7h17, j'allume la télé, éteins le satellite, et appuie sur la deux. En même temps, mon ordinateur s'illumine. Pendant que je lis les messages de Philippe et d'Alain, Je cours et je suis toujours tout seul joue les transitions entre deux chroniques de Télématin. Un joli passage de témoin.
Une jeune fille m'a envoyé un texte pour Bordel. Il faut que je m'y remette sérieusement. " Jeune fille ", pour moi, il n'y a que des jeunes filles. C'est peut-être une femme avec plusieurs bambins voire de jeunes bacheliers. Peut-être…

10h49, dans le train. Il partira en retard. Il doit attendre le bus de la Ferté Gaucher, depuis qu'ils ont supprimé la ligne SNCF, c'est un bus qui fait la navette. Je suis passé voir Pablo lors de ma longue attente. Il me raconta l'événement de l'année columérienne. " Un attentat ". On a voulu buter Guy Drut ? Non, tout bêtement une valise oubliée sur un trottoir entre l'auberge de l'Ours et l'ancien bâtiment de la banque de France. 12h, le secteur est interdit aux véhicules et aux piétons. 17h, le service déminage se pointe enfin ; voltigent culottes et chaussettes de la tête de linotte. Déjà que les travaux de construction d'un rond-point au niveau de la gare paralysent la circulation, on peut imaginer que la ville fut en autarcie durant cette après-midi.
Elle fugace lunettes noires dans le couloir du wagon. Je savais que j'allais rencontrer une plaisante contemplation, mais elle... Elle garde visage fermé, rond, blanc, ce qui faut de rosi pour la tendre appétissante. Elle traverse toute la longueur, sort, puis revient, s'assoit en bout de wagon. Je vois son chignon. La première personne à me détester. Depuis, j'en ai construit bien d'autres. Elle est sotte d'être si loin de moi, je ne vois rien. Elle est sotte car elle est brillante, je suis brillant et elle m'en veut pour cinq lignes écrits à mes babillages d'écriture.

12h25, dans le bocal, chambré par Franck, Christophe, Abder et Olivier. J'y suis pour rien s'il y a si peu de trains en partance de Coulommiers. Un enchevêtrement de mails, Chloé, Chloé, Chloé… Répondant à mon message matinal. Je rectifie ma page du 23, vire un paragraphe, naze d'ailleurs, mais ça fait drôle de couper un truc spontané. Comme ce jour pour Philippe, pour Elisabeth. Philippe me demande le mail de Régis pour elle justement. Les mails se répondent entre eux, en toute innocence. Je les vois bien ensemble, un truc détonant, de la dimension d'un big bang. Des caractères de granit immuable, un socle doux et cruel chez Régis, dur et méchant chez Elisabeth. Régis le maître d'œuvre, Buonarroti, Genet et surtout Clinquart, rondouillard bambochard de l'IEP, qui paie des coups à ceux qui portent des t-shirts Sonic Youth, qui paie des coups à ses amis, qui ne sait pas vraiment que dire lorsqu'ils souffrent passionnément, mais qui trouve toujours la phrase pour leur dire qu'il n'y a rien de con, d'honteux à avoir été dans la perdition amoureuse ; cœur tendre, rire sec.

14h, Juliette J. me répond. J'avais eu peur que mon enthousiasme esthétique l'eut effrayée. Non, elle est charmée de mes comparaisons, elle part parfaire sa mine rosie en Finistère. Il pleuvra, et je poursuis mes chamsins tournoiements autour de sa robe, plus BB que Wood, à rebours. Je suis rassuré, toujours ce besoin de l'être, de ses milles plateaux de parano qui se créent, et là, pour la remercier de sa si douce acceptation, c'est Martine Carole, Cannes, bras sur Jacques Laurent que je déploie dans un dernier message de bonnes vacances. Mine rosie comme une affriolante bêtise.

14h30, Claire
… fantôme, une de plus, c'est toi qui veux ça. de l'aide, te sortir de ta mélancolie douteuse, tu n'en veux pas.
…d'être d'une fatigue lasse de ton journal, habituée à ta conscience triste prostrée d'éloigner toi-même les femmes…
Je cesse de t'écrire.

Je ne veux pas te détruire, si compréhensive Claire. Tous tes mails, je les garde précieusement, de cet attachement tendre et cruel qui est né en toi, de cette tendresse imméritée, tout cela, je le garde avec affection. Je ne veux pas t'infecter, et je le sais que je te serai néfaste. Car il y a bien trop de rage en moi, et le " tout doux " ne le sera pas toujours.

15h21, Dîner au Cannibale, rue Jean-Pierre Timbaud, sous l'égide de Stéphane, nouveau prince des lettres qui enquille les cocktails chihuahuas avec une joie de vivre qui repousse à plus tard les lampées de désespoir.
Journal de sieur Jérôme Attal.

Jérôme a de l'élégance, c'est dit. Une préciosité qui n'a nul besoin de ces deux mamelles permanentes, Duras et Zeri, toujours en drapées sur sa paume. Il s'accorde le privilège du détail. De la touche, celle-ci, celle que le peintre a voulu noyer dans l'ensemble tout en la sachant unique. C'est cette touche qu'il récupère et met en lumière. Tandis que moi, j'ai trop tendance à déchirer les toiles !

15h32, Mélanie. Je lui ai forwardé le texte de Jérôme, qu'elle ait une vision bien écrite de la soirée. Cette jeune fille rencontrée lors de mes sollicitudes laborieuses me répond, et j'en suis réjoui, car elle a un fichu caractère, et n'aime pas du tout mon style psychotique… c'est drôle, j'ai pris une grande décision hier: changer de sujet de mémoire: les pensées féministes contemporaines et leurs contradictions sur la prostitution.
Encore une nouvelle coïncidence, accointance… Mon côté dieu ithyphallique. Je lui envoie, pour qu'elle n'ait pas à l'acheter, le dialogue Fred/Millet dans Bordel.

17h23, j'ai quitté le boulot, avec deux gros bardas sur le dos. Je passe boulevard Magenta, l'une des dernières fois, puis, ce sera le train quotidien. Les Mamadous s'agglutinent aux comptoirs des boîtes d'Intérim. Ils ont tous le sourire. Je souris aussi pardi ! Pas de raison, je vais rejoindre Philippe, et nous allons passer un moment entre amis ! Je souris, tel un solide Mamadou !

17h43, arrivé rue de Turenne pour déposer mes sacs, vérifier si par hasard, par bonheur, Audrey a répondu à mes messages, je me rends compte que j'ai oublié les documents pour Philippe, au fond de mon tiroir. Chose promise, et vraiment cela me fait chier de reprendre un chemin à qui je venais de dire adieu, mais chose promise. Evidemment, je suis en retard, en sueur, dans un métro gare de l'Est bondé au lieu d'y être allé en lambinant. Je m'en veux de cet oubli, de cette sueur, de ces gens collants, de mon retard.

18h23, au Flore. Personne ? Déjà parti ou plus en retard ? Je prends banquette, une jeune brune un peu folle, ce trait de femme un peu folle, robe légère et bariolée, grands yeux ouverts sur un cerveau chamboulé, s'assied tout près en compagnie d'un vieil homme. J'aime bien les folles. Les rigolotes, les étourdies, les rêveuses, les disparues. Philippe se pointe, en bien belle forme, je trouve, suite à une semaine éprouvante et loin d'être aboutie. La jeune pétulance, évidemment, le connaît, je l'écoute lui parler avec grande précision, j'essaie de tout repérer, les mouvements de sa bouche, des muscles de son menton, les frétillements de ses oreilles, ses mains, ses doigts qui nous présentent un petit pot de crème de jouvence qu'un de ses voisins octogénaire a élaboré. Un ange de folie.
Nous parlons beaucoup, entrecoupé de silence, où chacun aimerait se reposer sur une épaule d'une jolie femme, sur une courbe d'échine, sur un galbe étincelant. Rien. Vieilles peaux. A chaque intrusion, je cale une expiration, et imagine Audrey franchir le seuil et nous rejoindre. On s'amuse bien avec Philippe, on se fait peur aussi, car on sait que chacun joue au bord d'une haute falaise normande. Vertigo. Mais on le sait, donc, on restera bien au bord, harnachés à nos solives.
Nous découvrons un point commun, la fuite, en reparlant de la soirée, de mon départ Lagardère, Mousquetaire, Cyrano ! " Non, Philippe, Laisse moi partir ! " Taïaut ! " Je ne veux plus jamais voir cette fille ! ".
Philippe me raconte que dans de nombreuses soirées, pourtant entre amis, il a eu l'envie, la pulsion, de la fuite. Souvent très drôle lorsque les copains te poursuivent en caisse et que tu sautes dans les fossés pour te cacher. Je me souviens d'une de mes cavalcades similaires. D'ailleurs chez Sébastien, lorsqu'il habitait à la Boisserotte. J'avais renversé un verre de vin sur un tapis, j'en avais construit toute une série d'enchaînements, et je savais que sa maman avait autre chose à faire que de s'occuper en plus de cette tache de vin. J'avais commencé par errer en cercle autour du barbecue, pour petits pas, me retrouver dans la part d'ombre de la forêt adjacente à sa demeure, puis, une fois dans la nuit, j'avais rampé jusqu'au portail. De là, telle une antilope poursuivie par un félin, j'avais sprinté jusqu'à Touquin, distant de six kilomètres. Vers les Etangs fleuris, mes amis qui s'étaient aperçus de mon absence, coutumiers de me voir disparaître sur un coup de tête, de blues, de chagrin ou de colère, étaient partis à ma recherche en voiture. A chaque passage de phares, je sautais tel un béret vert dans les fossés. J'échappais à mes poursuiveurs, mais y perdais mes clés. Dieu dans sa clémence voulut que ma main les retrouve après quelques tâtonnements. En entrant dans Touquin, j'avais hurlé à la famille de la première maison en arrivant, " sauvez vous, ils vont tous nous buter ! " et m'éclipsant à fond les jambes. Et pour finir, persuadé qu'ils allaient me buter, j'avais fait le ménage complet chez moi, aspirateur, poussière (pourtant je suis pas bordélique) et m'endormis avec la certitude que désormais je n'avais plus rien à craindre de " ces enculés "…
S'en suit avec Philippe un ping pong de nos fuites, de nos trous noirs… Pour ma part, cela fait des années que je ne bois pas. Je me sentais si bien mercredi, dans une bulle de satisfaction, que… Mais bon, rien à changer, au moindre écart (comme ce type et son écart sur la gauche pour tourner à droite qui suscite la colère du professeur Rollin), je m'emporte, sur mes jambes d'ailleurs.

22h37, deux âmes sensibles errent dans le quartier St Germain qui se stuc au grand regret de Jérôme. Nous cherchons un épicier, pour acheter une vodka. On erre un peu, puis sous terre, on prend la voiture. C'est à la Roquette qu'un petit Chinois me tend une bouteille de Zubrowska. Je bise Philippe, lui souhaite une belle nuit, de ne pas s'endormir… Je rentre à pied, je dois être à Richard Lenoir. Je le nargue d'un Grec que j'aurais dans quelques minutes entre les pattes. Je le trouve rue Oberkampf. Je le finis au pied de la porte de l'immeuble. Grec le célibataire vs Greg le millionnaire.

23h20, Agnès, un mail " tant pis ? "… Je lui réponds affreusement, la vodka orange et les Médocs ne sont pas les seuls coupables, ce serait si facile. Mais j'en ai juste marre des " vaudevilles " justement, des manipulations, même si, je pourrais en être également accusé. Je suis juste en colère d'avoir projetée Blanche au-dessus de cela. De m'être senti un peu foireux avec mes écrits, ma revue, alors que cela se finit de façon si pathétique. Sûrement déçu d'avoir cru qu'elle était au-delà. Mes intentions étaient amicales, j'avais rien envisagé du domaine de la passion. L'amitié nécessite aussi de la rigueur. Et je suis un tel dictateur ! Philippe me faisait la remarque que Caroline partie, le dictateur s'effondra. Oui, tel un Pinochet à qui on enlèverait son hochet, son jouet. Que me reste-t-il ? En bon onaniste, je vous salue… (Remerciements à Pierre Desproges). Je cours si fatalement, mais je ne pourrai jamais courir après une fille qui a créé en moi du mépris.

23h31, un mail sur Outlook, Audrey ( ?), sans signature, les propos laisseraient penser que c'est Audrey D. mais l'adresse Charles D. d'hier n'est plus la même. Si cela se vérifie, je suis bien triste, plein d'amertume… Je lui ai écrit trois mails, sans réponse, j'ai guetté les messages arrivants, les entrées au Flore ensuite. Et cela était vain vu que mes messages ne sont pas arrivés (certainement dans la boîte de ce Charles). C'est une douleur bien pénible ! Ma dernière nuit à Paris.

00h, tel un atoll d'atomes, je m'endors.