Introduction
Par le travers de lEurope, nous sommes des millions
et seuls.
Multitude solitaire, qui divulguera notre peine inconnue ?
Ennemis de cette tranchée-ci et de la tranchée den face
Tous ensemble isolés au milieu du monde.
" Plainte des soldats européens ", Interrogation, Gallimard-
1917.
Pierre Drieu la Rochelle, trop souvent représenté comme un dandy
de la littérature, préférant " une vie oisive à
lengagement total ", est pourtant lexemple de lartiste
brûlé par son uvre. Homme dinstinct autant quintellectuel,
il marie lintuition et réflexion. Dans ses romans, il développe
les thèmes de la jeunesse et le désenchantement comme dans Plaintes
contre inconnue, de la guerre et la camaraderie dans La comédie
de Charleroi, de la mélancolie dans LHomme couvert de Femmes,
de la révolution et laventure dans Un homme à cheval.
Drieu est plus quun dhomme de lettres, il est obsédé
par lidée de décadence et développe un " mysticisme
organique " quil tient de sa lecture de Nietzsche, Barrès,
Sorel et Spengler. Drieu, nostalgique dune époque déquilibre
et de valeurs quincarne le Moyen Age, celui des cathédrales et
de lunité chrétienne, éprouve un amour, constant
dans lensemble de son uvre (Romans, essais, poésies et théâtre),
pour lunité européenne. LEurope infiniment généreuse,
universelle, identitaire, et socialiste reste le thème central de son
uvre.
Drieu allait se demander sans répit où le destin menait lEurope
que les conséquences de la guerre plongeaient dans le désordre.
" Il ny a plus dordre à sauver, il faut en refaire un
" écrivait-il en 1928 dans Genève ou Moscou. Drieu
sera dès lors, plus que jamais, conscient de cette nécessité
dunité européenne. Européiste, il règle son
compte à larrogance allemande, au dédain anglais, à
la bohême italienne, à lisolement espagnol, aux antiquités
autrichiennes.
La conception européenne de Drieu commence par une prise de conscience
de létat de son pays, cest Mesure de la France, quil
écrivit en 1922, puis, son européisme qui mêle amour de
la patrie et amour de lEurope, refusant toute hégémonie,
se transforme par le destin même de lEurope en une acceptation dune
hégémonie pour la fédération européenne quil
souhaite plus que tout.
La mesure de la France.
Drieu est démobilisé le 24 mars 1919. Il sort, de la première
guerre mondiale, marqué par une révélation existentielle,
un sentiment de liberté, dexistence quil éprouva sur
les champs de batailles. Cette révélation de la guerre sera le
thème de six nouvelles qui composent La comédie de Charleroi
(1934). Mais lenthousiasme de ce sentiment ne dissimule pas un certain
malaise. Son ami André Jeramec est mort durant la bataille de Charleroi.
La France a été meurtrie par les combats qui ont lieu sur son
sol. Drieu cultive, dès lors, un arrière-goût amer vis-à-vis
de la réaction de la société française, de linsouciance
des " années folles ".
Drieu divorce en 1920 de sa première femme, Colette Jeramec, la sur
dAndré. Puis il voyage beaucoup et lie des amitiés internationales
(Huxley), cest dans le Tyrol, à Klobenstein quil écrit
en 1922, Mesure de la France.
Citations :
En 1814 la France comptait vingt millions dâmes :20. En 1914,
trente-huit millions dâmes :38. (
) Nous aujourdhui,
38 millions de vivants, notre groupe vient quatrième, après lAllemagne,
lAngleterre, lItalie. Et au-delà de lEurope, comme
nous nous rapetissons entre 150 millions de Russes et les 120 millions dAméricains
Tes chefs se trompèrent et pourtant ils ont gagné la guerre.
Il a fallu la moitié du monde pour contenir un peuple que mon peuple,
avait foulé à son aise pendant des siècles. Déchéance.
Il y a trente ans que nous avons perdu le sens viril de lamitié.
Avec quels transports excessifs, impudiques et ridicules nous nous sommes jetés
dans les bras des Russes. Puis est venu lengouement non moins lascif pour
lAngleterre dont nous venions à peine dessuyer linsulte
de Fachoda.
Cet ennemi, lAllemagne, que nous avions connu pendant des siècles
divisé par notre intelligence et dominé par notre masse, nous
commencions de la craindre et nous appelions à laide.(
),
cest que la double alliance que nous contractâmes formait un rassemblement
de faibles qui se hantaient les uns les autres à cause de leur faiblesse.
Cest ainsi que, malgré la part capitale que nous avons prise
dans cette guerre par la
tête et par le poing, nous ne pouvons dire que cest nous qui avons
vaincu lAllemagne.
On remarquera plus tard que cest aux alentours de la première
(jai tout de même envie de rayer ce mot, où il y a une audace
macabre et désespérée) guerre mondiale que ces gros corps
se sont détachés sur la planète et quautour deux
tout sest rapetissé ou effacé.
Selon la conception européenne qui lemporte partout sur la
planète humaine, en appliquant le critère de force, de la puissance
effective, on doit éliminer de ce premier rang des masses entières
qui ne sont que des fictions. La plupart de ces zéros représentent
lAsie et lAfrique. Or ces continents étaient déjà
en décadence avant leur contact avec lEurope.
Les Etats-Unis sont là debout avec leur stature gigantesque, incertains.
Le jour approche où ils vont sinterroger sur leur destinée.
La Russie nouvelle, lautre puissance de demain. Peuples dEurope
réduits et exténués, nous sommes entre deux masses : Amérique
et Russie.
LEurope, placée entre les Empires aux dimensions continentales,
commence à souffrir dêtre divisée entre vingt-cinq
Etats, dont aucun nest de taille à dominer tous les autres ou à
représenter dignement dans la concurrence disproportionnée qui
souvre entre dénormes morceaux dAsie et dAmérique.
En 1918, on a pu croire que la Russie était lappelée.(
)
Pour moi jai pensé un instant que la Russie allait sopposer
idéalement dans le monde à lAmérique, que tout de
suite les formules du socialisme scientifique allaient sombrer dans un flot
irrésistible damour, de violence, de barbarie qui noierait lEurope
et dissoudrait le mercantilisme et le machinisme, tandis que ces formes résisteraient
et se fixeraient aux Etats-Unis.
Je sais quon ne peut pas rester seul en Europe, ou si lon se
croit assez fort pour y être seul on ny fait que des folies. Les
aventures de Louis XIV, de Bonaparte, de Guillaume II marquent chaque siècle
dune preuve qui devrait être décisive, et amener enfin toutes
les nations dEurope à concevoir en esprit cette égalité
que jusquici elles nont su simposer entre elles que par la
violence.
Donc lAllemagne pour en venir à ce stade ultérieur songeait
dabord à balayer les obstacles européens. En premier lieu
la France, à cause du voisinage, puis lAngleterre, qui détenait
encore une vaste autorité. Ensuite seulement on entrerait dans le véritable
champ daction et ce serait alors les conflits grandioses avec lAmérique,
avec la Russie, avec lAsie. Nous étions placés sur la liste
des rivaux et des victimes comme les premiers en date, mais non point comme
les plus grands.
Les patries sont sorties de la guerre couvertes de sang, chancelantes. Leurs
entrailles ont été souillées, selon la nécessité
impure, par le profit. Mais que leurs faces sont émouvantes, émaciées
par le sacrifice de leurs enfants. Elles sont aimées dun amour
exaspéré.
Des Slaves Occidentaux que peut-on attendre ? Ils sont divers, dispersés,
mais si la Yougo-Slavie, la Tchéco-Slovaquie, la Pologne sunissent,
entre la Baltique et la Mer Noire, à la Roumanie dune part et dautre
part à lEsthonie, à la Latvia, à la Finlande, à
la Lithuanie, cest 75 millions dhommes. Ils se glissent à
travers la construction européenne comme une matière plastique
aux propriétés inconnues. Elle peut lier ou délier toute
la maçonnerie. Leur rôle immédiat à eux qui confinent
dangereusement avec la Germanie, la Russie, lIslam, et qui sont mêlés
à ces peuples voués par leur isolement à laventure
: Bulgares et Hongrois, est évidemment de faire tête de toutes
parts, de gêner, dempêcher. Dempêcher que lAllemagne,
qui par le meilleur de sa culture est occidentale, cesse dêtre une
nation européenne et cède à la monstrueuse et passagère
tentation de devenir orientale, ou tout au moins à la redoutable chimère
de jouer avec les forces de lOrient sans craindre dêtre débordées
par elles.
À lheure actuelle, mieux encore quavant cette guerre
qui fut leur guerre, on peut dire que les Anglo-Saxons tiennent le monde. Sans
ses colonies, ses dominions et lIrlande, la Grande-Bretagne nest
pas, à peu de chose près, une plus grosse nation que la France.
Mais pendant cent ans elle a jeté généreusement des hommes
dans tous les coins de lunivers, et ce quelle a semé elle
la récolté. Il y a deux grandes puissances anglo-saxonnes
qui tiennent les océans.
Lancien continent se divise en quatre parties, en quatre zones de
lOuest à lEst : LEntente de lOccident (France,
Belgique, Angleterre, Italie) ; la Germanie mutilée ; la petite Entente
des slaves occidentaux et des Latins orientaux ; la Russie à cheval sur
lEurope et sur lAsie, caressant et convoitant lIslam.
Le rôle des patries nest pas terminé. La patrie restera
longtemps, sans doute toujours, la forme classique, constante, où se
coule naturellement lactivité. Sa mesure est un point déquilibre.
La force centripète réunit les hommes, anime les entreprises,
les communautés, mais nest pas assez puissante pour réunir
toutes les cités, combattue quelle est par la force centrifuge
qui dissout les empires, fomente les particularismes, suscite les individus
et les rebellions non moins saintes que les obéissances.
Mais si lère des Patries nest pas close, lère
des alliances est ouverte.
Amour de la patrie, Amour de lEurope.
Son essai, Mesure de la France où un jeune nationaliste prenait
conscience du changement du monde, où la France nétait plus
une grande patrie, a reçu un accueil frileux à lAction Française.
Drieu ne se prononce pas pour un rapprochement vers Maurras, quil considérerait
comme une impasse. Il était, alors, très lié au mouvement
surréaliste par de solides liens damitiés (Aragon, Jacques
Rigaut). Mais en 1925, dans sa première lettre adressée à
la N.R.F, il rompt avec les surréalistes qui se sont tournés vers
le communisme. Il se vante de se situer à égale distance entre
M.Bainville et M.François-Poncet et proche de M.Caillaux. Au " vive
le Roi ", au " vive Lénine " il préfère
se préoccuper de lEurope.
Toutefois, il participe vaguement à la création du Rassemblement
français. Le Rassemblement français, crée en 1925 par lindustriel
Ernest Mercier est une formation qui propose de confier le pouvoir à
des techniciens totalement indépendants du monde politique. En 1926 il
compose un programme complet pour une Jeune Droite qui se veut contre la dictature,
contre la guerre, hors de lEglise, bourgeois et foncièrement républicain.
À partir de 1928, et son essai Genève ou Moscou, il sintéresse
plus à lEurope quà la France. Il a fait le deuil du
nationalisme dans Mesure de la France. Drieu est sensible à la pensée
européenne de tendance briandiste. Il a écrit des articles, entre
1918 et 1920, dans lhebdomadaire LEurope nouvelle dirigé
par Hyacinthe Philouze puis par Louise Weiss. Il y rencontrera Alfred Fabre-Luce.
Drieu infléchira donc sa pensée sur la nécessité
de lEurope. Il établit un état des lieux dans son essai
LEurope contre les Patries, entre les vieilles et les jeunes
patries. Il en résulte le constat dun mécanisme vers la
fédération.
Le cas franco-allemand.
La carte européenne est considérablement modifiée suite
à la première guerre mondiale. De nouveaux pays, Finlande, Estonie,
Lettonie, Lituanie, Pologne, Tchécoslovaquie, Royaume des Serbes et Croates
sont créés. LAutriche-Hongrie fait place à lAutriche
et à la Hongrie. Ces modifications suivent deux phases, la première
fait suite à la révolution russe et à la signature de Brest-Litovsk
(3 mars 1918) et la seconde avec les signatures des traités (1919-1920)
avec les puissances vaincues.
Drieu analyse la nouvelle situation européenne suivant la règle,
" si la géographie dabord a facilité lhistoire,
à son tour, lhistoire a renforcé la géographie ".
Les relations franco-allemandes se définissent selon la reconnaissance
de trois " longitudes géographiques et historiques " qui sont
les vieilles patries occidentales, celles du centre et les jeunes patries.
La partie occidentale est celle des vieux peuples.
Ce sont dabord les patries de la presquîle scandinave
: Suède et Norvège, et des bords de la mer du Nord : Danemark,
Hollande. Ensuite, dans les îles, lAngleterre flanquée du
pays de Galles, de lEcosse et de lIrlande. Enfin, dans la presquîle
Ibérienne, lEspagne, avec le Portugal et la Catalogne.
La France présente des caractères à la fois péninsulaires
et continentaux.
La Suisse, dans son massif montagneux, est une île plus que la France
nest une presquîles.
Les Etats de la zone intermédiaires entre la tranche occidentale
et la tranche centrale font une application de cette règle sous une forme
propre à leur situation et qui est une sorte de préfiguration
de lavenir de lEurope : la Suisse, la Belgique (de plus en plus),
lautonomie alsacienne (de demain) sont ou seront des Etats fondés
sur le respect de léquation : langue, nationalité, souveraineté,
et ils sont liés intérieurement par une réciprocité
dans ce respect.
La querelle franco-allemande est depuis longtemps lettre morte. De même
que lAngleterre et la France ne sont plus, depuis plus dun siècle,
ennemis héréditaires, lAllemagne et la France ne létaient
plus dès avant 1914.
Des Allemands ont cru quil serait possible dannexer lArdenne
et la Flandre, des Français ont cru quils pourraient détacher
en quelque mesure les pays Rhénans de la Prusse, voire de lAllemagne.
Le fait évident, cest que ni les moyens de la guerre, ni les moyens
de la paix ne peuvent plus rien remuer dans ces bordures qui ne sont plus en
terre meuble, mais entièrement remblayées comme tout le terrain
dOccident.
De sorte que, lAllemagne est parcourue de part en part, de lest
à louest, par cette plaine du nord de lEurope qui vient jusque
dans le solide France, du nord de lAllemagne et qui commence à
peine à se resserrer en Allemagne, cest la grande plaine asiatique
qui fait de la Pologne, de la Russie des pays sans contours où émergent
à peine aujourdhui, après quinze siècles de convulsions
obscures, les dernières patries.
LAllemagne a fait la guerre par solidarité avec lAutriche contre les Etats Slaves.( ) Les Serbes ont fait ce que voulaient les Polonais, les Tchèques, les Roumains, et, derrière eux, les Russes.( ) Les coupables de la guerre en furent les profiteurs, selon la saine loi de la nature.
La menace slave.
Drieu prend note de la multiplication des petites patries. Il prophétise
" le XIXe siècle a été le siècle des Germains,
le Xxe siècle est celui des Slaves ". Suite à la guerre de
1914, " à lest les vieilles patries slaves renaissaient comme
de jeunes patries européenne ". Elles renaissaient suite à
leffondrement des empires turc, allemand, russe, autrichien. Ce siècle
slave sera forcément marqué par la principale puissance slave,
la Russie. La Russie sest exclue du concert européen, en quittant
le 3 mars 1918, la première guerre mondiale, affirmant ainsi son attache
nationaliste. Mais la fédération soviétique est un exemple
à suivre. La Russie a su utilisé le " bond naïf "
des divers nationalismes. Drieu note que " la révolution russe est
une révolution nationale comme toutes les révolutions ".
A propos du monde russe il se montre ironique, " je feindrai de le croire
pour le moment hors de lEurope ".
" Parallèlement au mouvement russe se faisait le mouvement des autres
slaves ".
Les peuples slaves sont à la fois des peuples forts et des peuples
faibles. Forts, parce que nombreux, courageux, occupent une partie de lEurope
vaste, peu riche, mais capable de senrichir. Faibles, parce que sans tradition
politique, sans habitude de la discipline et de la cohérence, nullement
éduqués (sauf les Tchèques) par un passé de désordres
et de désastres dus à leur situation géographique.
De sorte que lEurope menace dêtre tiraillé entre
le nationalisme tardif des jeunes peuples et linternationalisme naissant
des vieux peuples. (
) Mais aujourdhui, cest une nouvelle Europe.
Cette autre Europe arrive à son point de conscience, selon les lumières
occidentales : elle commence de sépanouir et sans doute demain
va-t-elle rayonner. Une nouvelle vague historique commence à se rassembler
à lest de lEurope. Elle monte déjà haut et
menace bien des choses anciennes.
La vieille Europe est affectée par la naissance de la Jeune Europe, mais celle-ci ne lest pas moins par les réactions qua sur elle celle-là. LEurope totale doit prendre conscience de cette nature double : elle ne peut assurer son avenir quen mettant au point cette conjugaison.
La voie vers la fédération.
Depuis léchec de lempire de Charlemagne, pendant plus
de dix siècles, les peuples de lEurope ont été travaillés
par un mouvement de différenciation qui sest toujours étendu
et approfondi. Ils ont été de plus en plus nombreux à vouloir
se séparer et de plus en plus séparés les uns des autres.
Comme les vieux peuples, les jeunes veulent senfermer dans la caque
dun territoire, se marquer de façon ineffaçable de traits
particuliers, bref, devenir des patries.
La géographie commande cette formation successive des patries et lhistoire
ne fait que commenter la géographie.
Le nationalisme, en fixant prématurément les frontières
linguistiques, a rendu difficiles, sinon impossibles, les compromis qui auraient
permis aux masses de se prêter aux modifications de frontières
politiques nécessitées par la croissance des Etats. Le nationalisme
de lEst vient à la traverse du développement des Etats.
Il faut renoncer à voir le nationalisme passer dans lEst par
la série des étapes quil a parcourues dans lOuest
: le développement des patries est faussé dans lEst. Il
reste que le Vieille Europe doit forcer la Jeune Europe à prendre un
raccourci.
LEurope de lOuest accédant à une économie
plus large que celle qui a servi de base au système des patries a besoin
déliminer le nationalisme comme une vieillerie pervertie et dangereuse.
De même, il lui est nécessaire dempêcher lEurope
de lEst dachever son évolution nationale selon les vieilles
méthodes de guerre, de négociations. Cest pourquoi elle
semparera de ce droit des minorités qui lui permet de contrebattre
dans lEst le principe des nationalités où son application
traditionnelle serait fatale à la paix de lEurope totale, solidaire
dans toutes les patries.
Car jai lair de dire que les patries, ayant des assises immuables,
sont immuables, mais jentends seulement quune patrie nest
immuable que par rapport à une autre patrie, dans le cadre économique
qui les a nécessitées toutes deux. Si ces bornes ne peuvent se
choquer et se renverser lune lautre, elles susent lentement
côte à côte, et se lève à lhorizon un
être qui les renversera toutes, lEurope, nouvelle figure géographique,
nouvelle patrie qui naît à la mesure de léconomie
daujourdhui.
Drieu a fait le constat, dans Mesure de la France, dun monde où
le bloc européen était au prise face aux blocs des grandes patries,
Etats-Unis et Russie. Mais son système des nombres met en évidence
le poids de la Chine, de lInde. Drieu parle de léconomie
daujourdhui, la crise de 1929 illustre cette économie de
plus en plus mondialisée, Drieu y voit la nécessité de
la création de la fédération européenne. "Toutes
les possibilités dhégémonie ayant successivement
été éliminées et niées par lhistoire,
une démocratie des peuples ne peut sorganiser que dans un esprit
fédératif ".
Drieu remet en question le principe des nationalités appliqué
à lest, et léquation langue, nationalité et
souveraineté.
Lunification du langage dans lOuest, a signifié lachèvement
dune évolution. Cette évolution sest faite dans lingénuité
et lempirisme : usant tour à tour de la force et de la douceur,
de la contrainte et de lattraction, des Etats se sont formés qui
sont arrivés à une profonde cohérence. Lunification
du langage na fait quenregistrer ces résultats déjà
définitifs.
Tout bon Européen qui sengage dans la voie de la révision
des traités commet une erreur lamentable. Parce que les traités
eux-mêmes sont abolis dans lesprit de tout bon européen.
Il nen est pas une disposition qui ne se trouvera modifiée par
le mouvement même de ce droit nouveau.
LAutre. æ Ce nest pas vrai, je tai connu à
la guerre, tu laimais. Tu répondras à lappel aux armes,
et tu te battras avec moi ou contre moi, pour Staline ou pour Mussolini ou pour
un troisième.
Moi. æ Non, il faut que quelques-uns résistent à toutes
ces tentations et demeurent seuls, humains, portant la paix dans leur cur,
et lunité d lEurope.
Jai donc pris parti cotre les vieilles patries qui déchirent lEurope.
jappelle comme toi, parmi ces forces obscures, celle qui brisera les vieilles
frontières et permettra la naissance à cet être jeune et
grand que jappelle lEurope et qui sera une nouvelle société
taillée à la mesure de notre époque, une société
de 400 millions dhommes.
Drieu souhaite et aspire à une Europe unifiée, puissante face aux Etats-Unis et à la Russie, mais aussi aux pays dAsie. LEurope nest viable que si elle forme un ensemble complet, elle doit se compléter écrit-il dans Genève ou Moscou de lAfrique pour aller comme la Nordamérique du cercle polaire à léquateur. La Société des Nations sera la pierre de touche de lunion européenne, pour réparer les erreurs de 1919.
Mais la Macédoine, cest trop petit. Tout ces pays dEurope,
Cest trop petit. Même lAllemagne, la France.
Cest ridiculement petit.
Le Chef, Acte I, scène IV. 1933
Aucun peuple ne peut vivre en Europe sans collaborer avec
LAllemagne.
Nouveau Journal, 27 déc. 1940.
La patrie est amère à celui qui a rêvé lempire.
Que nous est une patrie si elle nest pas promesse dempire ?
LHomme à cheval, p.236. 1943.
Destin de lEurope.
Leuropéisme de Drieu esquissé dans ses essais, Genève
ou Moscou, et surtout LEurope contre les Patries saffirme
lors des conférences que Drieu fait en mai 1932 en Argentine à
linvitation de Victoria Ocampo, fondatrice de la revue Sùr. Drieu
ne prend pas parti entre Berlin, Rome et Moscou, mais reconnaît les faiblesses
des communistes impuissants à édifier lEurope. Il prend
conscience que le monde occidental allait être déchiré par
le dilemme Fascisme-Communisme. De retour dArgentine, il amorce un rapprochement
vers la Gauche, entraîné par Gaston Bergery, qui fonde en 1933
le " Front commun contre le fascisme ". Drieu y fera une rapide participation.
Le socialisme quil professe et souhaite ne peut se trouver dans les "
vieux " partis de " gauche ". Mais cet échec est luvre
de lensemble des " vieux partis ", le parti radical agité
par les Jeunes Turcs, la démission de la S.F.I.O. de Déat, Marquet,
et Montagnon, le succès des Croix de Feu depuis larrivée
du Lieutenant Colonel de La Rocque. Drieu attend que les choses bougent. En
janvier 1934 Bertrand de Jouvenel lemmène à Berlin où
il fait la connaissance dOtto Abetz.
Le 6 février 1934 marque une date rupture pour Drieu. La manifestation
de la droite nationaliste et des anciens combattants, mais aussi des sections
du parti communiste a éveillé lespoir chez Drieu dallier
les éléments extrémistes de la Droite et de la Gauche.
Drieu est enthousiasmé par le spectacle du 6 février, les jeunes
gens qui chantaient pêle-mêle la Marseillaise et lInternationale.
Il se déclare, dès lors, fasciste. Il participe activement à
la Lutte des Jeunes de Bertrand de Jouvenel, où il encourage la création
dun parti unique national et socialiste. En octobre il publie Socialisme
Fasciste qui trace son itinéraire et la nécessité dun
parti national et socialiste.
En septembre 1935, lors du congrès de Nuremberg, il est émerveillé
par la force et la jeunesse qui sy dégage. Même impression
lors de son voyage à Moscou.
Drieu, plusieurs fois déçu, par Bergery (radical dissident), Déat
(néosocialiste), de La Rocque (croix de Feu) se rapproche de Doriot.
Celui-ci a été exclu du PCF en 1934 et il fonde à St Denis
le PPF le 28 juin 1936.
Le parti accueille essentiellement des exclus du PCF (Paul Marion, Victor Arrighi),
des anciens de lAction Française (Claude Jeantet), des ligues (Yves
Paringaux, Pucheu) et des intellectuels " anti-conformistes ", Ramon
Fernandez, Alfred Fabre-Luce, Bertrand de Jouvenel et Drieu la Rochelle.
En octobre 1937 il reconnaît dans une lettre adressée à
Victoria Ocampo quil appartient à un groupe qui nest pas
vraiment fasciste du moins pour le moment.
Drieu sera également déçu par Doriot qui ne sera pas le
révolutionnaire escompté. Suite à Munich (septembre 1938),
il sincline face aux risques de guerre quentraîne le retour
aux vieilles méthodes de diplomatie et de conquêtes.
Le Journal 39-45 est un témoignage fondamental de Drieu sur sa
pensée politique. Il concède que " ce journal, étant
un vrai journal sans grand soin littéraire, naura dintérêt
Que beaucoup plus tard, si quelque érudit sintéresse à
mon témoignage politique pendant cette période ". Il est
vrai que Drieu ne traite pas que de politique dans son journal, il revient sur
ses relations avec les femmes, la littérature et surtout sur la religion
et lésotérisme.
Mais Drieu suit avec intérêts les avancées du conflit. Il
espère toujours une fédération européenne. Le J39-45
ne peut être considéré comme un véritable essai politique
cohérent et rigoureux. Dailleurs il est interrompu à quatre
reprises soit 24 mois : du 13 juillet 1940 au 18 septembre 1941 (Il soccupe
de la N.R.F.), du 20 mai 1942 au 28 octobre 1942 (Il compose LHomme à
cheval), du 4 octobre 1943 au 12 janvier 1944, et du 11 août 1944 au 11
octobre 1944 (premier suicide).
Cest un Drieu blasé qui en ressort, obsédé par sa
volonté de voir lEurope se fédérer.
Son européisme véritable vacille selon lévolution
du conflit, entre Hitler et Staline.
I. Du crépuscule de la France et de léveil de lEurope
(1939-1942).
Dans LEurope contre les Patries Drieu se prononçait contre
lhégémonie et il appelait de ses vux une démocratie
des peuples.
Lévolution politique en Europe, la confirmation de la force des
pays fascistes et la victoire de lAllemagne face à la France modifie
sensiblement la pensée de Drieu.
1. Mesure de lEurope.
Nous ne pouvons agir et pâtir pour des idées dépassant la France actuelle que dans le cadre français. En cela, je suis bon maurrassien et bon péguyste. Sans cela, je me verrais versé dans linternationalisme et le cosmopolitisme [ ]. La sève du monde ne peut passer que par nos racines patronymiques.
La déroute française atteint profondément Drieu.
Celui-ci avait depuis Munich compris que lAllemagne par sa puissance ne
pouvait rester inactive face à la faiblesse de la France. Mais la défaite
le jette dans un état dabandon, de spleen, qui surprend pour un
écrivain qui avait rejeté le nationalisme intégral et qui
avait pris parti pour le fascisme dès 1934.
Lamertume de voir lEurope sembrasé de nouveau amène
Drieu à une sévère critique de la société
française. Il sen prend aux surréalistes, aux juifs, aux
pédérastes, aux opiomanes. Le constat de décadence de la
France est total. Ses invectives concernent aussi bien les intellectuels de
droite (Brasillach, Lacretelle, Faÿ) que Cocteau ou Breton.
" Comme tout cela est terne et crépusculaire. Cest bien la
décadence de lEurope. Les grandes tueries du temps de Galba et
Othon ". Drieu ne peut quadmettre léchec de lEurope
des petites patries, " cest lagonie de lEurope : à
Genève on voit la bassesse de cette Europe des petites nations ".
" Et puis le temps du cur est fini pour lEurope comme pour
moi ", écrit-il le 9 septembre 1939, premier jour décriture
de son journal. Drieu semble se résigner à la défaite de
son pays, " ni elle (la France), ni lAngleterre nont des idées
vivantes pour refaire lEurope ". " Et si Genève a échoué,
lhégémonie anglo-française, il faut bien quune
autre soffre. Il faut bien faire les Etats-Unis dEurope par la violence
".
Drieu, qui depuis 1938 sétait éloigné du PPF pour
en démissionner en 1939 se consacre sur lécriture de son
roman de maturité, Gilles. Son pessimisme est bien évidemment
accentué par la tournure des combats. Mais son européisme est
toujours vivace, celui-ci lavait conduit à se ranger du côté
du fascisme dès 1934. Mais la dérive est telle que Drieu ne semble
plus avoir despoir mais une pathétique résignation.
Mais lEurope de demain, quelle soit fasciste ou communiste ou les deux, toutes ces misères reparaîtront, sous quelque forme nouvelle. Car lesprit en pleine décadence, irrémédiablement débile, ne peut plus produire que de faibles monstres
Dès le premier jour du J39-45 il prend parti pour lhégémonie, " parce que lEurope est mûre pour glisser sous une hégémonie ", " pourtant, il faut bien faire loecumenia, le syncrétisme européen ". Dans LEurope contre les Patries il se positionnait contre lhégémonie et persistait à croire à un système " genevois ", pacifiste et fraternel. Mais les victoires de Hitler en Pologne et les menaces futures illustrent pour Drieu limage du chef, quil esquissait dans La comédie de Charleroi, capable dêtre lunificateur de lEurope. " Quand un peuple na plus de maître, il en demande à létranger "
2. Lespoir Hitlérien.
Staline, Hitler, Mussolini. Vont-ils former un triumvirat ? Nous sommes bien à cette époque de la fondation du temps impérial à Rome
Drieu persiste dans son rêve dempire, le rôle des chefs sera
déterminant, " il ne sagit plus de démocratie, de communisme,
de fascisme, tout cela est déjà confondu à la base. Il
sagit dune bataille entre deux ou trois césars ". Le
même jour il anticipe lentrée en guerre de Mussolini (le
10 juin 1940), " au printemps Mussolini sera contre nous ".
Il suit avec intérêt les combats de Finlande (30 nov.39-12 mars
40) puis de linvasion du Danemark et de la Norvège (9 avril 40).
La conquête hitlérienne nest pas illégitime pour Drieu,
fidèle à son système des nombres, " la destruction
des civilisations indiennes, la persécution de lIrlande valent
bien les ravages en Bohême, Pologne et autres lieux ". Les armées
allemandes avancent sur les Pays-Bas et le Luxembourg. Avant la signature des
armistices, le 22 juin 1940 avec lAllemagne et le 24 juin 1940 avec lItalie,
Drieu prend acte que lEurope fédérale se fera sous la férule
de Hitler.
Aujourdhui cest le temps des empires et des fédérations.
En Europe lapparition de la fédération des états
de la langue allemande devenue sous Hitler un empire puissamment fondu selon
les méthodes jacobines rend impossible la subsistance non seulement des
États de quelques millions mais même des États de 40 millions
comme la France.
La France ne reparaîtra plus, en tout cas, de la tourmente dans lintégrité
du XIXe siècle. Dailleurs les influences étrangères
qui sy étaient développées depuis quelques lustres
: influence anglaise, russe, un peu italienne, voire peut-être allemande
étaient des signes avant-coureurs dun débordement des frontières.
Ou la France sera noyée avec les autres patries de lEurope dans
un Reich hitlérien -comme Athènes dans lOecumenia macédonienne
; ou bien elle sera élément dans un bloc occidental qui englobera
avec elle lAngleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse - et peut-être
les scandinaves - bloc qui sajustera tant bien que mal à dautres
blocs dans une union européenne.
Il envisage tout de même une union européenne du bloc occidental
mais la défaite et larmistice français incline à
une Europe nationale et socialiste. Drieu qui a toujours eu une vision statique
et ethnique de lEurope vaticine sur lEurope hitlérienne,
de philosophie raciste.
Hitler prendrait la Hollande et la Flandre jusquà Dunkerque,
terres germaniques, et lAlsace et la Lorraine de langue germanique, et
la Suisse allemande. Il nous laisserait la Wallonie et la Suisse française.
Mussolini prendrait Nice, leTessin et la Corse.
En Afrique, il prendrait la Tunisie et lÉgypte. Nous garderions
lAlgérie et le Maroc, lAngleterre, lAfrique du Sud
jusquau Kenya. LAllemagne prendrait lIndochine et les Indes
néerlandaises. Ainsi elle aurait le pétrole et épaulerait
la domination européenne aux Indes et monterait la garde contre le Japon.
Hitler garderait aussi la Pologne et Bohême, avec un protectorat sur la
Moldavie et la Valachie. Les côtes Dalmates iraient aux Italiens, ainsi
que le protectorat de la Grèce. Les Russes auraient la Bessarabie.
LEspagne aurait Gibraltar et Tanger, les colonies portugaises de compte
à demi avec le Portugal. [
] Une entente européenne organiserait
lémigration des juifs vers quelque réserve mondiale : Madagascar
?
La France a été défaite, lAllemagne est victorieuse.
Le destin de lEurope se met en route.
Et dailleurs ce nest pas seulement la France qui meurt, ce sont
toutes les autres patries. Je lai écrit, lEurope se dresse
contre les patries et les dévore. LAllemagne elle-même en
devenant impériale cessera tout à fait dêtre une patrie
de chair et de sang : elle épuisera son reste de sang à nourrir
une administration cuménique.
[
] Genève sera accomplie par le fascisme.
" LAllemagne socialiste réussira linternationalisme
européen que lAngleterre et la France plouto-démocratique
avaient manqué à Genève (
) 1940 est une grande défaite
du rationalisme tel quil sest rétréci en France et
en Angleterre ". Hitler se doit dès lors dunifier lEurope
suite à ses victoires, mais Drieu se montre sceptique, espiègle
aurait-il dit, " le retournement mou de la France sous la pression allemande
menace dêtre aussi peu plaisant à voir que le long aplatissement
sous la " botte " anglaise ".
Tout dépend de la virulence révolutionnaire que garde lhitlérisme. Si Hitler ne faiblit pas ni ses hommes, sils veulent vraiment extirper dEurope Juifs et maçons, socialistes et communistes, libéraux et capitalistes, chrétiens de tous acabit, alors il balaiera tôt ou tard les Hacha et les Pétain et il admettra dans chaque pays conquis des éléments à linitiation nationale-socialiste. [ ] En tout cas, la combinaison Laval peut durer quelque temps. Le spectacle quelle donnera sera encore plus morne que celui de la radicaille et de la sociale.
3. Nouvelle déception.
LAllemagne doit dépasser son pangermanisme, son nationalisme.
Mais également son antagonisme avec les peuples slaves, " avec Hitler
les Germains cherchent à reconquérir leur hégémonie
sur eux, à létendre, à lachever ".
Même sil y a dislocation de lempire colonial russe, si
les Baltes, les Finnois et plus tard les Tartares, Turks, Caucasiens se détachent,
si les Ukrainiens sécartent, il restera au centre une masse de
70 à 100 millions de Grands Russes que rien, semble-t-il, ne pourra soumettre.
Alors ? Les avantages économiques et sociaux que leur apporteront les
Allemands ny feront rien. Et cette masse résistante rayonnera toujours
sur les masses slaves dEurope. [
] La seule ressource profonde de
limpérialisme allemand serait un communisme allemand. Le conservatisme
bourgeois est un appui incertain et dangereux. Il se peut que par contre-coup
de létreinte avec la Russie, lAllemagne tourne au communisme.
Alors rien ne larrêterait plus. Bien quil puisse toujours
y avoir un conflit entre communisme allemand et communisme russe.
Lhitlérisme a-t-il assez de ressort pour faire cette révolution
communiste à temps ?
En tout cas, ce ne sont pas les Anglo-Saxons qui gagneront la guerre si ce ne
sont pas les Allemands, ce seront les Russes.
" Ce qui est navrant, cest lincapacité révolutionnaire
de lAllemagne dans lEurope conquise. Tout le mal vient de là
".
Suite au débarquement allié en Afrique du Nord le 8 novembre 1942
Drieu retrouve le spleen de la défaite de juin 1940, " lAllemagne
est foutue. Jespère que je vais trouver une mort conforme à
mon rêve de toujours, une mort digne du révolutionnaire et du réactionnaire
que je suis "
Ainsi donc il nest pas un Alexandre, un César mais seulement
un Napoléon. Et pourtant lEurope est mûre pour lunité.
Sans doute prendre-t-elle conscience sous la double invasion des Russes et des
Américains. Bien tard et il ne restera quà sauver les ruines.
Et sans doute lEurope naura pas la force de sopposer au deux,
mais elle versera dun côté ou de lautre ou se
fendra entre les deux.
Drieu se retrouve dans un trouble total, Hitler na pas su surmonter son
nationalisme.
Drieu nabandonne pas son européisme, il sest déclaré
fasciste pour lidée dune Europe fédérale.
Je ne crois plus à la collaboration. [ ] Ils préfèrent rester fidèles au sentiment de honte que de dominer ce sentiment. [ ] Ils sentendent avec les Allemands en tant quautoritaires, les admirent et les imitent. Mais sils les imitent aussi dans le nationalisme, ils sopposent à eux. Le seul moyen pour les Allemands deffacer cette contradiction, cest de poser les bases suffisantes dun socialisme européen :mais les vertus du nationalisme allemand seront enterrées sous ces bases.
Mais cest au fascisme et à lhitlérisme que jai
lié mon sort et non aux Italiens ou aux Allemands. (
)
Croyant à la décadence, je ne pouvais croire à autre chose
quau fascisme qui est preuve de la décadence parce que résistance
consciente à la décadence, avec les moyens déterminés
par cette décadence même. (
)
Scandinave et celte, voilà ce qui est plus près de moi que le
germain slavisé.
Drieu qui a toujours démontré son hostilité aux nationalismes
dans ses écrits a cru percevoir lespoir dune Europe nouvelle,
forte et unifiée dans la mystique fasciste et national-socialiste.
Aujourdhui cest le temps des empires et des fédérations.
En Europe lapparition de la fédération des états
de la langue allemande devenue sous Hitler un empire puissamment fondu selon
les méthodes jacobines rend impossible la subsistance non seulement des
États de quelques millions mais même des États de 40 millions
comme la France.
La France ne reparaîtra plus, en tout cas, de la tourmente dans lintégrité
du XIXe siècle. Dailleurs les influences étrangères
qui sy étaient développées depuis quelques lustres
: influence anglaise, russe, un peu italienne, voire peut-être allemande
étaient des signes avant-coureurs dun débordement des frontières.
Ou la France sera noyée avec les autres patries de lEurope dans
un Reich hitlérien -comme Athènes dans lOecumenia macédonienne
; ou bien elle sera élément dans un bloc occidental qui englobera
avec elle lAngleterre, la Belgique, la Hollande, la Suisse - et peut-être
les scandinaves - bloc qui sajustera tant bien que mal à dautres
blocs dans une union européenne.
Genève a échoué, Doriot a échoué, Hitler
échoue.
Lagonie de la France je lai vécue en 1918. Depuis, jai dépassé du fond de mon esprit et de mon cur le moment du nationalisme. Mais jai écrit LEurope contre les Patries. Le vrai sentiment de mon âme. Mais laventure Doriot ma un peu ramené en arrière. La politique intérieure ne mintéresse plus.
Drieu reconnaît plus aucune idéologie. " Mais toutes les
nations sont mortes, le nationalisme les a tuées (
) Lhumanité
est épuisée par les mots ; elle a besoin de sommeil, de barbarie
".
LEurope qui a échoué dans ses tentatives de fédération
est désormais aux prises à la barbarie, la barbarie des peuples
slaves. " Pourtant, je vais rentrer chez Doriot, pour marquer à
la face des Allemands qui font ici une vaseuse politique démocratique
ma préférence fasciste "
Drieu affirme sa déception de la politique de Hitler, mais sa conviction
restera fasciste et européenne.
II. Le Destin fatal de lEurope.
La victoire de Montgomery à El-Alamein (4 novembre 1942), le débarquement
anglo-américain en Afrique du Nord (8 novembre 1942), et la capitulation
de Von Paulus à Stalingrad (2 février 1943) consacrent la supériorité
des Etats-Unis et de la Russie. LAllemagne hitlérienne, piégée
par sa politique de conquêtes et son pangermanisme nest plus apte
à imposer sa puissance sur lEurope. Drieu avait prophétisé
la menace slave en 1931 dans son essai LEurope contre les Patries
dédié à Gaston Bergery. Cette menace des jeunes peuples
slaves répond à la logique rochellienne du système des
nombres. " Que peuvent 80 millions contre 180 millions, quand ceux-ci ont
des fusils et non pas des sagaies ".
Lhégémonie allemande qui devait garantir la fédération
nest plus envisageable ; Drieu qui avait pris parti pour lhégémonie
suite aux événements de juin 1940, écrivait dans la revue
Idées en novembre 1942 : " Il y aura hégémonie dans
la fédération, mais il y aura aussi une vraie fédération
autour de lhégémonie, ou il ny aura pas de fédération
du tout, ou il ny aura pas dEurope ".
Mais lobstination de Hitler dans la voie du pangermanisme condamne la
possibilité dhégémonie allemande, conduisant à
la fédération.
1. Loccasion manquée.
Drieu, très tôt, dès 1942 comprend que Hitler sera vaincu.
Hitler a échoué à cause de son nationalisme. " Hitler
est un révolutionnaire allemand mais pas européen ". LAllemagne
a réalisé une guerre de conquêtes territoriales, "
trop peu de socialisme dans le fascisme ". " Quelle belle révolution
socialiste et raciste Hitler a ratée à travers toute lEurope
". " Vous autres Allemands, vous avez conquis lEurope, mis tout
à feu et à sang pour nous proposer comme modèle dhumanité
cette saloperie ".
Drieu ne croit plus à la possibilité dune fédération
européenne.
Il ne sagissait pas prendre lAlsace, mais de supprimer la frontière douanière et de fédérer lEurope contre la Russie. ( ) Léchec allemand me donne la mesure de la décadence européenne. ( ) Notre cadavre pourrira votre Europe.
" Le sentiment européen naîtra trop tard dans la débâcle
". Face à la victoire annoncée des Etats-Unis et des Russes,
Drieu qui avait souligné la menace russe, de ces grands russes, comprend
que lEurope ne pourra saccomplir entre ces deux blocs. Elle devra
subir linfluence de lun des deux, ou même des deux dans le
cas dune scission de celle-ci.
2. " Moscou sera la Rome finale ".
Drieu, le 11 avril 1940 estimait que la Russie naurait jamais lhégémonie
sur lEurope ;
Le temps des patries est passé. Never more. Plus jamais de France-ni
dAllemagne. Je sens que tout va se confondre dans une Europe, être
nouveau étrange qui nous paraîtra monstrueux, forcément.
Tout craque, tout tourbillonne. Les petites nations vont disparaîtrent
à jamais, et les plus grandes seront encore trop petites. (
) Hégémonie
de lAngleterre ou de lAllemagne
Ou de la Russie (?). De cette
dernière, je doute fort, je la crois même absolument impossible.
Pourtant il affirme également, le 24 octobre 1939 que " Staline peut triompher des divisions de lEurope ". Limpasse de lhitlérisme, la conquête russe de lEurope, Drieu envisage la prise de Berlin par les communistes, entame lespoir européiste de Drieu.
Jai toujours cru au pire, à la décadence absolue de lEurope et du monde. [ ] La Russie ne revigorera pas lEurope, elle lachèvera ; elle achèvera le travail de lAmérique sur lEurope et de lEurope elle-même. [ ] Il vaut mieux au fond pour lAmérique et pour la Russie que lEurope [meure], celle-ci les empêche de vivre et les pourrit. [ ] Le silence, linertie politique de Hitler en Europe depuis deux ans est un signe extraordinaire du crépuscule du génie en Europe. Aucune imagination, aucune création, impossible de sortir du cercle magique de la nation, de la coquille de la patrie, de la sclérose de la vieille diplomatie militariste et impérialiste. Sa politique est aussi nulle que la Charte de lAtlantique. [ ] Pourquoi étais-je contre le communisme ? Un vieil instinct plus fort que tout [ ] Mon rêve de fasciste était de dépasser et de rabaisser et la bourgeoisie et le prolétariat, danéantir leurs valeurs.
" Au moins le communisme sera la parfaite et définitive stupidité
de cette civilisation ". La victoire russe ne réjouit pas Drieu,
mais " il faut souhaiter la victoire des Russes plutôt que celle
des Américains. (
) Les Russes ont une forme alors que les Américains
nen ont pas. Cest une race, un peuple alors que les Américains
sont une collection de métisses ".
La position de Drieu sur la Russie est clarifiée dans un article de janvier
1943 de la N.R.F. Celui-ci est reproduit en annexe.
Durant lannée 1945, il se suicidera le 15 mars 1945, après
deux tentatives ratées, Drieu ne parle plus de politique européenne
dans le J39-45. Il se consacre à lésotérisme, aux
origines de la religion (lInde). Son rêve deuropéen
a pris fin.
Journal 1939-1945, 28 juin 1944.
Ce cahier va finir avec ma vie : il sera un peu juste, car je crois que la
résistance en France devant Paris durera encore un ou deux mois. Je ne
quitterais pas Paris, je
mourrai quand les Américains arriveront à Paris. Je ne crois pas
que je puisse me rallier décemment au communisme. Jai été
trop anticommuniste de fait, sinon de fond. Bien que croyant depuis longtemps
au socialisme, je me suis carrément détourné de la forme
communiste du socialisme à partir de 34, après avoir beaucoup
hésité entre 1926 et 1934.
Encore au moment du 6 Février, jai cru à la possibilité
dune entente entre préfascistes français et les communistes.
En venant chez Doriot, jétais heureux de me rapprocher des communistes.
Mais ensuite, jai adhéré à la lutte anticommuniste,
à la lutte surtout contre les communistes. Je ne croyais pas à
la capacité des communistes russes de réussir des révolutions
en dehors de chez eux. Les exemples de Chine, dEspagne me confirmaient
dans cette vue. Je croyais que la logique socialiste simposait au fascisme
comme malgré lui, et que surtout la guerre activerait linvolution
socialiste du fascisme. Jétais intellectuellement très hostile
au dogmatisme marxiste, au matérialisme même très assoupli.
Jétais surtout plein de répugnance pour les communistes
français à cause de tout ce qui subsistait en eux danarchiste,
de pacifiste, de libertaire, de petit-bourgeois. Pourtant, javais de la
sympathie pour leur sincérité, leur dévouement. Je craignais
aussi la mainmise des Juifs sur eux.
Entre 1939 et 1942, jai cru à une décadence, à une
dégénérescence du communisme à cause de son caractère
ouvriériste, de sa tendance à détruire les élites
( !). Mon voyage si bref et si peu sérieux à Moscou ne mavait
rien appris bien au contraire. La liaison que jai eue pendant des années
avec la plus riche des bourgeoises a aussi émoussé ma réflexion,
bien que ma décision fasciste était prise le 6 Février,
un an avant de la connaître.
Cest tout banalement la victoire russe qui ma rouvert les yeux,
comme à tous :cela est infiniment vexant. Jai très vite
compris à lintérieur du fascisme la faiblesse du fascisme,
dabord dans le cadre français entre 1936 et 1938 en observant le
fiasco de Doriot, ensuite dans le cadre européen entre 1940 et 1942 en
observant l'incapacité allemande. Jai cru jusquà la
fin de 1942 à la possibilité dun développement allemand.
Mais labsence de réaction aux 1er avertissements militaires dEl-Alamein
et de Stalingrad et dAlger mont fixé. Depuis ce moment, je
me survis à moi-même. Encore aujourdhui, je vois les faiblesses
dans la Russie et le communisme. Je vois bien que la Russie nest pas encore
arrivée vraiment à la maîtrise industrielle et militaire
et que lAmérique et lAngleterre sont capables de prendre
sur elle une revanche momentanée. Dautre part, le communisme français
ne mintéresse guère plus quaucun autre sursaut français.
Je ne mintéresse plus du tout au problème français,
mais au problème mondial.
Rien ne me sépare plus du communisme, rien ne men a jamais séparé
que ma crispation atavique de petit-bourgeois. Mais cela est énorme et
cela a engendré des paroles et des attitudes auxquelles il vaut mieux
rester fidèle, auxquelles je ne puis que rester fidèle.
Quand même je suis abominablement vexé de lincapacité
du fascisme, de lincapacité allemande, de lincapacité
européenne. À travers le fascisme et lAllemagne, après
les fiascos de la Tchécoslovaquie, Pologne, France, Yougoslavie, Italie
et de lAngleterre éclate la déchéance totale, irrémédiable
de lEurope, vouée au démembrement et à leffacement.
Hitler, cest laveu final de lEurope.
Restent Staline et Roosevelt. Certes, il serait passionnant de participer à
cette lutte suprême. Mais sans doute suis-je coincé ? Et serait-il
plus digne et plus juste de men tenir à ce que jai dit et
fait au milieu de ma vie. Un intellectuel na pas les mêmes devoirs
quun homme action. Il est enchaîné par la parole écrite.
Scripta manent. Si ouverte et souple quait été cette écriture
! Jai esquissé ma suprême évolution dans mes articles
depuis un an, mais la suprême élégance serait de ne pas
en tirer profit.
Et puis on a trop dit que javais changé, non sans quelque raison.
Cest vrai quil a eu au fond de moi une hésitation inhérente
jusquen 1934, qui na que trop reparu depuis 1942-1943 ! Alors, tenons-nous
en là.
Extrait dun entretien du Nouveau Journal (Bruxelles), n°75-27
décembre 1940.
" Le Nouveau Journal " était dirigé par Paul Colin,
publiciste, critique dart. Le rédacteur en chef était Robert
Poulet, ami de Drieu la Rochelle.
Quelle est votre opinion sur le rapprochement franco-germanique ?
Aucun peuple ne peut vivre en Europe aujourdhui sans collaborer avec lAllemagne.
Cela tient dabord à ce que lAllemagne avec ses 80millions
et plus dAllemands - est
" double " des peuples les plus nombreux après elle (Angleterre,
Italie, France), quaucune coalition ne peut compenser ce fait fondamental.
LAllemagne a reconquis sa séculaire puissance
Il était bien certain que du jour où elle retrouverait son unité,
elle retrouverait en même temps lhégémonie quelle
exerça déjà au Moyen Age.
Cela tient aussi à ce que léconomie allemande, au point
de vue technique, domine de beaucoup nimporte quelle autre économie
nationale sur le continent. Je nen excepte pas langlaise, qui est
anachronique.
Cela tient encore à ce que lAllemagne, après lItalie,
mais avec des moyens plus puissants que lItalie, a mis la main sur la
seule forme de socialisme viable en Europe au Xxe siècle de même
quau XIXe siècle lAngleterre offrait lexemple inévitable
du libéralisme.
Mais nest-ce pas précisément des leçons de lhistoire
que se prévalent les adversaires du rapprochement des deux pays ?
Les leçons de lhistoire
?
Il y en a plusieurs. Napoléon a échoué parce quil
est venu trop tôt. Lhégémonie anglaise partait dun
point trop excentrique. Mais pourquoi une nouvelle tentative ne réussirait-elle
pas, si lEurope est au degré de maturité où était
la Méditerranée au temps de César et dAuguste ?
...au lendemain de Fachoda, nous avions collaboré tant bien que mal pendant
quarante ans avec un ancien " ennemi héréditaire ".
Pour une collaboration de la France et des autres pays européens avec
lAllemagne, les formules du national-socialisme me paraissent plus organiques
que celles du libéralisme démocratique.
Et sur quelle base une telle collaboration inter européenne pourrait-elle
se faire selon vous ?
Entente des nationalismes dans lordre spirituel en faisant appel au génie
profond de chaque peuple et non aux expressions momentanées de la politique.
Dans lordre matériel, accord des plans nationaux dans un plan européen.
Ce plan ne saurait être conduit que par la puissance hégémonique
; il réussira à condition que cette puissance prenne la mesure
juste des résistances humaines et naturelles
Le national-socialisme doit être capable de dépasser son sens allemand
jusquà un sens européen.
Autrement dit, vous croyez à une entente entre les pays dEurope
?
Croire à la possibilité de lentente entre la France et lAllemagne,
cest pour moi croire à la possibilité de lentente
européenne.
Et quel rôle jouerait la France dans cette sorte dEtats-Unis
dEurope ?
Le rôle de la France sera, par son art plastique des formules, daider
lAllemagne à exprimer en termes européens son inspiration
germanique.
Que pense le Français moyen de ce tournant de lhistoire politique
de son pays ?
La France ne comprendra la collaboration avec lAllemagne que le jour où
elle sapercevra quelle la vit depuis deux ans ou depuis vingt
ans.