croit pas. Me prend pour un manipulateur de lecteurs naïfs. 27 ans. Et toujours idéaliste.
Je ne cherche rien, près d'elle. Au bord d'elle, je souris, à ces propos, doux ou amers, et regarde ses lèvres babiller. Il regrette que la paternité de Bordel soit prise par Fred (malgré lui). Elle est plus pragmatique, ce qui importe c'est la pérennité. Le débat se fait sans moi, comme un gamin devant ses parents. Pérorant sur l'avenir du petit.

Puis il encense mon journal. Elle s'en fout, mais m'en parle un peu. Une seule chose est importante, lui. Jeu de pelote, où la laine est celle de l'ours en peluche. Griffée par elle, s'agrippant, puis, dans une secousse inattendue, la rejetant loin devant elle. Je rigole, recherche ses ridules. Elle me fascine. Occupe bénéfiquement mes tourments.

Je me demande " Pourquoi tu m'aimes pas "… et je souris davantage. Ma promesse devant moi, le ciel bleu, entre les tours de Notre-Dame.

Marchant d'un point à l'autre, celui de notre rendez-vous. Au nez, à l'instinct, à l'orientation innée. Passant devant Notre-Dame, je me vois un instant en Quasimodo. Puis, devant cette façade blanche et ce ciel sans la moindre scorie. Je me promets de l'oublier. Caroline. Ce fut encore une drôle de journée.
16h45, dans une cabine devant la gare de l'Est, je lance mon appel du 18 juin, " j'entre en Résistance ". A 16h43, sur ma boîte mail, un message d'elle. Elle n'a pas compris mon journal. Rien d'odieux. C'est l'un des plus beaux discours amoureux. Ce n'est pas son cul que j'aime, elle ne comprendra jamais, me relançant des phrases de mars dernier. C'est chez elle, que j'eus ma révélation. Nos mails ont permis cette éclosion, mais c'est à partir de ses premiers mots, " Vous faîtes cela souvent, Monsieur ? " que je me sentis bien avec elle. Puissant, divin.
Je la rappelle, une autre carte téléphonique. Elle me parle de respect, de son passage chez Cyril à partir du 25, au lieu de passer son permis. Elle me propose de nous voir, pour parler… Je dis " je ne sais pas, je ne crois que je pourrais te voir, physiquement "… elle grogne… je t'embrasse… je t'embrasse pas, dit-elle. Je raccroche.

Ces messages motiveront ma promesse devant cathédrale.

Nous avions évoqué cette Histoire ce midi lors d'un déjeuner avec Jérôme Attal et Philippe Elsass. Jérôme connaît ce texte, ces " jours Caroline ". Il a été marqué par le " pas de bébé " susurré à l'oreille. Il ne juge pas. Il semble heureux, voire étonné, de me trouver en grande forme. Lui aussi, brille. Federico Zeri en main. Une chanson sur le dernier album de Pagny. Que les choses s'accélèrent. Tournoient. Eclatent. Ne pas sombrer dans les trous noirs. Lever la tête, faire et faire encore. Oublier et construire. C'est logiquement, que le chemin se vit, se traverse. Telle une promenade solitaire.
Oublier Caroline. Garder le texte. Garder le seul beau de cette rencontre.