Rue de Turenne, s'il vous plaît, au 100. Merci. Je ne sais plus trop ce que je lui ai dit, ou ce qu'il m'a dit, mais nous entamons une conversation. J'ai des doutes sur ma capacité présente à articuler des tangibles choses, mais la manivelle du dialogue s'enroule sur les endroits sympas du quartier, c'est la première que je viens rue de Ponthieu, mais j'arrive toutefois à broder des toiles noctiluques. Il sourit, je suis moi-même en état de douce hilarité. Ce taxi, comment l'ai-je pris ? Philippe dans la rue me dit " ne pars pas, qu'est-ce que tu fais Mon Million ? ", j'en peux plus à ce moment, je le sens en moi, j'en peux plus, l'alcool, la conversation Agnès, lui et moi. Je bois la tasse, ne sais pas si bien nager que cela. Je fais quelque fois de la biscotte (bodyboard), mais à la moindre baïne, je perds pied, gigote, m'asphyxie. J'ai perdu pied, tout ça, " Raimundo ", la répétition, cette torturante répétition, cette si stimulante répétition, qui fait que j'écris comme un con ce journal sans intérêt et à fautes d'orthographe. Je suis parti, sans dire un mot aux autres. Déjà le flou, déjà l'oubli, ma pire ennemi, je rigole, je suis plus trop quoi faire, sauter par la fenêtre, jouer les Mike Brant, errer dans le 6e, me la péter Maurice Ronet. J'écris ce matin et le Canada dry me donne envie de vomir, c'est un comble. Quelle heure ? Le travail, tout ça, envolé, matraqué dans un mal de crâne, une si douce inclination à la défenestration. En bas, des commerçants vendent des draps, des plis, je lis Deleuze, aux chiottes, je comprends pas bien ces plis et replis ; Leibniz a le mérite d'avoir un nom qui impose. Les philosophes ont souvent des noms qui se la racontent : Platon, Spinoza, Kant, Fichte, Feuerbach, une belle bande de frimeurs. Les Martin, les Dupont, les Durand, prout à eux, interdits en métaphysique !

Le conducteur me parle et me parle, me dit que je suis sympathique, " en grande forme ", me demande d'où je viens ? Je baragouine des digressions passionnantes, il se retourne un instant, et me remercie de cette conversation. Même crucifié, même Mister Hide, même Hulk, j'arrive à être une âme pansement. C'est ça, c'est très juste. Je suis arrivé au Cannibale en Fanfan la Tulipe, taïaut, et je finis en Mister Hide & Hulk, fuyant amis, et toutes ces visions d'énervement. Dans le taxi, la bête a fui, visiblement, apaisé, je suis redevenu David Banner (Bill Bixby).
J'ai plein de billets dans les poches… J'ai invité ce soir, et j'ai plein de thune dans mon pantalon. Il s'étale par terre. Ils se brouillonnent sur la table. Je ne sais comment je suis monté ici ? Le lit est défait, fait, j'y suis. Bien allongé, je m'endors en repos.
Avant, tout cet avant, que s'est-il passé, mais pourquoi ai-je tant bu, moi, l'ascèse de la Brie, le vététiste seul pleureur

Rotoscopie de la tablée, à la John Woo… ça tourne à Jean-Pierre Timbaud. Chronologiquement, Jérôme (19h58)… Régis peu après, s'enchaînent, Sandrine, Philippe, Pascal, Agnès, Laurence, Elisabeth, Anne et DeeOne.
A table, sachant que je suis passé d'un bout à l'autre lors de la translation apéro-dîner. Sur un axe DeeOne, je dois le concéder. Ce qui fait de moi un piètre géomètre, car cette translation est fortement improbable en mathématique, comme quoi, cher Pythagore (encore un nom de frimeur), tout n'est pas mathématique !
Donc nous avons Agnès et Laurence en bout, Jérôme face à Régis, Pascal face à Philippe ( ?), ou Pascal face à Elisabeth ( ?), près de moi Anne, en face DeeOne ( ?)… Sandrine est face à Philippe, bon, je me perds, oui, Sandrine des Cévennes et des Pyrénées face à l'ours Philippe, celui de nos albums d'enfance. Pascal est donc face à Elisabeth. Moi ? Je suis face à qui ? J'ai pas l'impression que DeeOne fut face à moi, en biais. A quoi bon… A quoi bon… un peu trop idéaliste…

Elisabeth n'est plus cette Nellie Oleson irrésistible. Cette Angélique à la griffe cruelle. Je ne l'avais à peine reconnue. Toute pimpante, si je peux permettre la trivialité concernant cette femme A quoi bon… A quoi bon… un peu trop idéaliste… Même si c'est Pull Marine qui chahute dans ma calanque. Tout ce que je veux cacher…

Je n'arrête pas de prendre des chihuahuas, servis par Fafa, par Audrey, racines, toujours cette nécessité de la racine. Le hasard nous rassemble, nous ressemble.
Régis m'avait proposé de le rejoindre dans ce resto, lors de nos premières rencontres. Je m'y étais plu. Je ne cherche pas spécialement à varier les endroits, la vie me propose un lieu, je m'y plais, j'y reviens. En revenant quelques fois, j'étais tombé sur Fafa, serveur des Sources (" l'endroit " de tant de nuits blanches et briardes), puis Audrey, que j'ai rencontrée au lycée, étant pion, dont j'ai connu la sœur au bahut. Un enchevêtrement de solides poutrelles. Audrey m'appelle le " Maire ", en raison de mes affinités politiques. Le chevelu de la jeunesse gaulliste de fin de siècle dernier. Bien loin, bien loin, de tout cela, de ce petit Barouin. Seul Jean-François garde toute mon estime. Bien loin de ces types. Je reçois toujours les lettres, les invitations, mais le chevelu label jeune n'a plus 18 ans, il en aura bientôt 28, et il s'obstine à fuir le bonheur. La vie est une déclaration d'intentions que l'on jette ou finira à la corbeille.

Les imbrications de la vie me détruisent et édifient ce piètre édile. " Monsieur le Maire " ne comprend pas pourquoi il boit autant, pourquoi il se sent bien, et qu'il en résulte ce gouffre de l'alcool flambé. Agnès ? Le 23 demain ? Le départ de Caroline au Sénégal avec Cyril ?

Entre amis, bordel, tout est bien, je pense l'être aussi. Et ce bris, ce pli (coucou Gilles ; remerciements à Watteau et Drieu), cette fuite à Ponthieu, cette conversation sur " Raimundo "… Merde, je ne voulais pas l'entendre, l'entamer, et encore moins la finir. Satané jugement dernier !

Histoire d'Agnès en Cannibale reconstituée. Soyons formaliste. Un peu plus clair que le Lieutenant Columbo. Moins bedonnant que Maigret (grand merci à Jean Richard pour son zoo à Emerainville). Une personne a posté sur le forum de l'agence où je travaille le lien vers le site de Pascal (ici présent) où il est question de la soirée de départ d'Eric. De ce site, un lien vers le mien, sur mon journal, un récit identique mais avec des noms dont Christophe M. (qui vient de rentrer dans le resto, là, ce soir, à l'instant précis du metteur en scène). Je reviendrai sur cette brebis ensuite. Les lectures tournent, la plupart des collègues découvrent mes soliloques onanistes… Au moment de la soirée Bordel, un mail d'Agnès, la fille qui avait donc posté le truc. Elle-même proche du SDH (syndicat de la hype) et de Pascal (présent), Sandrine (présente), Laurence (présent)… un cercle connu. Elle m'avait parlé d'un garçon avec qui elle se sentait en " phase désirante ". Et ce garçon, c'est Laurence ! Dont je venais de recevoir un mail et un texte. Laurence qui fut l'un de nos sujets de conversation lors du dîner avec Jérôme en compagnie de Vanessa et Marie. Une running joke que je cultive quand je rencontre Vanessa (qui a lu Héloïse en tant que lectrice chez Flammarion), qui lors de la soirée Hermaphrodite voulait que je reste avec elle, je me souviens de son regard larmoyant, j'étais rentré dormir, écrire, et là, Laurence l'avait emballée… Tout s'emballait ensuite, petits mails rigolos du " juste un baiser ", " baisé ! "… Jérôme ce soir se retrouve à côté de Laurence, derrière nous, à une autre table, Christophe M., en t-shirt vert. Je trouve cela très théâtral. Et encore plus hollywoodien, à la droite de Jérôme, Sandrine, qui elle aussi succomba à l'esthète londonien. Je me sens bien loin. Tout à coup.
Concernant Christophe M., c'est une connaissance d'IEP de Régis… Une longue histoire également.
A la fin de l'énigme, je fuis. Je cours vite. C'est mon côté Silmarils.

Anne est partie, Jérôme également… Je commande des chihuahuas pour Deeone, Pascal et moi, puis, pour Deeone et moi… puis, un cognac pour elle et moi…

Régis part aussi, tout le monde se regroupe, je suis en taxi pour ma part, avec Pascal et Audrey. Marre de l'appeler Deeone. On va où ? Au Mathis ? Je suis. Je suis bien avec Audrey et Pascal. J'ai pas un seul souvenir de notre tribulation automobile, mais je me souviens d'une grande banquette, dans un tout petit bar, que je ne devais pas être " lourdingue " ou je ne sais plus trop, me tenir bien… J'ai moins de solives ici. Puis, baoum du magicien, Philippe, Agnès, là, avec moi, à une autre table. Je cherche le petit bonhomme peinturluré de Lost Highway. Là, ça m'agace. Me crispe. Je me demande où sont Pascal et Audrey, je ne buvais pas un mojito ? Agnès…, Philippe qui enchaîne sur cette douce Agnès, et je dis des choses méchantes, blessantes. Je suis un faux St Sébastien, un reliquat affreux, un pauvre type qui renvoie toutes les flèches.
Le chauffeur de taxi se retourne, la dernière fois, il me sourit, encore, me remercie, pour le billet, mais surtout pour cette conversation, disparue dans ce grand lit blanc.
J'ai mal à la tête…