C'est drôle. Lorsque je rencontre une fille qui me plaît, ce n'est pas à l'embrasser, à la toucher, à l'étreindre que je pense, c'est au mariage, à une ribambelle d'enfants. Comme si cela pouvait se réaliser sans contact.

J'ai évidemment replongé mon long tarin dans le livre de Drieu, " Quel homme sent comme lui la présence insupportable de ce grand corps qui court par la ville ? "
Je songe à Audrey, en discute avec Franck, des clés de Pascal J. qui me permettent d'avoir la liberté, de ne pas être celui qui oblique la décision.

Hier soir avec Pascal, de cette soirée, quelques signes à sourires…
Il regarde la photo d'Audrey, et tique illico sur son t-shirt " I love NY "… à remettre en parallèle avec le lieu où la " belle inconnue du bus et du RER " se recoiffait, toujours au niveau de l'hôtel " New York ", première fois que je précisais cet élément, lors de notre déjeuner avec Audrey…
Il me montre les endroits visités avec Bénédicte, le château fort de Blandy Les Tours, la collégiale de Champeaux, la forêt et le château de Fontainebleau, Moret-sur-Loing, la région sud de la Seine-et-Marne, le coin de Nemours…
Un message de Soral, nous ne pourrons nous voir, il est justement en bastide Nemourienne.

Je pense aux jardins suspendus de Sémiramis, disparus dans cette " tempête du désert ", je pense à Gilgamesh, notre néo-Noé, je pense aux ziggourats, aux tours que l'on construit en nous, hors de nous pour aller toucher à l'absolu. Mais aussi pour nous défendre de l'impie quotidien.

Il est 10h18, je lis, telle une apparition d'héroïne de mangas, je me pique, je choisis l'aiguille, je suis Picador, le message matinal d'Audrey la catastrophe. J'ai envie de sauter sur le téléphone, qui n'est pas le mien. Qui n'est pas mon ami. La mémoire et la patience, mes deux compagnes, de solitaire lassitude, d'espiègles rêvasseries.

Une jeune femme de l'agence m'apporte une lettre, déposée par coursier. De Nemours ? A l'intérieur, comme promis, un manuscrit envoyé par Soral. Gros pavé qui se pose sur mon bureau. Nous discutons un peu, à sa demande de conseils de lecture, je la guide vers l'élégant Mathieu Terence.

J'ai Charles P. au téléphone, matinée littéraire. Je poste comme promis (à Pascal J. hier soir) ma lettre à l'Institut d'enseignement catholique. Je réponds à Florian Z. Je plaisante avec Philippe D.F. Je confirme le lieu et l'heure du rendez-vous avec Audrey ; Charles passera peut-être. Je préviens évidemment Régis. Je déjeune avec Philippe E., deux quiches, deux Cocas, un éclair. Nous parlons des violences en couple (suite à Cantat vs Trintignant), des demandes de certaines femmes, j'évoque Caroline, jusqu'à son voyage au Sénégal avec Cyril (qu'elle lui paie, lui épargnant de bosser comme un con dans un silo…), que je lui ai interdit de m'écrire… 13h55, je reviens à mon bureau… un mail de Caroline qui narre ses tribulations en première semaine au Sénégal… message envoyé à quatre personnes. Je souris, ris, tu es dans le charnier, jeune fille. Tu n'es pas un phénix. Tu es une jolie fille qui a eu la gentillesse de me fellationner, je t'en remercie. Mais je n'ai pas joui. Pas joui, pas joui, pas joui. Ni phénix, ni kleenex. Une jeune fille qui n'écoute pas jusqu'au bout ce que je lui ai ordonnée. J'appelle fébrilement Audrey, qui a la délicatesse de me laisser son répondeur…

" Il faut qu'une femme dans un lit soit grande comme un continent " écrit quelque part Drieu dans L'homme couvert de femmes. Pour moi, l'Afrique est le continent Thanatos. Mon regard sera toujours tourné vers le soleil, l'Orient, le Levant…

Dans le bureau, Guillaume B. (dont c'est l'anniversaire, tout comme Cédric Lamy, mon vieux pote) écoute NTM. Je me rôde un peu, mais retrouve très vite mon brouhaha Nine inch nails. NIN. J'ai envie qu'il soit 19h.

Dans l'après-midi, Philippe D.F. me fait part de ses impressions de son déjeuner avec Audrey. Ce que cela crée en moi me déplaît, cette idée sotte et désagréable de ne pas supporter qu'elle lui ait dit les mêmes choses qu'à moi. Cette idée me transporte en sueur nauséabonde. Comme si l'on pouvait vivre à deux dans une tour. J'évacue, le pourrais-je vraiment, ces malsaines pensées. Cette affreuse volonté d'exclusivité. Et cette certitude béate que cette " jalousie " est d'un non fondé incommensurable…

Je passe chez Pascal J., il m'avait prévenu pour le verrou d'en haut, il faut soulever, tirer, pousser, légèrement dévier la clé. Je ne suis pas en retard, mais je sue de hâte de retrouver Audrey et la sauver d'un Allah Superstar. J'insiste tout de même, j'entends des pas chez les voisins Yougoslaves ; je me tire bien heureux de cette décision menuisière. Ce qui ne m'empêche pas de me hâter, à accélérer le pas, à une sudation oppressante dans ma chemise 100% polyester. Audrey est sur la banquette, au milieu de celle-ci, je tente une approche en catimini, j'échoue évidemment. Il paraît que mes discussions sont des toiles de digressions qui doivent beaucoup à la théorie de Général Marshall, toujours enchaîner. Je me sens bien libre pourtant avec elle. Je pense mélancolique à Pierre Renouvin, et à ses gros tomes qui pèsent chez moi. Régis nous rejoint, Charles arrivera plus tard. Nous décidons donc de dîner ensemble, mes entrailles auraient préféré un dîner avec elle. Mais je me retrouve si souvent spectateur. Je les écoute parler Littérature, Critiques… Charles se pointe, la trogne hilarante. Il y a des types que j'aime pour un muscle près de la bouche, une bouclette défaillante… Petit garçon face à un plat qui ne ressemble pas à ce qu'il avait imaginé, puis leçon de Français de la part de Fafa. Le grand Fabrice toujours là !

Je me sens loin, je me sens partir, quitter la table, m'évaporer, disparaître, je lutte, me retiens, dialogue, trouve un compromis avec le fuyard, le teigneux, l'absolutiste qui vit là-haut. Je n'ai pas envie de légiférer. Je prends un peu l'air, regarde les étages, cinq, du bâtiment d'en face, puis, un peu plus loin, celui d'Anso, qui n'est pas passée faire un " coucou ". J'espère qu'elle va bien, j'espère que Régis sera moins lourdingue avec sa propension à rentrer dans le lard des gens qu'il rencontre. Je les rejoins. Nul changement. Je les regarde un peu, mais vraiment, je suis délétère ailleurs. J'ai peur en moi de mon législateur.

Mais Audrey ne sera pas un cadavre. Pas un cadavre comme mon chihuahua (symbole existentiel immense) que Régis me siffle. Là, j'ai l'impression que l'on foudroie toutes mes promesses. Ça m'énerve, Audrey s'en rend compte. Je ne comprends pas pourquoi Régis se comporte ainsi avec moi… Je suis définitivement déconcerté par la tournure que prend cette soirée sous l'impulsion de Régis. Pour anéantir ce symbole d'une première rencontre, il siffle le verre d'Audrey. Indubitablement cannibale ce soir, mon ami Régis.
Ils filent fumer une chicha, je les suis. Je suis spectateur et suiveur. Longtemps en moi cela bouillonne. Cela a bouillonné. Je me lève régler. Je reviens, essaie par télépathie de faire en sorte qu'Audrey finisse son verre. Nous sommes tous deux en phases (deux phasmes). Par le regard. Durant mon bannissement, j'ai tout même lentement observé les mains d'Audrey. Elles me surprennent. Elles sont désormais sur le volant. Je n'ai pas pensé à regarder si l'inscription y était toujours. Je dis des choses que je n'aurais pas dues. Comme d'habitude, moi, et mes révélations mystiques.

Sur un grand tapis, nous discutons Friends, Marvin Gaye en fond sonore. Je n'ai pas sommeil, je sens qu'elle s'évanouit… petit à petit. J'aimerais dormir près d'elle sur ce grand tapis. C'est dans la chambre de sa sœur que je m'allongerai sur le lit, n'y pénètre pas.
Nulles bises. Etrange sommeil qui n'en est pas un.