Loin des proies, je n'impose rien dans ce gynécée. Je subis. L'homme subira toujours les grosses poitrines, les moues boudeuses, les fesses serrées, les tailles minimales, les yeux scintillants. Sans oublier les petits seins aux tétons les plus piquants. Je rêve de me lo(u)ver autour, en elles. [A Juliette C. qui me dit qu'elle est une louve, je lui réponds que je ne suis ni Romulus et Rémus, et que Lupa en latin, c'est une pute, d'où lupanar, bordel !] Dans le bus, Anne Cécile est. Je pourrais choisir le siège près d'elle. Non. L'homme, que je suis, sera toujours un lâche contemplatif. Je poursuis avec Danielle et Marilyne, Manu se pose avant. Crinière rouge s'endormant dans l'entre-deux, entre Anne Cécile et moi. Je n'arriverai donc pas à lui parler, je continuerai le trajet avec mes copines, peut-être, au mieux, elle fera le trajet à notre banquette. Mais comment parler avec d'autres filles avec nous. A la gare, je sors, les filles n'avancent pas, je marche toujours dans l'entre-deux, derrière mes copines, devant Manu, et encore devant, Anne Cécile. C'est risible, en y pensant, cet étirement de ceux et celles qui se suivent. Je chantonne dans ma tête, Au suivant, bien embêté d'être suivi par mes copines, les attendre, et suivre Anne Cécile, la rattraper. Je marche, on verra bien. Marche en avant, avec de grandes guibolles, je rattrape Anne Cécile au niveau du passage des tickets, elle est dernière moi, désormais. Je lui demande si ça va. Elle me sourit, rougie. Je n'ai pas bien vu l'heure à l'horloge, mais je crois que le RER va nous passer sous le nez. On accélère dans les marches, l'escalator est HS. La sonnerie hurle, les portes se ferment, elle bondit et de ses mains délicates, ha, ha, ha, elle écarte le passage, nous passons tous deux. Seuls, tous deux. Ensemble,
" vivre ensemble ", c'est ça la dialectique post-moderne
de la pensée, Pierre ? Mes attentes, mes prospections, se sont vérifiées. Elle est bien la belle danseuse du bus et du RER. Je n'arrive
pas à exulter de joie. Tout ça pour ça.
Je comprends à ce moment que j'en ai rien à foutre, au
fond, que je serais heureux d'être avec elle, toucher son corps,
écouter sa voix, mais que je ne suis prêt à aucun
effort. Que ma solitude, bercée d'onanisme, m'a rendu, m'a transformé
en un fantasmeur, se complaisant, dans la sublimation. Le sublime
est du domaine du Botticelli. De la peinture, de la musique, moins de
l'écriture. De la beauté d'une femme, d'une sculpture.
Le sublime est du domaine du figé. Photographie d'une beauté
volée, instantanée. La sublimation est un piège. Je m'excuse de cette triviale, naïve et sotte révélation. Je comprends que mon rêve est un rêve inhumain, car il consisterait à une femme-objet, objet d'art. Une femme à contempler, à caresser, à peine, comme on touche, avec effroi, une sculpture antique. De peur de la détruire, en altérant l'éclat du marbre. Un rêve de contemplation Dans le
train du soir, sur mon écran, Mulholland Drive, sur la
banquette d'en face, un jeune couple, une jeune fille aux yeux verts,
que j'ai immédiatement remarquée. Un couple de lesbiennes,
son ami(e) est visiblement une fille, ou un garçon androgyne,
je ne saurais dire.
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