J'aperçois des pieds sous l'arrêt de bus. Il pleut. Un homme est sous le porche du bâtiment d'en face. Que faire. Je n'aime pas être entremêlé avec les gosses du collège, mais il pleut. Aller sous le porche du Touquinois. Il est fermé. Comme un con devant les mômes sous leur abribus. Je recule un peu, valse en regardant le ciel, comme si la pluie était ma joie, ma foi. J'aperçois dans l'embrasure de la cabane à patience les cheveux rouges de " Manu ", la coiffeuse, corrélativement mignonne à sa finesse. Je bondis donc. Je ne suis plus seul, parmi les mouflets. Ma tête devient effarement et (divine) surprise, nul gosse, une jolie blonde, peau de lait et habit de jais, je ne la connais pas, Danielle et Manu donc. Trois jeunes filles. Bientôt rejointes par Marilyne, blonde à taille fine et petit cul. Touquin serait-il un régal.

Loin des proies, je n'impose rien dans ce gynécée. Je subis. L'homme subira toujours les grosses poitrines, les moues boudeuses, les fesses serrées, les tailles minimales, les yeux scintillants. Sans oublier les petits seins aux tétons les plus piquants.

Je rêve de me lo(u)ver autour, en elles. [A Juliette C. qui me dit qu'elle est une louve, je lui réponds que je ne suis ni Romulus et Rémus, et que Lupa en latin, c'est une pute, d'où lupanar, bordel !]

Dans le bus, Anne Cécile est. Je pourrais choisir le siège près d'elle. Non. L'homme, que je suis, sera toujours un lâche contemplatif. Je poursuis avec Danielle et Marilyne, Manu se pose avant. Crinière rouge s'endormant dans l'entre-deux, entre Anne Cécile et moi.

Je n'arriverai donc pas à lui parler, je continuerai le trajet avec mes copines, peut-être, au mieux, elle fera le trajet à notre banquette. Mais comment parler avec d'autres filles avec nous.

A la gare, je sors, les filles n'avancent pas, je marche toujours dans l'entre-deux, derrière mes copines, devant Manu, et encore devant, Anne Cécile. C'est risible, en y pensant, cet étirement de ceux et celles qui se suivent. Je chantonne dans ma tête, Au suivant, bien embêté d'être suivi par mes copines, les attendre, et suivre Anne Cécile, la rattraper. Je marche, on verra bien.

Marche en avant, avec de grandes guibolles, je rattrape Anne Cécile au niveau du passage des tickets, elle est dernière moi, désormais. Je lui demande si ça va. Elle me sourit, rougie. Je n'ai pas bien vu l'heure à l'horloge, mais je crois que le RER va nous passer sous le nez. On accélère dans les marches, l'escalator est HS.

La sonnerie hurle, les portes se ferment, elle bondit et de ses mains délicates, ha, ha, ha, elle écarte le passage, nous passons tous deux. Seuls, tous deux.

Ensemble, " vivre ensemble ", c'est ça la dialectique post-moderne de la pensée, Pierre ?
Vivre avec elle, c'est bien cela, ma pensée. Total ringard, je suis.
Je n'ose pas évoquer l'édito de Bordel, où elle est en quelque sorte présentée comme la " muse " du truc. Je lui en parle un peu tout de même, je parle de mes trajets ferroviaires. Je lui demande si elle faisait de la danse. Oui. Je lui demande si son copain fait du foot et a une Golf (pour ceux qui suivent un peu ce journal). Non. Enfin, silence. Je la trouve moins jolie, mais après toutes ces phases de sublimation, je suis bien obligé de convenir qu'elle me plaît. Elle me sourit en sortant du wagon ; je lui réponds d'un clin d'œil du type à qui on ne l'a fait pas.

Mes attentes, mes prospections, se sont vérifiées. Elle est bien la belle danseuse du bus et du RER.

Je n'arrive pas à exulter de joie. Tout ça pour ça. Je comprends à ce moment que j'en ai rien à foutre, au fond, que je serais heureux d'être avec elle, toucher son corps, écouter sa voix, mais que je ne suis prêt à aucun effort. Que ma solitude, bercée d'onanisme, m'a rendu, m'a transformé en un fantasmeur, se complaisant, dans la sublimation.
Olivia, sublime, jusqu'au jour où… Le jour où sa voix fut connue, où son numéro s'afficha sur l'écran de mon portable. Le sublime n'appelle pas.
Héloïse, sublime, le tant d'une soirée chez Régis. Moins sur le scooter avec son ami au sortir de la séance du film de Régis. Le sublime ne monte pas en scooter.

Le sublime est du domaine du Botticelli. De la peinture, de la musique, moins de l'écriture. De la beauté d'une femme, d'une sculpture. Le sublime est du domaine du figé. Photographie d'une beauté volée, instantanée.
Le sublime est du domaine de la distance, de la myopie presque. Belle de loin. Presque ça, et si. De la juste distance - Botticelli, de près, devient un amas de traces, de coups, de matière - il est nécessaire pour atteindre le Beau.

La sublimation est un piège. Je m'excuse de cette triviale, naïve et sotte révélation.

Je comprends que mon rêve est un rêve inhumain, car il consisterait à une femme-objet, objet d'art. Une femme à contempler, à caresser, à peine, comme on touche, avec effroi, une sculpture antique. De peur de la détruire, en altérant l'éclat du marbre.

Un rêve de contemplation…

Dans le train du soir, sur mon écran, Mulholland Drive, sur la banquette d'en face, un jeune couple, une jeune fille aux yeux verts, que j'ai immédiatement remarquée. Un couple de lesbiennes, son ami(e) est visiblement une fille, ou un garçon androgyne, je ne saurais dire.
Elle a le sourire de Marie Gilain, le sourire dans les yeux, la bouche et les pommettes. Elle se jette de tout son petit corps, quel âge, 18, 20, ou 16, je sais pas, sur son ami(e), les yeux pleins de désir, d'envie, sur le nez, la bouche, les lèvres de cet être indéfinissable. Je ne peux m'empêcher d'observer la scène, l'intensité de ce regard, de ces baisers. Jeune fille pleine de désirs. L'autre rechigne, avec ses gros yeux globuleux. Elle se jette ensuite sur son cou, l'embrassant, le mordant, lui susurrant à l'oreille, lui mordillant, tout ça avec une fougue extrême dans le regard. L'autre la rejette, s'énerve de sa voix de minette macho, voix grave qui part en aiguë. Elle est triste, ne comprend pas, elle l'aime tant, elle le (la) désire tant. Elle se retourne vers moi, ses yeux verts, sa peau blanche rosée, sa bouche baiseuse, tout cela tendu vers moi. Sur l'écran, le visage Hayworthien de Laura Elena Harring, mais je ne peux échapper à ce regard, elle me sourit, furtivement. Peste de désirs. Elle sait.