Il
est bon de prendre son temps, de n'en tenir pas compte, de le mépriser
un peu. C'est pourtant inféodé à lui que je me
retrouve libre une matinée entière. Le bus est parti et
je n'étais pas dedans. A me battre avec la ventilation. A me
gratter le cerveau, je refais mille dialogues accoudé à
la vitre. Le paysage de mes amours lassées filochant à
plus vive allure, que les verdoyantes de " ma terre ". Celui
qui aime la terre ne peut mentir. Vieil adage transformé. C'est
à elle que je consacrerai ces heures à attendre un prochain
convoi. Je déjeune chez mes grands-parents, café et gâteaux
chocolatés. Dans le journal, il y a du sport, des informations
non sportives aussi. Je réponds à quelques mails. Le soleil
me dit viens. J'enfile mes vieilles baskets. La symphonie s'accélère.
J'entends les peaux tendues et leurs résonances. Je croise ma
grand-mère, boitant à aller chercher une baguette, j'attrape
le vieux porte-monnaie et galope à la boulangerie. Celle-ci est
fermée, je souris, toupie, sautille, repars gaiement. Je comprends
l'envie de la course. Du vent. De l'air. Du sol. Un peu comme une note
qui s'enfuit. Un son qui n'en est déjà plus un, mais un
nouveau. Le pain est en dépôt chez Mafhoud. La vie, c'est
l'autre. Parfois, la vie est un enfer. Ce matin, je suis jeune éphèbe
éveillé optimiste. Le pain dans la huche, je reprends
mes piétinements. Rue de Paris, puis, comme un rituel, un atavisme
lointain, je bifurque vers le guet brebis. Je cours bien trop vite,
je me grille les poumons, me grille les cuisses, me grille et préfère
les hautes herbes aux chemins lisses. Le soleil est face, je le boxe,
l'intouchable. Au guet, c'est le lit que je traverse, asséché,
abandonné, petits cailloux blancs. Mes pas. Combien de fois.
Des oiseaux s'envolent. Je ne veux plus de clume. Je veux voir. A l'angle
du pré, je ne bouge plus, scintillement des feuilles mordorées,
bruissements enchanteurs. Reflets lumineux. Je ne bouge plus, et je
suis cette cascade. Ne plus bouger. Des feuilles brasillées craquent
sous mes pas. Scintillements et craquements. Je suis symphoniste. Une
autre mélodie, plus réactive, plus réjouissante,
un rythme effréné et cavalcade. De Mike Post. Celui qui
a redonné sa noblesse à la moustache, le vétéran
du Vietnam le moins chiant : Thomas Sullivan Magnum ! Je
ne prends pas le bus en soliste. Pascale, ma voisine et deux jeunes
femmes, deux surs, deux filles du village parties vivre un peu
plus loin, à Vincennes pour la plus jeune (étudiante en
Maîtrise de Physique), à Tokyo pour l'aînée
(styliste). Dans le bus, je bavarde avec Pascale. Dans le RER, je suis
avec les surs. L'aînée, que je ne connaissais pas,
me propose de conseiller Sébastien à son arrivée
au Japon. L'entraide. Entraide et prospérité mutuelle.
Vieil adage nippon. J'en informe Sébastien, que je retrouve requinqué,
il réagit vite. Et bien. Il me plaît. Je manque parfois
de réaction. Je tempête longtemps, j'aime bien geindre
en fait. J'ai
de quoi
Tout est pourri dans mon royaume intime. Dans mon moi
extime. Le rêveur veut se réveiller. Se réveiller
dans l'imaginaire qui était ma réalité avant, avant
de céder à la passion, avant de perdre mes illusions sur
l'Amour, l'Amitié, avant de perdre mes intuitions sur les regards.
Je vois Rome brûler devant moi. Les flammes me lèchent.
Je n'aime pas leur contact sur ma peau. Toucher une peau pour sauver
la mienne. Balivernes, mon cher Stéphane. Tu t'obstines à
croire à ta quête. Ta persévérance est une
lâcheté, une hallucination, il n'y a rien. Trou du cul.
Tu reçois gifles et larmes, tu endosses la cuirrasse du type
qui est en quête de l'Absolu. Fini les " a " majuscules
! J'ai
rendez-vous à 20H30 avec Philippe. Je prends le temps la mesure
marche jusqu'au Flore. Je n'ai pas mangé ce midi, je cherche
un traiteur, près du Bar du Marché (faune branchée
et lectrice sérieuse), je trouve un hybride de Japonais/Chinois,
je commande deux paires de sushis, des brochettes fromage et une Asahi.
Je prépare ma tambouille. Bien repu. Dans la rue. Innocent. Un
cri, un appel, un ami. Thomas. Avec Bénédicte. Au BDM.
Je leur fais mon imitation involontaire de Nicolas, je rentre ma tête,
petite tortue, plisse les yeux, et enchaîne un célèbre
" vivons ensemble "
Je suis un piètre imitateur,
quand je le dis, c'est le son muet du silencieux qui revient
Je
me sauve, ravi de les avoir vus. Au Flore, nous sommes synchros avec
Philippe. Bientôt rejoints par Régis ; Régis au
Flore, ah les punks sont anéantis
Dominique N. et Pierre
M. sont là aussi, enthousiastes concernant Bordel. De l'enthousiasme
bordel ! Dans ce Landerneau de petits en griffes, qui s'agrippent mordent
ne lâchent rien
De la vie, du talent. C'est ça qu'il
faut. Du vivant. Des types qui ne calculent pas, qui créent,
qui bougent, qui emmerdent les mondanités. Peut-être que
le petit punk en nous titille toujours notre rage. Même avec un
Lussac en bouche. Avec le téléphone de Régis, nous
appelons Thomas. Thomas, Bénédicte, et Florence. Bientôt,
Florian et son amie. Il y a du Bordel ce soir au Flore. Le charme de
Florence propulse un verre rouge sur ma chemise blanche. Les
filles nous quittent. Nous sommes au Bonaparte. Je parle anglais avec
une Serbe, son ami se pointe, je ne me défroque pas et l'invite
à s'asseoir avec nous. Je discute pas mal, mon anglais n'est
pas si mauvais. Vive le rouge. Les amis ont commandé du blanc.
J'en balance les verres et la bouteille. Une fois vides. Je suis idéal
pour les paris stupides. Même pas cap'
Nous bambochons sur
le boulevard, poursuivis par les garçons de café, Thomas
file en taxi, Philippe s'est évaporé, Régis m'attrape
et hop en banquette. Oberkampf, un Panini. Régis engouffre une
crêpe. Nous marchons, nous sommes vivant ; j'espère que
les garçons de café n'ont pas attrapé Philippe
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