Je suis assis sur ce trou que je ne peux voir, mais je sais à quoi il ressemble. Tombeau de nacre. Puit d’eau. Fond noirci. Eau de javel et acide chlorhydrique. Blancheur éclatante.
Je suis assis sur du bois, je le sais, c’est moi qui ai installé le système. Comme la poignée, que je ne vois pas très bien, vu que la porte est ouverte. Devant, mon salon, ma grande salle, ma table, mes dossiers, des livres dessus, derrière, au loin sur l’étagère, les étagères, en dessous, aussi, au sol, les uns sur les autres, près des raquettes et du pantalon de neige de Fabien.
Je suis assis sur du bois, qui est sur de la faïence, tout droit sur un trou ! J’ai un livre de poésie à la main, " L’accent grave et l’accent aigu " de Jean Tardieu ; je cherche des poètes " contemporains ", ?, des quoi ? contemporains ! C’est-à-dire ayant écrit après 1945. Ah !
Dans la plongée de ma lecture, je vois l’intérieur de mon caleçon en licra de couleur gris, très moulant, tout serré, c’est cool, c’est design, c’est con.
Je vois aussi deux lignes jaunes sur le côté de mon bermuda en matière géniale aussi ; Sophie me l’avait acheté, y a bien longtemps, dans un magasin des Halles, 400 F, je m’en souviens, j’avais dit " il me plaît bien ce short ! " et hop, elle était revenue avec. Sophie, elle aime faire des cadeaux à ses amis. J’ai fait quelques cadeaux à Sophie, je crois ; beaucoup moins qu’elle, il faut le reconnaître.
Je ne vois pas d’autres fringues, vu que je n’ai ni chaussettes, ni t-shirt, ni rien pour couvrir mon corps, entre la bite et le cou, rien, j’en suis sûr.
Je regarde mon ventre. " Tout vient du ventre " disait le gars du fond du Jardin ! Moi, je vois, je touche, je délimite par un tâtonnement désespéré ma ceinture abdominale : on dirait que j’ai une banane de graisse autour du ventre. Horrible ! Mou ! Bizarre ! Fais 30 bornes de VTT ! Gras du bide ! Pouet ! Pouet ! J’enfonce mon doigt, ça disparaît ! Flippant ! Inquiétant ! Qu’est-ce que c’est que ce truc ? C’est marrant, t’as la peau super douce ! disait-elle…
C’est tout mou et tout doux, ton ventre ! Tapotant, enfonçant, caressant mon velours de lipides ! Lipophile va ! !
Je me souviens, j’aimais bien caresser ses seins, les tourner dans tous les sens, essayant d’en faire des formes différentes. Je n’y arrivais jamais. Ils reprenaient leur lourdeur douce. Tétons dressés ! Peau douce ! Léger Duvet ! Je les malaxais comme un gosse qui joue avec sa pâte à modeler.
Je suis assis, je regarde et touche ma pâte protéiforme. À mes pieds, un magazine, Cancer, le n°4, que je lis comme Cossery écrit, ligne après ligne. Que penser ? Certains te disent : ce sont de fachos ! Fâcheux ! D’autres, ils sont financés par une secte ! Rien à foutre ! Rien à lire ! Rien à aimer ! Rien de bien ! Non ! Rien ! Que ma graisse saillante ! Végétaline ! Petites frites qui refusent de partir ! Et moi qui n’arrive pas garder une petite jolie ! J’ai des blondinettes plein le bide ! Grotesque !
Près des rouleaux, épluchés ou neufs, la photo de Figo et de son ballon d’or, un livre à dix balles sur l’orgueil, un bulletin rochellien. Terre et Peuple, retour à la racine ! Respect de la racine ! Barrès ! Culte du moi ! Roman de l’énergie nationale ! Les déracinés ! Urbain contre paysan ! Vaudois ! Lollards ! Rébellion ! Orgueil ! Rage !
Je tâte encore, dès fois que… Rien n’a changé en une pensée, même si… Même si des pensées peuvent durer des années, des vies, cette fois-ci… Cette fois-ci, rien n’a bougé, gelée anglaise, dessert immonde, barbapapa pas beau.