On a roulé tranquillement, 120 en moyenne. On n'a fait quelques pauses pour que Cyril se détende un peu, il a enfilé sa ceinture dorsale. On écoutait une K7 de chansons de radio Néo (j'ignorais qu'il connaissait cette fréquence parisienne), tout en suivant les quelques camions qui descendaient vers Lyon. Un peu après Lyon, on s'est garé pour dormir. Moi, devant avec ma couette, lui, coincé dans le coffre de la commerciale, entre les bagages. Il devait être 3h du matin. Lever vers les huit heures, un bus jaune passe, le chauffeur me sourie, nous sourie. C'est ma tronche qui est si risible ? Je sors de la voiture et aperçois Cyril emmitouflé dans sa couette, en larve, sorti du coffre. Ça commence par un petit fou rire, et une grosse envie de caca. Je me tâte de chier là ou au prochain arrêt, mais ma moue est irréfragable, je dois chier tout de suite. Je pars en footing à l'autre bout de l'aire de repos. Les chiottes sont des plaisirs absolus dans ces complexes luxueux. Je tapisse ma cuvette, enrobe le cercle, je chie aux bruits ambiants, robinets, sécheurs, chasses d'eau, porte s'ouvrant ou se fermant… Je m'en sors bien, libéré.
On repart. La France n'est pas une et indivisible, ici, elle est ensoleillée, colorée. On file tout droit. Quelques pauses entre Orange et Nîmes. Du vert, du jaune, du mauve, du rouge, des montagnes, des forêts, bientôt la mer… Je propose une petite salade sur le Vieux Port, Cyril n'est pas chaud, il préfère aller voir ses amis. M'en fous, j'ai bien le temps de le voir, ce port, et je vivais très bien sans l'avoir vu… mais bon, c'est con d'y passer, sans s'y arrêter. On se paume dans la sortie pour Allauch, là où vivent ses amis, et on débarque, fatalité, sur le Vieux Port. J'avais l'ordinateur et la carte de Marseille devant les yeux depuis notre erreur de sortie. Donc, Vieux Port, tout juste aperçu. Je tape les noms des rues pour avoir l'itinéraire, mais ça va trop vite, on galère pas mal, on fait presque deux heures de navigation entre Marseille et Aubagne avant de retrouver le juste chemin. La maison est hautement perchée, on y accède par une route sinueuse et étroite, les collines qui l'entourent ont été pelées lors d'un incendie infernal. Cyril n'avait pas prévenu, l'effet de surprise, un bouquet acheté à un stop où l'on demandait notre route. Il tire la sonnette, regarde dans la petite lucarne. Jean-Louis, son " oncle " lui ouvre, étonné et ravi, il appelle sa femme, Cissou est là !
Très gentiment, ils nous proposent à boire, à manger, demandent des nouvelles à Cyril, ça discute, le cadre est paradisiaque, pas un bruit, des pins sauvés, des montagnes saillantes et puissantes de leurs rochers révélés. Idéal pour écrire. Idéal pour rêvasser. On avait croisé un petit écureuil orangé traversant dans la pinède d'à côté. [L'orangé est la couleur depuis la rencontre avec Caroline C., orange des tuiles des villages provençaux, orange comme la roche des collines, orange comme la couleur de l'atmosphère. Tout est orange. Le fruit que Jean-Louis nous lancera " pour la route ". Orange.]
Cyril souhaite téléphoner à sa " mère ", mais il ne retrouve pas son portable, on cherche partout, rien dans la caisse, Jean-Louis, homme d'une extrême sympathie, le sonne à tout va… Visiblement, Cyril reste bien Cyril. Où est son phone, on s'est arrêté à une aire entre Orange et Nîmes et au fleuriste ? On se souvient qu'en descendant pour aller acheter des fleurs après que le fleuriste nous ait gentiment guidé, Cyril avait, à son habitude, réagi en " barbare ", attrapant sa veste avec brutalité, et un bruit avait retenti à la fermeture de la porte. Il avait ramassé une K7, mais apparemment oublié son téléphone par terre, en bord de route. Jean-Louis nous propose un café, mais je sens bien que cela angoisse le petit farfadet maladroit. On y va, Jean-Louis nous fait un plan composé exclusivement de ronds-points. Arrivant au fleuriste, je le vois regarder en notre direction et repartir vers sa caissière, je n'en avais douté, cette mésaventure type " Cyril " allait finir par une anecdote hilarante mise en scène par son auteur. Je suis le page d'un Chevalier loufoque et ridicule. L'écuyer du Gai Sire.
Chez ses amis, on retrouve la fille des maîtres de maison, Laetitia, et son ami Stephan. Un joli bébé dans les bras, la grand-mère a le grand sourire, le bébé ne bronche pas, sourit, gambade à quatre pattes. Laetitia a bien connu Ingrid Borel, l'Amour de ma vie, enceinte elle aussi, pour le mois de juin. Le bébé est celui de sa sœur que nous croiserons en repartant. Nous avons passé un excellent moment en leur compagnie ; je suis même allé chercher de la bouffe pour le caniche avec Jean-Louis qui m'a témoigné toute l'affection qu'il ressent pour Cyril, ses blagues de mômes, et celles d'aujourd'hui (Cyril racontera sa nudité face à son proviseur (un con fini, et enterré)), on a évoqué aussi l'incompréhension de ses parents en face d'une Humanité inégalée… on ne choisit pas sa famille.

On se dirige vers Cannes, on ne prend pas l'autoroute (un gouffre à péages… je n'ose imaginer la thune qui passe par ces barrières, pour ces barrières… mon côté Poujade…). On voulait prendre le long de mer et nous voici dans les serpents des montagnes rouges. C'est magnifique, j'avais bien maté le Tour de France, mais là, c'est un bonheur Amélien…

Cyril veut passer à Cannes, à 22h, tout est fini, mais il veut passer à Cannes, le besoin de dire " j'y étais ", pour ses parents, pour Sophie, pour quelqu'un… Je suis sceptique, je n'ai pas ce caractère asservi. On se gare, j'ai un mauvais pressentiment, j'aurais préféré que l'on dépose les bagages à l'appartement, mais vraisemblablement, Cyril ne le souhaite, de peur de tomber sur les autres pensionnaires de la résidence de gériatrie d'Antibes où sa grand-mère possède un appartement. Alors qu'ils verront bien que nous sommes là le lendemain. Ça m'agace les décisions illogiques comme ça. Je prends mon sac à ordi, je ne le sens pas. On marche, mais le sac est un poids… lourd, lourd, lourd, et je n'aime pas ça, je n'aime pas devoir porter un ordi qui devrait être peinard dans un appartement, je n'aime pas gambader sur la Croisette parmi le piétinement des " gens vides " pour satisfaire la frustration de gens qui ne seront jamais là où nous sommes, car leurs cœurs, leurs têtes sont plafonnés au niveau du sol. Je m'énerve, mon dos me tire. On marche longuement, on attend devant des marches abandonnées… pourtant nous ne sommes pas des badauds, JE NE SUIS PAS UN BADAUD.
Puis, Antibes, idem, je reprends mon sac, ça m'énerve… la rage, la colère, l'envie de me casser, de tout casser, bordel, je sens quand un ami a besoin mentalement de quelque chose (ex : aller vite voir chez le fleuriste), et là, j'ai besoin de poser l'ordinateur pour me sentir gai et heureux, et bah non, je me le trimballe.

Je me couche fourbu et fatigué nerveusement, l'appartement est nickel, le lit moelleux…