" Il est 7 heures ", Nova sur ma mini chaîne achetée à Leclerc, il y a bien longtemps, s’écrie le temps de se lever, de revenir vivant, de déambuler, de bander seul dans le RER, ou bien sous son formica.
Première info, des courts-métrages à l’abracadabar, dont le " Petit hémophile " de Régis Clinquart.
Cool, je me réveille avec mon Clinclin cinéaste. Quelques bruits radiophoniques, puis une chanson de Pauline Ester chantée par je ne sais qui. Je suis en pleine hallu. J’ai l’impression d’être Bill Murray dans " Greendog’day " ou Arafat dans le sketch des Guignols d’hier soir.

Je me lève bien pêchu donc !
Sur l’écran de mon T29s, un message de Cyril, qui m’avait bien agacé hier soir. Son message m’énerve un peu, et me fait rire aussi. Il a relevé des fautes dans le " journal ".
Je m’en doute bien, je ne suis pas un pro de l’orthographe (pas comme Régis), et l’écriture de ces pages suit un mini rite, 30 minutes chaque jour, en général vers 19h. Ou bien le matin, vers 9h.
L’idée étant d’écrire, avant tout, avant toute !
Les fautes sont pénibles, comme les maladresses de style, si nombreuses. Je n’ose jamais me relire. Ou c’est l’envie de tout casser, de tout balancer, dans le néant, dans la corbeille.
Mon rire est jaune, mes fautes pointées par un ami qui maîtrise la langue française (académique) comme moi, la natation. Je ne sais pas nager, je fais du " freestyle ", comme lui avec les mots de notre dictionnaire.

RER, seul. Le voyage passe à vive allure, étrangement. Je pars moins en vrille quand il n’y a pas de beautés à imaginer, à fantasmer, à déprimer. Je bouquine franchement. Je dévore des mots et des idées, des lettres dans un ordre précis et impeccable.

Je me faufile, je hais les gens, mais j’en suis un aussi, dans les allées de la FNAC. Je suis venu acheter : " Autogamie " de Thomas Bouvatier, le livre de Quin et le dernier Luis de Miranda, que je n’avais pas trouvé la dernière fois.
Je regarde sur les étalages, du côté de Denoël, pas de Miranda, bah ça alors, encore. Tout près de Denoël, Balland, et le joli objet de Thomas, je l’emporte.
Je prends aussi le " Quin ", simplement parce qu’elle cite Drieu et " Gilles " en page 10, le lirai-je ?
Je flirte d’éditeur en éditeur, pas de Miranda, chez Flammarion, peut-être ?, non, où ?
Je demande à une femme à l’accueil livres, si, il est bien sorti en septembre, au rayon des petits éditeurs, à la " Chasse aux snarks ".
Le livre est petit, carré et brun comme la terre de la forêt ; je l’aime déjà, comme son titre " Moment magnétique de l’aimant ".
Ça me fait penser à ce que j’avais lu sur le net sur le vorticisme (Ezra Pound et Percy Lewis).
Son prologue est une longue phrase sans ponctuation, et l’un des personnage s’appelle Miranda Lewis. Ma première idée se vérifie, peut-être des coïncidences. J’en sais trop rien.

Je lis l’ouvrage dans le train de la SNCF, de 18h17 à 19h10, puis dans le bus Darche-Gros de 19h10 à 19h30.
Dedans, sauf. À la gare de Tournan. Je zieute, comme ça, comme quoi, lorsqu’on regarde, on voit de belles choses. Une fille sublime, sublimal, subliminal : lignes, courbes, dessins, esquisses, traits, grains, couleurs, densités, textures, tout était comme cela doit être dans un rêve parfait. J’aurais voulu, du, sauter sur le quai et jouer les cabots, les rigolos, les solos, mais j’ai fini le roman, comme cela doit être dans la réalité.
Je rentre. Je dîne avec ma mère ; j’ai déjà une boule dans l’estomac. Je l’appelle, lui dis de passer, nous commanderons des pizzas. Je passe aussi chez mes grands-parents. Ils s’agitent, ma grand-mère enfourne des " bouchées à la reine ", et tourne les pommes de terre pour les malaxer en purée. Mon père dîne ce soir avec eux, il rentre plutôt que prévu d’Agen.
Merde ! Je ne pourrai être à deux tables à la fois, de petites saucisses frétillent dans une casserole. Je doute.
Mais je ne peux dire " non " à ma mère ; la vie lui dit non depuis si longtemps déjà. Je m’excuse auprès de mon père en pestant qu’il n’avait qu’à me téléphoner dans la journée. Je ne supporte pas de ne pas tenir parole.

Ma mère. Affalée dans mon canapé, grosse, légèrement moins que la dernière fois, toujours plus que dans mes meilleurs souvenirs, la vie l’a rendue laide. Rouge et malheureuse. Elle optimise toujours, mais lâche des bribes de déceptions, d’aigreur. Elle rote, digère toujours mal, a mal au dos, ne mange pas tous les jours correctement, fait ses courses au moins cher, récupère des fringues ici et là, et fait des petits repassages pour manger un peu quoi.
J’ai une boule dans le ventre, que dire à cette brave femme ? À ma mère ? Qu’à 27 ans, et des compétences à déborder, je survis moi aussi. Ok, j’achète des bouquins, mais je suis loin d’être confortable. J’aimerais bien l’aider. Toujours cette problématique. Que faire ?
Je pourrais trouver un boulot qui respecte mes compétences et ma valeur ajoutée, mais je suis un animal lâche et douillet.

Je suis toujours hyper mal quand je vois ma mère : sentiment d’injustice, d’impuissance, de honte, de colère, de rage, d’abnégation, de dégoût, de lassitude. Une envie de tout oublier, d’effacer père et mère, et de partir du néant.

Je nettoie la table, amène les cartons à la poubelle bleue, fais la vaisselle, comme si le lendemain matin, je ne voulais pas voir les traces de ce constat, de cette débâcle, pour mieux faire semblant, un jour de plus.