Journée
dans le flou. Il y a désormais un grand soleil qui se répercute
sur le carrelage, qui étincelle sur mon écran, je plisse
les yeux. Je plisse souvent les yeux, je dois le concéder. Je
dois m'approcher des images télévisées, sinon je
ne vois que des formes vaporeuses, dans un brouillard londonien ou vénitien.
Comme un clair obscur de Vinci. Celui de St Anne au Louvre. Je cite
ce tableau, je ne suis pas très sûr de ma mémoire.
Je m'éveille. Après une sieste, ma grande pièce,
mon salon, devient un petit foutoir de paperasses, textes, scénars,
lettres
Et de la poussière, j'ai plus le temps de passer
le Pliz. Je suis resté chez moi, je ne suis pas allé
à Paris. J'ai ruminé toute la nuit la meilleure façon,
les horaires des trains rares sur Internet, la meilleure heure pour
appeler Sébastien, l'endroit, le " St Jean " est-il
ouvert le dimanche ? Fabien est-il en vacances ou erre-t-il sa belle
silhouette athlétique rue Durantin ? Je me suis posé plein
de questions, et je me suis levé avec une intuition plutôt
négative, la sensation que de toute façon ces questions
deviendraient obsolètes. Il a plu. Il n'est pas très tard,
il doit être 9 heures passées de quelques minutes. Je lis
mes messages, réponds à Philippe, qui n'a pas voulu me
laisser le gain de ce Grec ; lui aussi s'en ai engouffré un,
après une combinaison implacable. Une soirée loupée,
en général, sans fille ou avec une laide, et un Grec avant
de se coucher. Comme pour prouver une nouvelle fois l'étroitesse
de notre démiurgie, il me raconte qu'il a dîné à
la table voisine de celle d'Alain S. Qu'il a, un instant, pensé
l'haranguer de son amitié commune, mais face à cet ogre
oratoire, à ses grands yeux ronds bleus qui fixent, à
ses postillons dialectiques, il préféra rester dans son
mutisme ; mijotant dès lors sa victoire grecque. Un bruit de
moteur familier, je regarde par la porte fenêtre, le garage du
grand-père semble vide. Quelques pas vifs, j'entrouvre mes volets
côté rue, je vois la voiture des grands-parents filer vers
Coulommiers. La chose est réglée. Je ne verrai pas Audrey
aujourd'hui. Nous ne discuterons pas aujourd'hui. Je le ferai certainement,
dans un coin d'imagination. Mais dans la réalité, ce sera
pour un autre jour. J'aime les plis qui nous lient, les liens qui nous
plient. Ce jeu récent où nous croisons, où nous
nous croisons, où nous tissons une Histoire. Dans ce même
coin, les visions ne sont pas trop floues. Je déjeune néanmoins
chez pépé et mémé, je profite de leur absence
pour ouvrir toutes les fenêtres. L'odeur des vioques, et leur
drame du courant d'air. Je verse du chocolat Poulain dans le vieux bol
ébréché de mon arrière-grand-mère,
puis du lait froid, et je touille. Sur la table, un mot, ils sont partis
chez Simone. Je croque une galette bretonne, souris à l'idée
de la jolie rosie sous parapluie, là-bas à la pointe du
Raz. A la télévision, un film de Chevalier. Je dois convenir
que je dois m'approcher à quelques mètres pour bien suivre
l'épique dénouement. L'extraction de la plèbe d'une
fierté métallisée, que le choix de la folie mène
à la chevalerie. Je vaisselle mon bol et ma cuillère.
Il bruine fort dehors, je regarde ces traits sautiller, dans ma cour,
que moi seul peux trouver belle, j'observe immobile la création
d'une mini mare qui s'évacue par son centre, centrifuge au cur
humide. Chez moi, de ma fenêtre, les images jaunies de nos aïeux
se déversent dans les caniveaux, dans une ambiance daguerréotype.
Je ne verrai pas Audrey aujourd'hui, mais je lirai des textes, flux
continu, rouleau hawaïen, je prends la vague, je m'enroule à
l'intérieur, mon leash me retenant, me reliant à la réalité.
Je bois pourtant la tasse, tous ces textes, déferlantes, houles
incessantes, je take off. Je ne verrai pas Audrey, je ferai une sieste
devant le Tour. C'est un temps de canard. Passer sous la vague,
vaincre la barre. Le coup de barre, le coup de marre. Avec Jérôme,
je prends conscience de l'impasse, nous grattons des pages, nous les
chevaliers, nous nous grattons à la réalité, tout
en étant amoureux de rêves et de visions, d'où un
certain malaise. Et le désespoir de mener, ces jeunes filles,
dans notre gouffre. J'en prends conscience là dans ces échanges
de mails où nous parlions de la terrible douleur d'être
amoureux. Pour ma part, je le suis tout le temps. Je progresse dans
ma quête, mais je prends conscience que cette approximation de
la réalité est criminelle, que de jeunes filles sont tombées
du haut du malaise. Je suis fier et métallisé. Je suis
fier et je coupe des têtes. La dernière, Agnès,
qui n'avait rien demandé. Qui a subi mon courroux tourbillon
sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Tout cela n'est que futilité.
Toute réflexion sur pourquoi ce gouffre n'est qu'un moyen supplémentaire
de le construire, de le subir. Sur ma messagerie, un cinquième message d'un lecteur récent de la revue, ce n'est plus des auteurs qui m'envoient leurs textes, ce sont désormais des acheteurs qui me font part de leur découverte, m'évoquent leurs écrits, me demandent de les rencontrer, de les inciter à me faire lire leurs travaux. C'est en souriant que je finis ma page du jour, où je n'aurai pas vu Audrey.
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