Jeudi 1er novembre :

Cette nuit, je tombe nez à nez avec moi-même devant le grand miroir de ma chambre. C'est rare que je m'adonne à me mirer dans la glace. Mais là, je tombe sur moi. Je ressemble à Suarès, cheveux décoiffés, hirsutes, une barbe dense, des yeux fatigués, fiévreux, un visage maigre. C'est saisissant.
J'en glande pas une, et ne sors plus de chez moi. Je regarde le tournoi de Bercy, zappe ici et là, mate un vieux manga ou un classique sur TCM. Je redécouvre mon appartement, des vieux bouquins perdus dans mes gogues. On fait toujours de superbes trouvailles dans ses gogues.
Hier matin, j'ouvre un vieux volume de textes du XIXe. J'avais toujours évité de lire ceux de Victor Hugo ; j'ai toujours été récalcitrant à lire Hugo (d'ailleurs, je n'ai lu aucuns de ses livres). Le matin, la tête dans le cul, le cul sur les chiottes, on a tendance à se laisser guider par le destin. Le destin, ce matin, m'entraîna donc vers un discours de Hugo sur l'Europe. Les propos étaient surprenants, prophétiques. J'enchaîne donc avec le reste des textes, des merveilles (parfois un peu trop "homéliques"). J'ai quelques citations de Briand et de Coudenhove-kalergi sur mon disque dur. Je décide donc d'écrire une petite salade niçoise sur l'Europe.

"Je pense, donc j'en suis"

"Nous aurons ces grands Etats-Unis d'Europe, qui couronneront le vieux le monde comme les Etats-Unis d'Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l'esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l'éducation sans l'abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l'échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l'enfer, l'amour sans la haine. L'effroyable ligature de la civilisation sera faite ; l'isthme affreux qui sépare ces deux mers, Humanité et Félicité, sera coupé. Il y a sur le monde un flot de lumière. Et qu'est-ce que c'est que toute cette lumière ? C'est la liberté. Et qu'est-ce que c'est que toute cette liberté ? C'est la paix."
L'avenir de l'Europe, 20 septembre 1872, lettre aux membres du Congrès de la paix, Victor Hugo.

En dehors du lyrisme du "plus grand poète français, hélas" (dixit André Gide), nous devons nous arrêter sur la formule de Hugo, "les Etats-Unis d'Europe". La formule est lancée, elle est née en 1849 lors du Congrès de la paix à Paris, présidé par Victor Hugo et Richard Cobden, le père du libéralisme, enfin du libre-échange.
L'Europe, cette inconnue. Nos manuels d'Histoire situent généralement la naissance de l'Europe, en tant qu'idée politique, avec les "pères fondateurs", Robert Schuman et Jean Monnet. Notre chauvinisme oublie l'Italien De Gasperi et le Belge Paul-Henri Spaak.
L'Europe politique serait née dans les années 50, avec le Conseil de l'Europe (1948-1949), puis la CECA (1951).
Pourtant l'Europe est vieille, elle naît dans une île de la mer Egée, au plus profond de nos souvenirs de mythologie. Mais avant de devenir reine de Crète, Europe est fille de Phénicie. C'est-à-dire l'Asie. Dès le début, le syncrétisme entre l'occident et l'orient est de mise. Europe, reine grecque, est fille d'Asie.
De la Grèce débute le récit d'une Histoire, celle de l'Europe. Romains, peuples "vandales", peuples scandinaves, l'Europe se forge dans la conquête. Charlemagne, à son apogée, contrôle ce que l'on peut appeler une Europe continentale, occidentale, de l'Atlantique jusqu'à la Pannonie (Hongrie).
L'Europe est alors rêve d'Empire, de Charlemagne à Othon, et jusqu'à Napoléon.
Hugo s'oppose à ce rêve d'Empire que "Napoléon le petit" (Napoléon III) peut représenter. Victor Hugo, "obsédé" par un idéal de paix et de concorde, est partisan d'une République, "l'Europe République". Il présage déjà de la nécessité d'une fédération européenne qui se réaliserait autour de la France et de l'Allemagne. Hugo prend acte des modifications technologiques : "Grâce aux chemins de fer, l'Europe bientôt ne sera pas plus grande que ne l'était la France au Moyen Age ! Grâce aux navires à vapeur, on traverse aujourd'hui l'océan plus aisément qu'on ne traversait la Méditerranée ! Avant peu, l'homme parcoura la terre comme les dieux d'Homère parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques années, et le fil électrique de la concorde entourera le globe et étreindra le monde" (21 août 1849)
Hugo a bien senti cette marche vers un système mondialisé, il comprend la nécessité d'unité, d'unification. Le 4 septembre 1869, à Lausanne, il déclame : "La civilisation tend invinciblement à l'unité d'idiome, à l'unité de mètre, à l'unité de monnaie, et à la fusion des nations dans l'Humanité, qui est l'unité suprême." Hugo annonce la monnaie unique.
Son homélie "pour la Serbie" (29 août 1879) a de récents échos, on croirait lire BHL : "Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c'est qu'il faut à l'Europe une nationalité européenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris ; c'est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les Etats-Unis d'Europe, c'est là le but, c'est là le port. Ceci n'était hier que la vérité ; grâce aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui l'évidence. Aux penseurs s'ajoutent les assassins. La preuve était faite par les génies, la voilà faite par les monstres."
Victor Hugo se prononce donc, à contre courant, pour une fédération européenne dès 1849, un après le printemps des peuples et par conséquent le choix de la Nation, de l'Etat-Nation. Hugo pense en termes d'éthique, de bien et de paix. Il est évident que la présence du libéral Anglais joue en faveur d'un projet de fédération européenne où le libre-échange pourrait s'étendre.
L'impératif de paix est à l'origine de la pensée européenne de Victor Hugo tout comme il le sera dans la démarche d'Aristide Briand, surnommé par Louise Weiss, "le pèlerin de la paix".
Avant l'édification des "pères fondateurs" suite à la seconde guerre mondiale, des ébauches de fédération, d'organisation avaient vu le jour au lendemain du premier conflit mondial.
Briand est le continuateur du discours de Hugo : "Je pense qu'entre les peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d'Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral ; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d'entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d'établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves si elles venaient à naître" (5 septembre 1929, SDN).
Il est vrai que le lyrisme de Victor Hugo a disparu des discours d'Aristide Briand, mais le "lien fédéral" est commun. Briand est le premier homme d'Etat à avoir proposé officiellement une union européenne. Le 5 septembre 1929, à la tribune de l'Assemblée générale de la Société des Nations (SDN), il propose la création d'une union régionale, agissant, notamment, dans le domaine économique et ne portant pas atteinte à la souveraineté nationale. Elle concerne une Europe vaste, qui s'étend jusqu'aux frontières de l'URSS et inclut les Etats baltes.
Il précise son projet dans le mémorandum du 17 mai 1930 qui rappelle que cette nouvelle institution s'inscrit dans le cadre de la SDN. Elle serait composée d'une Conférence européenne, organe représentatif rassemblant tous les représentants de tous les gouvernements européens membres de la SDN, d'un Comité Politique, organe exécutif comprenant quelques membres et enfin d'un Secrétariat. L'un des principaux buts consiste en " l'établissement d'un marché commun pour l'élévation au maximum du niveau de bien-être humain sur l'ensemble des territoires de la communauté européenne ". Cet objectif est repris dans le Traité de Rome de 1957 qui institue la Communauté économique européenne (CEE).
Mais l'évocation du "lien fédéral" suscite des méfiances au sein de l'Assemblée, encore attachée à sa souveraineté.
En 1927, il est nommé Président d'honneur du Mouvement paneuropéen fondé par Richard de Coudenhove-Kalergi. Coudenhove-Kalergi, le "paneuropéen", avec lui on retrouve le syncrétisme de la jeune "Europe". En effet, son père est austro-hongrois et sa mère est japonaise. Il naît d'ailleurs à Tokyo avant d'étudier au Thérésanium de Vienne. Il prend la nationalité tchèque en 1919 et est naturalisé français en 1939. Il lance le mouvement Paneuropa, dont les idées sont diffusées par une revue mensuelle du même nom. Son projet d'Union paneuropéenne, en rupture avec la vague nationaliste de l'époque, s'appuie sur un plan de rééquilibrage planétaire. L'objectif de Coudenhove est d'unir l'Europe afin que celle-ci conserve un rôle important face aux grands Etats que sont les Etats-Unis, l'URSS et le Royaume-Uni, qui constitue à lui seul un grand ensemble régional grâce à son Empire. Exclus, les Britanniques ne sont d'ailleurs guère intéressés par ce projet, contrairement aux pays de la Mitteleuropa (Europe centrale) dans lesquels des comités nationaux se constituent : Autriche, Allemagne, Tchécoslovaquie.
Il prévoit une réalisation par étapes de l'Union paneuropéenne en faisant de la réconciliation franco-allemande, nécessaire au maintien de la paix, le pilier de cette organisation. Dans ce contexte, il suggère de réunir le charbon allemand et le minerai français dans le but de créer une industrie sidérurgique paneuropéenne, idée dont s'inspirera ultérieurement Robert Schuman lorsqu'il proposera la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA).
Certaines déclarations de ce chantre de l'Europe nous rappelle à Victor Hugo : "Chaque jour le monde devient plus petit : par suite des progrès techniques des moyens de communication, les villes et les pays se rapprochent de plus en plus. [...] Si la technique politique ne s'adapte pas à cette évolution de la technique des communications, il en résultera une tension qui conduira à de terribles catastrophes. Au rapprochement dans l'espace et dans le temps des peuples voisins doit correspondre un rapprochement politique si l'on veut éviter des heurts violents" (Pan-Europe, 1923).
" Est-il possible que sur la petite presqu'île européenne, 25 Etats vivent côte à côte dans l'anarchie internationale, sans qu'un pareil état de choses conduise à la plus terrible catastrophe politique, économique et culturelle? Une Europe divisée conduit à la guerre, à l'oppression, à la misère ; une Europe unie à la paix, à la prospérité " (Manifeste paneuropéen, 1923). Coudenhove-Kalergi souhaite une Europe unie pour la paix, son discours s'inscrit dans la solidarité et la fraternité que l'on retrouve dans l'œuvre des écrivains ou penseurs qui ont connu les atrocités de la première guerre mondiale. La paix est le but ultime, unique pour ceux qui ont connu les horreurs de la guerre des tranchèes, Henri Barbusse, Romain Rolland, Drieu la Rochelle. Tous souhaitent la concorde européenne. Parmi les écrivains à prendre position en faveur de l'Europe, le cas de Pierre Drieu la Rochelle est certainement le plus intéressant et singulier. Le constat émis dans cette situation par Coudenhove-Kalergi est l'argument principal de son essai L'Europe contre les patries (1931). Drieu fait le constat de la mort du nationalisme (déjà énoncé dans Mesure de la France, 1922) et de la nécessité d'une fédération européenne sans hégémonie. Coudenhove-Kalergi se retrouve également dans cette volonté de fédération fraternelle : "La Paneurope refuse catégoriquement l'hégémonie d'un peuple ou d'un Etat européen. Une Paneurope ne saurait se concevoir que comme une libre association d'Etats : une confédération et non une fédération intégrée. On appelera cette confédération Etats-Unis d'Europe ou Union douanière européenne, ou Paneurope, le nom importe peu, mais la condition essentielle en est qu'aucun Etat, aucun peuple ne sacrifie sa souveraineté sur l'autel européen. La nouvelle Europe devra naître de la coopération organique de nombreux Etats et de nombreux peuples" (extrait du discours prononcé par Richard Coudenhove-Kalergi, en octobre 1926, à Vienne, lors du premier Congrès du Mouvement paneuropéen).
Drieu la Rochelle resté dans nos dictionnaire comme un fasciste notoire fut un partisan irréductible de l'Europe fédérale, voire supranationale pour reprendre un nominalisme contemporain. Il a collaboré jusqu'en 1935 à Europe nouvelle, l'hebdomadaire de Louise Weiss qui était briandiste, pacifiste, universaliste. D'ailleurs, il est drôle de constater que deux de ses rédacteurs en chef, Jacques Benoist-Méchin et Alfred Fabre-Luce furent des zélotes de la collaboration. L'optique européiste, ou européaniste, permet d'envisager une nouvelle clé de lecture des trajectoires des intellectuels français durant l'entre deux guerres.
Qu'est-ce que l'Europe ? La question reste posée. Derrière les mots d'"Etats-Unis d'Europe" de Victor Hugo, de "lien fédéral" de Briand, de "Paneurope" de Coudenhove-Kalergi, aucuns ne remettent en question l'existence de l'Etat, de la nation. Seul Hugo se permet d'envisager "un gouvernement" pour l'ensemble de l'Europe. le terme de "fédération" reste flou et assez proche de la définition de "confédération". D'ailleurs ces premiers thuriféraires de l'union européenne, Coudenhove-Kalergi et Louise Weiss, soutirent l'action européenne de De Gaulle. Ils restèrent profondément attachés à l'idée de souveraineté, ce qui aujourd'hui, dans les débats sur l'Europe peut paraître surprenant. Ceux qui semblaient être les pères de la "supranationalité" sont restés des souverainistes. Qui oserait associer Aristide Briand à Chevènement ? Et pourtant, les briandistes furent des souverainistes. Rares ont été ceux qui ont dépassé le stade de la fédération de nations européennes. Il ne serait pas faux d'affirmer que la constante des essais de Drieu la Rochelle est justement ce dépassement du nationalisme vers un européisme total.
L'Europe serait-elle plus Rochellienne ou Hugolienne que nous l'aurions imaginé ? Ou plutôt devrait-elle l'être ?

Dans la nuit, je regarde, par intermittences, l'émission de FOG.
(Le gaz intellecticide
Le brouillard en anglais, c'est "FOG" ; "FOGGY" pour les esprits embrumés.
En Français, c'est pareil, le brouillard, c'est "FOG". Un brouillard intellecticide, qui nuit principalement à l'alchimie neuronale, se propage par les voies médiatiques, presse écrite (Figaro, Point), radio, télévision.
Cette plaie vient s'ajouter aux dix précédentes :
1. Les eaux du Nil sont changées en sang.
2. Des grenouilles infestent le royaume.
3. L'Egypte est couverte de moustiques s'attaquant aux hommes et aux animaux.
4. Des taons envahissent le pays et piquent ses habitants.
5. La peste détruit les bestiaux des Egyptiens.
6. Des plaies couvrent hommes et bêtes.
7. De la grêle ravage toute l'Egypte.
8. Des sauterelles dévorent le peu de verdure épargnée par la grêle.
9. Les ténèbres s'installent pendant trois jours.
10. Tous les premiers nés sont frappés par la mort.
11. Franz-Olivier Giesbert est.
Les dix précédentes du temps de Moïse étaient provisoires, exceptionnelles mais le FOG en question est persistant.
Ce fléau répand le pire des fléaux, l'ignorance, l'indolence, la suffisance.)

Je n'aime pas trop FOG, je le trouve lourd, poncif, niais. Mais bon, son émission peut dépasser ce handicap. Nicolas Rey, un écrivain sur qui je compte beaucoup, fait partie de l'équipe. Il y a aussi une jolie brune qui a le mérite d'être une jolie brune ; elle se montrera très sensée lors d'une intervention à propos des déclarations d'une autre brune, moins jolie, qui elle se montre être une tignasse très emphatique, fatigante même. Elle combat la bêtise des "féministes", soit, mais ce qui est terrible entre les extrêmes, c'est qu'il n'y a que des connes !
Les féministes primaires sont en général des laides chiantes et les anti-féministes primaires sont elles des hommes-manqués. Cette femme n'a rien de féminin, elle braille comme un garçon boucher, vraiment grossière. La jolie brune, sans tomber dans les excès de l'extrême, lui répond avec sagesse. Vive les jolies brunes !!
Il y a également un jeune type, tout ce qu'il y a de plus nickel, le gendre idéal, posé, réfléchi, ennuyeux. Bon, il n'apporte rien, mais n'est pas trop horripilant (voir la tignasse hystérique).
La perle se trouve en une charmante jeune femme, qui d'après ses propres dires serait d'origine du Levant. Discours intelligible, un sourire complice, agréable.
Il reste Nicolas Rey. Je conseille à tous ceux qui liraient cette page d'aller acheter son premier roman "13 minutes" chez Valat. Une petite merveille.
Déception, un peu trop maquillé, il ressemble à une poupée d'enfant, celles aux joues rougies excessivement. Les cheveux mouillés, la couleur sel de sa chevelure a disparu, on croirait FOG plus jeune. C'est plus que flippant.
Sur les interventions, j'ai rien compris à ce qu'il voulait dire. Il déclame, sur-joue, le ton manque de naturel, les propos sont inintelligibles. Est-ce l'effet FOG ?
Par moments, le naturel revient et la phrase sonne à mon oreille, mais je sens tant de mise en scène, de pensées pensées qu'il est difficile d'être "bon".
Nicolas Rey reste pour un moi un écrivain majeur, mais hier soir, je ne l'ai pas trouvé à sa place. Lâche toi vieux ! Ne pense pas, c'est la télé, c'est FOG !
Et arrête de te maquiller comme une salope ! S'il te plaît.