" Je verrais bien un but de Cardetti ", engouffrant une fourchetée de tartiflette. Ma mère, posée comme mardi sur mon somptueux canapé de cuir ivoire, mâche ostensiblement sa part de " berrichonne ".
Le temps d’avaler mon triangle tiède et hop la " sauterelle " argentine enchaîne de son but. Paris est magique.

Ma mère mange, c’est un fait à l’oreille, mais elle parle aussi, toujours à la même oreille. " Ne parle pas la bouche pleine, il y a des règles chez moi, on ne parle pas la bouche pleine, et on ne rote pas ".
Elle m’apprend que les petits réfugiés des Tournelles sont de véritables petits choux malicieux et fugueurs, ils se sauvent sans arrêt. D’où viennent-ils ? La curiosité n’a jamais été une grande qualité de ma mère. Elle aime les gosses, et c’est déjà suffisant.
Elle me dit aussi qu’il y a deux nouvelles instits à St Etienne, deux mignonnes, dont une, plus que l’autre, qui se trémousse comme une starlette. Elle émoustille ma curiosité ; qui est l’une de mes rares qualités. Deux " bellae " que je pourrais appâter avec mon vélo flambant neuf ; carcherisé par Rodolphe, qui me l’a rendu en début d’après-midi après avoir crapahuté dans la boue de Pontault-Combault.
Elle me parle d’une autre mignonne qui bosse avec elle à la maternelle, une petite engagée pour s’occuper des mômes " à difficultés ", les branques quoi.
Je l’ai déjà vue, et en effet, c’est du mignon(d), rond, girond, blond, bon(d).

Puis, elle me parle des petites grands-mères, je ne me souviens plus très bien de la digression précise. La première vit seule, et perd complètement la mémoire ; ma mère n’en a jamais eu, c’est lorsque j’étais en DEA qu’elle commençait tout juste à se souvenir du mot DEUG.
Bon, la petite grand-mère chaparde les " Parisiens " au " Touquinois ", et surtout prend la navette quotidienne toute l’après-midi durant. Elle va à Chessy et revient sans descendre du train, et puis repart jusqu’à Provins. Quelques fois, elle descend se balader dans la cité médiévale de notre ministre de la famille (salut Christian, alors t’as pas aimé " Rose bonbon " ? ; tu sais lire ?).
Elle donne de supers pourboires, et pourrait payer dix fois sa consommation si le tenancier n’était pas un chic type.
L’autre mémé qui est partie en vrilles, se perdait dans Touquin, rentrait dans maisons, des voitures, se retrouvait au fin fond du village dans un jardin inconnu. Je n’arrête pas de me marrer en m’imaginant la tête de la vioque en train de s’installer paisiblement à la table de famille d’une maison inconnue. Une mamie pour tous !

Ma mère est une mine de récits loufoques sur les gens du village, sans méchanceté, sans médisance. Elle raconte les choses, et je les vis, les joue, dans ma tête de façon surréalistes, moqueurs, vils parfois. Je suis un faquin. De Touquin.