Je me suis éteint étalé sur le canapé. Cuir tendre, accueillant. J'ai ronflé direct. Je me souviens de David Gahan. Régis a-t-il mis de la musique. Tout s'entrechoque, tectonique du réveil matin. J'ai rêvé d'hier soir. Il y avait une personne en plus, tout se brouille. Le parquet craque, je deviendrais vite fou si j'avais de la boiserie chez moi. Il est 8h30, je suis bien programmé. Je ne fais rien, cache seulement la brosse à dents et le dentifrice de Régis, et prends le long couloir pour sortir et partir en catimini. " Régis dort ". Une porte s'ouvre, un homme en robe de chambre à carreaux. Il n'y a plus de punk. Tout est fini. Je suis moi-même un petit con qui pète des bouteilles de blanc au Bonaparte. Quelle dérive de nos envies de violence ! J'ai toujours pensé que la révolte était une acné bourgeoise. Je confirme toutes mes crampes, je suis un jeune de caniveau, de caniveau intérimaire, je n'y reste pas longtemps. Mais ce matin, je décide de le prolonger. De puer, pas de la tristesse sudorale, mais de puer d'une nuit longue et sale. C'est taché de vin que j'arpente la rue, c'est le corps huilé que je débarque dans les locaux où je pointe. Je suis le premier, je marquerai olfactivement ma présence. Même mon vin est " petit-bourgeois ", du Lussac… Pendant ce temps, ma mère galère et fait des ménages. Je mérite bien ces moments de culpabilisation. Ce serait pratique de mourir le temps de la vie des gens qu'on aime. On ressusciterait et n'aimant personne, on serait parfaitement heureux. Félicité de l'homme qui n'aime personne.

Il y a des bonheurs furtifs, d'ailleurs, je devrais cesser de penser à cette notion absurde de bonheur. Le bonheur par absence de souffrances. Petit bonheur d'un petit homme. Un jour, je sabrerai. Pour le moment, je stagne. Je moribonde dans mon coin. Mais un jour, je sortirai du fourreau. Je ne partirai pas sans occire.

Je m'échappe de mes pensées Samouraï en déjeunant Japonais avec le bel Ariel. Peau diaphane, petits yeux, il a tout d'un homme nippon. Des livres à la main, il me parle, pas trop d'Audrey. Heureusement et pas. Je ne sais pas sur quel pied danser, je reste donc immobile. Fort comme un gingko biloba. De ce déjeuner plaisant, je sors conquis par une théorie, il y a " auteur " (d'un livre, d'une chaise, d'une connerie) et il y a " écrivain ". Une hiérarchie que j'avais tendance à inverser. J'adhère.

Le bel Ariel, translation effective vers Dee-One. Je n'aime plus cette formule, je n'aime plus rien, tout ça m'agace en fait. C'est devenu une question de politesse, d'ego, de promesse. Un mail de Stupp, un truc lié à Guégan. Un signe, des entremêlements, je l'appelle. Pas le répondeur, sa voix, un mot, " Evian " (un sésame), puis, une fêlure, elle me parle d'une soirée avec Pascal, Thomas, Bénédicte. Bêtement, je suis abattu triste, comme si j'étais un ami incontournable. L'Evian ne passe plus. L'enthousiasme qu'elle ait retenu ce mot test s'immole à ces transfigurations, à ces dires, à ces mots échangés, imaginés. L'après-midi sera longue et douloureuse. Je ne danserai plus dans le bureau en écoutant Magnum. Plus de sketchs loufoques en duo avec Christophe C.

Dans le train, ma loquacité me permet de faire oublier mes effluves de jeune homme pas lavé. Je suis avec Aurélie, jeune fille qui était en BTS à Coulommiers, et Guillaume, prof agrégé en Lettres. Il me flatte par sa tristesse de m'avoir vu suspendu, de s'être retrouvé bien seul dans une salle des profs où l'esprit navigue bien loin de là. Le seul plaisir qui reste, mater le cul, les nichons des jeunes stagiaires, la bêtise des autres nous oblige à devenir obscène.

Je suis enfin chez moi, à moi la douche, mais avant un verre d'Evian en mémoire… Pourquoi ? J'appelle de nouveau Audrey. Pour simplement dire je bois de l'Evian en pensan à elle. Elle est avec Thomas, Pascal et Bénédicte, qui m'embrassent. Belles jambes. Je me sens con vraiment je me sens enfoiré une mouillette à merde. Je suis dans une rage qui me manquait, j'hurle dans la pièce, c'est dans un pogo déshabilleur que je me fous à poil, ma peau luit de la sécrétion de la journée, une douceur, une douceur repoussante ! Je gueule, je tourbillonne tel un insecte à qui on aurait massacré les ailes. J'ai envie de détruire quelque chose. Pachelbel accompagne cette furie. Un mail retentit, Philippe. Apaisant de l'amitié. Je boxe sous ma douche, je boxe encore durant toute la soirée. Détruire, je dois détruire un truc. Je me dis que mourir en telle circonstance serait classe, Audrey, Pachelbel, la colère, Rigaut dans le coin de la tête...

Je me couche, avec la tristesse d'un enfant qui sommeille près de la grande pièce où ses parents et leurs amis font la fête. Eternellement exclu.