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J'ai honte. Je marche au soleil, une habitude en ce moment, et sur le
boulevard Magenta de surcroît. Et j'ai honte. Je repense à
mes maniaqueries. Ces derniers temps. Quelle banalité. Misère
de celui qui ne connaît pas le sentiment amoureux, comment ai-je
pu me mettre dans cet état. A me morfondre avec vigueur, droite
et fière, mais auto apitoyé. J'étais. Et pourtant,
rien c'était. Moins que rien. Régis me souffle une formule.
Oui. Moins que cela aussi. Caroline est heureuse, et surtout mon ami
Cyril, qui ne l'était pas (stagnation professionnelle, pauvreté
intellectuelle, besoin de reconnaissance familiale), est désormais
heureux ; cela est primordial. C'est vrai que j'ai cru aux sentiments,
feints, de Caroline, mais la répétition eut gain de cause.
Alors qu'à la réflexion, avec le recul d'expériences
vécues par d'autres (jeune fille donnant rendez-vous dans un
hôtel à un auteur), je compris que j'avais connu ma première
(en espérant que cela ne se rejoue pas tant que cela) fille fantasmant
sur ma plume, mon esprit écrit ici. C'est plaisant en fin de
compte. Un ami qui allait de toute façon s'éloigner, trop
grande dérive intellectuelle, est désormais épanoui
avec une jeune fille qui semble avoir perdu son côté "
Marco ", qui m'effrayait au début de notre relation. J'ai
honte d'avoir mis dans cette banale histoire de désirs et de
fantasmes, et de misère, des sentiments, d'une autre hauteur.
Je débute
Encore ce matin, dans le RER, face à un large visage africain,
je voyais dans cette grosse bouche formée de deux lèvres
épaisses et rougeoyantes, le con dru de Caroline. Son chewing-gum
dans sa chatte. Je me sauvais dans la contemplation béate de
grands murs de béton, fixant les jointures des immenses plaques
assemblées les unes aux autres.
trois petits points et je repars dans la course folle de la marche,
de la vie, de l'amitié, des souvenirs, de ce qui est sûr,
certain, ancré, encré
Trois petits points et je
cours à petits pas sur un passage piéton, j'ai peur, une
voiture roule vite, une femme recule, moi aussi, mimétisme, mais
pourquoi, je poursuis, maugréant cette trouille inutile, des
gens sont aux terrasses des cafés, je ris au Cirque d'Hiver,
je ris à cette rue Oberkampf que je m'apprête une nouvelle
fois à gravir, la descente est plus rapide, et pourtant la même
distance, je ris à ce Grec qui me sauvait si souvent la vie,
jadis, quand je logeais chez Sébastien, qui ce soir est parti
voir sa douce au théâtre, jouer, pourquoi dit-on jouer
pour les comédiens, on joue aux Cowboys, on joue aux Playmobils,
on joue pas Phèdre, on joue pas Genet, si ?, j'ai les bonhommes
verts avec moi, et le distributeur de la CCF me file 20 euros, j'aurais
l'âme généreuse ce soir, le Charbon, déjà
une queue devant le Nouveau Casino, je poursuis à la recherche
d'une boisson, dans une épicerie, je me laisse séduire
par une grande Heineken, je la siroterais en attendant
En attendant
Je la siroterais, seul, parmi ces t-shirts noirs
Silmarils
Une femme m'accoste, m'interroge sur l'heure
du concert, je réponds et parle, car elle est sympathique, car
je suis sympathique et que j'ai envie de parler, le temps de notre conversation,
des gens nous donnent des petits papiers avec des concerts ici et là,
nous les prenons et sourions à ces jeunes gens téméraires
Nous parlons, elle est venue suite à la lecture d'un article
de Télérama, elle avait déjà assisté
à un concert il y a deux ans, elle ne sait plus, elle aime bien
aller aux concerts, elle vient de l'Essonne et se rend souvent au Plan,
la salle où les Silmarils encanaillèrent leurs
premières troupes, nous attendons près d'un traiteur chinois,
ça n'avance pas, je lance l'idée d'une restauration
Nous ne disons plus grand-chose, elle se décide à abandonner
et à pénétrer à l'intérieur, je campe
sur mon centimètre bitumé, mais très vite, les
nems m'appellent, je la rejoins, lui demande si je peux m'asseoir à
sa table, je commande quatre nems, puis quatre autres, mangés
à la baguette, je me fortifie à l'adresse culinaire asiatique,
la queue disparaît, je l'invite, ma générosité
du soir, nous la rejoignons, un visage féminin connu, une silhouette
masculine aussi, Angéla et Yann
Vieil ami peu vu depuis
ma " brouille " d'avec Fabien, tous deux professeurs d'EPS,
Angéla est enceinte, que c'est bien d'avoir des bébés,
je ne peux m'empêcher de repenser à leur rencontre, j'avais
été séduit par elle, lorsqu'elle donnait des cours
particuliers à des enfants du collège d'Ozoir, je l'avais
invitée à une soirée étudiante, Pascal et
moi étions venus la chercher, elle avait craqué sur Yann
Caroline et Cyril
Auront-ils des enfants
Yann me racontera
son match de tennis en double avec Nicolas contre Rodolphe et Fabien,
le même récit que Fabien, à l'exception que pour
lui il y avait " doublée "
Les compétiteurs
sont des gamins, des gamins qui gagnent et font des bébés,
je ne gagne pas, je donne les victoires
Mais où est mon
inconnue, comment s'appelle-t-elle
Claire
Claire, comment,
Claire Gagner
" Gagner des Million "
C'est fort,
" les hasards de la vie nous ressemblent "
Merci Alexandre
Le couple s'installe sur les marches, Claire aussi, liés ensemble
pour le moment, je sangle la réalité, les gens que je
rencontre, entremetteur et sangleur
Le concert se fait désirer,
je suis au milieu, décidé à bouger, à prendre
le contrôle
Sur la scène, Silmarils en lettres
gothiques
Première chanson, vague déferlante, je
suis devant, je suis vivant
Une grosse masse au visage slave,
ou croate, impose au centre de la mêlée, mais il suinte,
souffle, soufre, quant à moi je résiste, je sautille,
je bouge, je vis, je souris, chante, exulte, nouvelles chansons très
métal, anciennes, nostalgies, électro, je suinte, perds
cinq kilos et dix ans, merci Côme, je participe à tous
les slams, un joli, il fait le tour de la salle et revient se poser
sur la scène
Je n'abandonne pas ma place, je résiste,
je me fortifie aussi dans ce secteur
Deux rappeurs se joignent
pour un featuring, ils réclament du Bordel, c'est
moi, les amis, je saute sur place, recadre les pogoteurs hystériques,
j'aide quoi, défendant ceux de derrière, les jeunes pitchounettes,
chevalier du faible et de la groupie
Le concert est source de
jouissance, plusieurs rappels, je n'ai jamais autant transpiré,
une éponge de coton, je rejoins Angéla et Yann, et donc
Claire qui s'en va et me salue, je n'ose pas attendre Côme, et
raccompagne le jeune couple, Yann parle passé, Angéla,
futur, ce soir, chez eux, nous nous quittons sur la promesse d'un tennis.
Ce soir,
il y avait la Cité de la peur sur M6, là, ce soir,
il y avait Chantal Loby et sa fille, très amies du groupe ; demain
Caroline me disait qu'elle se rendrait au concert de Darmon, je n'ai
pas trouvé d'infos sur cela
Un piano triste joue dans mon
oreille
J'aurais dû remercier Côme. Le conditionnel
est un joli temps de vie.
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