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Balade
rue de Turenne, je pense à mes questions pour Depp. Javais
écrit lannée dernière, ou bien même
en 2000, je ne sais plus trop, une série de questions que je
voulais lui soumettre par lintermédiaire dAlysson.
Pour quoi faire ? À ce moment, il ny avait pas de finalités.
Désormais, je peux incorporer mon truc dans un projet beaucoup
plus solide.
Alysson, plus de nouvelles, je ne sais pas si elle men veut, surtout
je ne sais pas si elle a lu ce texte maudit où la passion se
mêlant à lamertume, jécris des horreurs.
Je ne sais pas du tout ce quelle peut penser. Mais son silence
est certainement une réponse claire : comme celui de Fanny, rompu
juste pour menvoyer paître, limbécile !
Je suis passé près de chez elle. Près chez Depp
dailleurs. Jai le cur qui bat : si je rencontrais
la petite, au moins je serais fixé. Cest mieux quun
appel. Ou Pascale ! La belle diaphane à lorigine de cette
amertume encrée une nuit de cauchemars et de métamorphoses.
Une
petite fille blonde joue avec son chien. Elle samuse avec sa laisse,
le bulldog bondit et mordille le fil de cuir, se tortillant frénétiquement.
Jai pas peur des chiens, mais je ne les aime pas pour autant.
Une femme blonde marche en avant, certainement sa mère.
Je marche plus vite, toujours.
Je rejoins la petite fille, le chien sautille près de la femme,
à sa droite, visiblement surprise, je la dépasse par la
gauche, je vois son visage réagir, avec peur et sourire.
Je la reconnais immédiatement, petites pattes doie, ridules
de ceux qui rient et qui regardent au loin. Cest Isabelle Carré,
petite emmitouflée dans des étoffes, foulards, châles,
pour se protéger ?
Je poursuis mon pas alerte, je pense, je cherche, je laccoste
ou pas ? 10 mètres. Je lavais adoré dans ce film
en caméra subjective, de Philippe Harrel, cest ça
! Mais putain comment sappelait ce film ! 20 mètres. Tesson
ladore, elle joue en ce moment une pièce avec Romane Bohringer.
30 mètres. Ouais, je la salue au moins ! Que dire ? La jouer
drôle, caustique, ironique : " jai beaucoup aimé
votre dernier film, avec ce ton de celui qui ne sait pas du tout de
quoi il sagit ". Linviter à boire un verre :
" je partais manger une pizza chez Momo, mais je serais ravi de
boire un verre au bar den face. On y va ! ".
Je me retourne, on verra bien. On verra rien. Personne. Nobody. Elle
nest plus là. Elle a dû tourner un peu avant. 30
mètres, cest déjà beaucoup trop.
Bon,
de toute façon, jai faim. Pizzeria Momo, à St Paul.
Je mange dehors, seul. Deux vieilles à ma droite, le trottoir
à gauche. Les deux vioques me sont séparées par
une table vide, cest mieux. Des petits lardons posés comme
des cons sur une salade ; je vire les morceaux de tomates et les olives.
Je découpe, mélange et mange.
Jenchaîne direct avec ma " quatre fromages ".
Putain, je suis quand même un con de branleur ! Ce midi, petit
resto sur le canal St Martin, " La Marine ". On était
parti (avec des collègues) pour " chez Prune ", mais
trop de monde donc tous à la " Marine " ! Sur le chemin,
près de l " Artazart ", dans un resto très
NY, jai reconnu un petit comédien, je ne sais plus vraiment
son nom. Il avait une barbe rousse, mais je me souviens de lui imberbe
dans des films psychologisants, " à la française
", avec Melvil Poupaud, " Journal dun séducteur
" et " Généalogie dun crime ", je
crois.
Il est assis en " terrasse ", des tables posées sur
une esplanade devant un grand mur crade. Jai rien à lui
dire, surtout je narrive pas à placer un nom sur sa caboche
: Hubert " quelque chose "
Pas
de bigophone, oublié sur la table basse à Touquin, pas
de montre, cest mon téléphone qui mindique
lheure, je rentre direct me coucher.
Je passe place Catherine, le coin où amener une jolie fille pour
dîner, boire un verre. Il y a des filles assises aux terrasses,
plus que de garçons. Des tables avec deux, trois filles seules.
Mais à quoi bon ? Jai pas envie.
Je remonte le chemin en sens inverse donc. Place des Vosges, jirais
bien lire un peu, Dun château lautre
Fait chier,
jai pas la gouache.
Je forlonge en évitant de marcher sur les joints des gros pavés
de la rue de Turenne, exception des passages de petits pavés
devant les porches. Je pense que je suis un type sympa, un type marrant,
délirant même, intelligent, cultivé, sans aucun
doute, sans anomalies particulières, je pense. Je pense que je
rentre une nouvelle fois seul, que cest du gâchis quand
même, aux vues de toutes les femmes malheureuses, avec des sales
types, aux vues de toutes les petites seules ici et partout. Je pense
aussi que cette triste nuit ne se rattrapera jamais. Mieux vaut jamais
être en position de bonheur, ces nuits ressurgiraient avec fracas
!
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