Je suis sur le trottoir, la tête levée vers le haut. En haut, d'une fenêtre, Cédric parle. En bas, j'écoute, puis lui réponds. Son chat saute sur une corniche, il glisse, failli me rejoindre le matou. Dans la rue, des voitures passent, et ma main se lève. Je connais pas mal de monde ici. J'y suis né, et c'est l'heure des mamans. Les mères me sourient, les pitchouns gigotent les mimines. Je suis le fils à Corinne. Je vois Christophe D. sortir de chez lui et courir, en uniforme de pompier. Il gambade rapidement à sa voiture, la démarre et fonce vers la caserne, je suppose. Cédric me parle de Danielle qu'il a vue hier, elle prenait le RER pour aller au Louvre, lui allait au taf. Le camion de pompier débarque d'un carrefour, je salue le conducteur, Gomez, le garde champêtre. J'attends mon bus, Cédric parle et moi aussi pardi. Une sirène hurle de Coulommiers, un FPT du CI 4 je crois, je lève une nouvelle fois la main, c'est " Chuck " qui conduit, un ancien pompier de Rozay, et le mari de Rosine, une fille de Touquin. Les deux camions avaient pris la direction de Provins, et si mon bus avait eu un accident. M'en fous à cette heure, il n'y a pas Anne Cécile, seulement des blacks qui viennent prendre leur poste de l'après-midi dans les hôtels de Disney. Mon bus arrive, je souhaite une bonne journée de console à Cédric. D'ailleurs, il devait s'agir d'un feu car les deux véhicules étaient des fourgons avec réservoir d'eau.
Je me souviens de mon baptême à la Sainte Barbe, sainte des mineurs et des pompiers, c'est en raison des seconds que nous la fêtions ce soir-là. Je venais d'entrer à la caserne. Mon grand-père l'avait été, mon père l'était encore. J'avais signé en compagnie de quelques copains, JP, Nicolas et Christophe B., pour sauver le Centre. C'était un CPI (Centre de Premières Interventions), une structure villageoise. Durant ma première année, je n'avais pas décalé. Et heureusement, car je n'étais pas très adroit en pompier, et mon attirail ne m'aidait pas : un casque bol des années 1880, un pantalon trop court, un cuir trop petit, quelle dégaine ! Et mes cheveux poussaient…
Mon rare exploit fut d'éplucher les patates pour la moule frites. Mais ce soir-là, nous, les nouveaux, étions fêtés comme des héros. Dans une liturgie séculaire, un rite initiatique vivifiant : allongé au sol avec du sel sur la langue, une marraine nous versait avec une vieille lance d'étain du champagne dans le gosier… cela ne me posait aucun problème, à l'époque je pouvais boire n'importe quoi. Je buvais comme les pompiers fument. J'avais choisi …, la femme de Marc, une jolie femme à la beauté diaphane. Un privilège antique. Mais les choses capotèrent, comme d'habitude. Allongé, j'attendais qu'elle verse l'ambroisie, ma déesse translucide, mais elle restait gênée, effarée devant ma face ouverte. Ouverte comme ma braguette, comme ce caleçon coloré, comme ce gland rouge camion de pompier. Elle versa tout de même le liquide mousseux dans mon antre. Je me relevais rassasié ! Je découvrais la honte. Ma lance déballée, bordel !