Je
marche. J'ai l'impression de toujours marcher. D'où mon édito
péripatéticien. Je marche, je cogite, je bouillonne, je
parle tout seul. Je marche et je me sens triste. Je me sens si triste.
J'ai déjeuné tous les midis de la semaine avec des personnes
que je ne connaissais pas, qui m'avaient contacté pour la revue,
que j'avais invitées, généralement à L'Atmosphère.
Les soirs aussi, j'avais rencontré des personnes dignes de tout
ce temps. Je ne regrette rien. Je suis heureux de toutes ces discussions,
des choses qui naîtront de certaines. Mais là, en descendant
la rue des Archives, je me sens triste. Je suis tout seul, et ma seule
envie qui naît en moi est d'aller faire un tour à La Hune,
et à l'autre librairie ouverte près du Flore. Peut-être
y retrouverais-je Frédéric, que j'ai quitté précipitamment
pour gambader d'Odéon au Progrès où je devais
retrouver Anne I. et JBB (pote du bahut). Frédéric était
arrivé en retard à notre rendez-vous ; j'en ai profité
pour me faire interroger par Lakis Proguidis (Atelier du Roman)
sur la frénésie de la communication née du Net
et du temps perdu, à jamais, à la lecture de Ce qui est
Meilleur. Mais surtout pour discuter longuement, plus d'une heure, avec
Martine, que je trouve charmante, une femme d'une certaine et sûre
beauté. Elle donne les chèques, j'aime bien mieux parler
de nos voyages, de nos vies de tous les jours que de comptabilité.
J'ai encore l'il chrétien à propos de l'argent.
Concernant l'écriture, je n'arrive pas à concevoir un
aspect pécuniaire. J'entends le rire bruyant de l'éditeur
le mieux habillé de Paris. Il est 19h. J'ai rencard avec Anne,
JB, et peut-être Jérôme et Agnés (Blanche)
à 19h, ça tombe bien. On papote donc vite fait. Je repars
avec son sourire, des compliments sur le Journal (mais
) et un
exemplaire de son livre. Rue des
archives, je me sens triste. Je me sens las, seul et bien malheureux.
Les pédés sont là, aussi, en troupeaux, eux qui
veulent être considérés comme n'importe qui, ont
la particularité de tous se ressembler. Ils meuglent " nous
sommes comme tout le monde ". Ils sont comme eux tous, rasés,
costauds, friqués, ici dans ce Marais. Où je m'enfonce
dans la mélancolie, dans les actes manqués, dans un amour
loupé. Je ressasse les billets achetés par dix par Caroline,
ce vendredi 6 juin. Quel drôle de jour. Nous avions baisé,
enfin, elle m'avait sucé, plusieurs fois, je n'avais jamais joui,
nous étions partis à Paris, chez Flammarion, nous avions
terrassé avec les amis d'Ottawa et du pèlerinage de Chartres,
dans le bus, nous avions vu Anne Cécile, elle avait vu mon être
changé, comme envoûté par une beauté, une
uvre d'art, elle m'avait dit " tu verras, elle te reviendra
", puis, elle avait demandé à voir Cyril, dans l'enthousiasme
d'Anne Cécile, j'avais dit oui, moi qui n'avais pas joui, de
ses étreintes, de sa bouche, qui pourtant s'offrait alors qu'elle
n'aimait pas cela, je n'avais pas joui. Elle me laissait à Anne
Cécile, gâchait ses tickets mauves et me prenait mon brave
Sancho sans cerveau. Je pense aussi à Claire, que je n'ai pas
appelé. Que je refuse d'appeler, pour la laisser à ses
vacances. Je pense qu'elle s'amuserait mieux sans que je la ramène
à moi par un appel, peut-être que mon silence la glace
et l'attriste, mais je prends le risque de la laisser heureuse avec
ses amis. Je suis triste, lorsque je prends le chemin le long de la
Seine. Au loin, la tour Eiffel scintille. Un homme barbu en guenilles
en lambeaux, il dort dos à la tour étincelante. Tout près
de lui, des hommes en jaune attendent la tombée de la nuit pour
se mettre à l'uvre et étaler le sable et décharger
les palmiers entassés dans un camion à benne. Je poursuis
vers le Louvre, vers le pont des Arts, vers une coupole où pique-niquent
des gens à tam-tams. Je suis bien triste. De penser à
Caroline, encore. Je suis bien triste de penser à Claire, je
m'en mors. Je suis bien triste d'être seul ce vendredi soir. Dans
la rue Bonaparte, je suis avec Judi, mon ami. Celui qui vit à
Chauny. Nous déjeunions à la cantine des Beaux Arts, il
était l'un des seuls en poussière, lui, le tailleur de
pierre. A la Hune, Bordel est là, la pile la plus basse. Au Flore,
Frédéric n'est plus. Il est rentré voir sa Chloé.
J'aimerais être père. Je serais un bon père. Je
traîne entre les deux librairies. L'autre, j'entre, une femme,
blonde, plus âgée que moi, jolis genoux, jupe serrée,
monochrome sombre, haut décolleté cache-cur, feuillette
Bordel. Elle regarde dedans. Puis la quatrième de couverture,
évidemment. Son visage se renfrogne, son nez se fronce. Elle
n'a pas dû aimer la phrase sur les écrivains qui militent
pour la réouverture des maisons closes, cette courte phrase coûte
de nombreuses lectrices. Et d'ailleurs, c'est une malhonnêteté
envers les écrivains de la revue. Un prix communication bien
trop cher. C'est de ma faute. J'aurais dû être plus ferme.
J'étais faible, de chair quoi. Ma colère Caroline a effacé
ce penchant à un dilettantisme intellectuel. Je sais rugir désormais.
Je l'observe, elle prend un Rey, puis le Ruzé, elle grimace,
je l'observe toujours. Elle n'est pas mal. La piste dure de nombreuses
minutes. Elle flâne de banc en banc, je répète mon
approche. Au moment où elle prend le chemin de la sortie, au
moment où j'allais " mademoiselle
", à
ce moment là précisément, elle se blottit dans
les bras d'un brun quelconque. Je ne l'avais pas vu celui-là.
Ils sortent de l'endroit ensemble, enlacés. Je reste encore quelques
minutes, joyeusement désabusé. Un homme, petit asiatique,
bouquine la revue. Je souris à une brune très classe,
qui tripote un BHL. Elle se blottira elle aussi dans les bras d'un costumé.
Je sors, me sauve, me dirige vers Odéon, avec comme idée
de remonter vers le Panthéon pour aller manger des sushis rue
Leprince. Je sifflote Lovely head de Goldfrapp. Je suis moins
triste. J'observe les filles, les robes de soie moulantes, les jambes
magnifiées, les fesses sculptées dans l'organsin. Ces
femmes sont des " animales ". Elles procurent la sensation
de chasse, de fauves, de musc. Elles énervent, suscitent la sécrétion
d'odorifères inconnus. Elles te matraquent la tête, te
lèvent la matraque. Te rendent dingue. Femmes d'organdi, de talons
hauts, de tulles, de décolletés, de peau hâlée,
de seins fermes, de dents blanches, de cheveux longs, brillants, raides,
de taille anneau, de déhanchement, d'ondulations, de perdition
de soi, d'emprisonnement de soi, de régression primitive
Elles sont là, beautés latines, latentes, lactescentes,
luminescentes, elles t'explosent au visage, flashs iridescents. Avant d'arriver
à Odéon et de prendre direction la Sorbonne, je tente
d'aller rue de Seine, vers La Palette, si j'y rencontrais des amis,
je passe devant les Etages, où la veille j'avais bu deux verres
de Bourgogne avec Christophe R. (à qui j'ai demandé un
texte sur son expérience en Bosnie) et Agnès (qui nous
racontait sa rencontre avec Cédric L., petite déception).
Puis, je passe entre les tables pleines de La Palette, rue Mazarine,
n'y croyant plus, je tombe sur une enseigne d'un Japonais, à
deux portes de l'ancienne adresse de Frédéric, au 37.
Son âge d'aujourd'hui. Quatre personnes font face à quatre
personnes. Je prends un menu F, trois sushis, neuf sashimis et cinq
brochettes. Les gens parlent d'Irréversible, en anglais.
Mais certains sont français. J'écoute, cela m'intéresse,
j'en parlais tout à l'heure à Fred de Gaspar. Ils enchaînent
sur Magnolia. J'ai envie de m'immiscer dans leur discussion,
mais je mélange ma sauce salée à mon wasabi. Un
homme se lève, pour demander ses brochettes. Je le reconnais,
mais d'où ? Il a les yeux de Philippe Nassif, son frère
? J'ai déjà eu ce flash, mais oui, les parents de Jules,
le petit diable ange du TGV Bordeaux ! Je regarde la femme près
de lui, c'est bien elle, justement elle se met à parler en français,
à évoquer Bordeaux. Amusant. Noé, Bordeaux, Jules
Je me promets que s'ils me regardent, je leur souris et joue les devins
en évoquant le petit Jules. Mais ils ne se retourneront jamais.
Je gambergerai quelques minutes, sur cette longue complainte du soir.
Deer stop, désormais, boucle mes pensées. J'imagine
Caroline pine au fion, elle qui jouit avec tant d'expressivité,
de perdition, son visage disparaît à mesure que la bite
de l'autre disparaît dans son fondement. De cette scène
atroce, subsiste son sourire. Je l'aimais bien son sourire, quelque
chose de Virginie Ledoyen. J'aime bien Virginie Ledoyen. Pourquoi suis-je
si triste ? C'est indubitablement la discussion avec Anne, de son texte
sur une e-histoire d'amour par mails, de la puissance des mots, de ces
scènes que je venais de vivre, des pièges à éviter.
Des pièges que je n'ai pas sus éviter et surtout à
tous les autres que j'ai moi-même posés. " J'avais
peur que vos visions de moi en fond d'écran ne correspondent
plus à rien. J'ai eu peur que vos muscles ne soient pas tels
que je les imaginais. J'ai eu peur de vos hésitations orales,
j'ai eu peur de votre voix. J'ai eu peur que mes doigts ne retrouvent
plus le chemin parcouru. J'ai eu peur de mes crampes de l'esprit. J'ai
eu peur de ne pas être drôle ou que vous ne le soyez pas.
J'ai eu peur d'un après. J'ai eu peur de vous détester
pour vous avoir tellement donné. " Darling, Anne H.
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