Jeudi 10 janvier :

Il y a des dates qui s’imposent à vous ; le 10 janvier en est une. C’est d’une part, et une part essentielle, l’anniversaire de mon père ; mon père étant un type très bien. Et d’autre part, on verra après.
Jean-Michel est donc né dans la nuit du 10 janvier 1952 à Melun, si je ne me trompe et je crois bien me tromper. C’est moi qui suis né à Melun, à une date postérieure ; mon père est né à Rozay-en-Brie, au centre géographique du département.
Je ne sais pas grand-chose de son enfance. Je sais qu’il a grandi à Melun, nous y voilà, puis qu’il a fini son adolescence à Touquin, dans la maison familiale.
C’est par la panne de mon imac que j’ai découvert le lieu d’habitation de mes grands-parents et de surcroît de mon père dans la ville de Melun qui abrite en plus d’une caserne de gendarmes, le seul centre Mac de Seine-et-Marne.
Mon grand-père m’a montré le quartier où ils résidaient, l’école primaire, le collège et lycée où mon père avait suivi une scolarité honorable, l’étage où se trouvait leur appartement, le restaurant où ma grand-mère faisait des extras pour subvenir aux besoins de son fils.
Je ne sais pas à quel moment ils sont retournés à Touquin. Village d’origine de la famille, là où Jean-Michel, petit avec ses grosses lunettes passait les vacances chez sa grand-mère maternelle, Yvonne.
Il y avait des amis, j’ignore pour la plupart leurs noms ; je connais seulement Jean-Claude et Djamila que je revois toujours. D’ailleurs, j’ai été ami avec le fils de Djamila, Frédéric. J’ai retrouvé dans le grenier une carte postale d’il y a bien longtemps signée Djamila à l’adresse de mon père. Ça m’a fait tout drôle.
Jean-Claude, pour sa part, vit à Touquin, ses enfants y sont scolarisés et tient une boutique à Rozay-en-Brie.
Année 70, Sheila, les Stones, les cheveux longs et les idées de révolution, enfin, de changer un peu la société, de l’adapter aux espérances des " jeunes ". C’était l’époque du sexe débridé, psyché et partagé. Une époque où le couple Pompidou partouzait avec Delon et Markovic. C’était l’instant palpitant d’une génération qui allait tout faire de travers par la suite. Pompidou, VGE et Mitterrand. Mitterrand pour qui vota Jean-Michel Million le 10 mai 1981.
Aujourd’hui, J2M n’a plus les cheveux longs, mais croit encore, un peu, à la révolution. En tout cas, J2M n’aime pas la société dans laquelle il doit vivre. Il préfère se retirer comme un héros " cosserien ", vu que je suis dedans depuis mardi. Tranquillité, humilité, simplicité, J2M n’aspire à rien d’autre. Il attend une possible mutation dans un coin reculé, désertifié de la France (Auvergne, Limousin, ce genre d’aventure). C’est tout le bien que l’on peut souhaiter à un homme bon. J2M n’aime pas Michel Delpech, mais ses chansons illustreraient bien l ‘état d’esprit de mon père. Rien de ringard, mais une petite pointe de douce nostalgie.
Comme Delpech, mon père est un divorcé. Je devais avoir 8 ans lorsque mes parents divorcèrent. Qui aurais-je été sans ce divorce ? J’en ai aucune idée.
Mon père a-t-il encore sa moustache ? C’est bien là une question pour laquelle je n’arrive pas à trancher.
D’autre part, parce qu’il y a également un " d’autre part " qui suit le " d’une part ", il y a une rencontre. Un an, l’apparition date tout juste d’un an. Mon père a 50 ans, Olivia a un an.
Elle a plus d’un an ; elle a eu 20 ans au mois d’août dernier, le 7 exactement. Elle est née l’année de mes 6 ans, l’année où mon père se réjouissait de l’arrivée de la gauche au pouvoir (imbécile !), l’année de la fête de la musique, l’année de Dallas et l’année de la mort de " Belle du seigneur " (jamais pu le lire !). Casimir avait disparu de l’antenne, et San Ku Kaï n’avait pas encore pointé le bout de son nez. J’étais alors à l’école primaire de Pézarches, chez Madame Leiris. J’ai vécu un moment délicat lors de mon CP. J’étais très timide, très maladroit, très con. Je me suis chié dessus de peur de demander à la maîtresse de sortir pour aller aux toilettes. Je me suis retrouvé à poil devant les " autres ", débarbouillé le cul par la gentille maîtresse. Je ressens à y penser toute la honte de l’instant, du regard de la jolie Karine, de la jolie Rosaine, de mes potes de Playmobil et des cons que l’on n’aimait pas posés sur mon petit corps dévêtu et merdifère.
Je n’ai d’ailleurs cessé de chier depuis ce jour ; je passe mes journées aux chiottes. Est-ce une réponse inconsciente à ce traumatisme de gosse ? Je ne crois pas à l’inconscient freudien. Mais le fait est là, je suis goguophile. Un goguophile européen, Florence, Venise, Prague, Cracovie, etc. J’ai chié chez Mozart à Prague, en écoutant par le vasistas un concert champêtre de Dvorak dans le jardin de la demeure du Maestro. En lisant un quelconque roman, ou peut-être un guide pour touriste. Aucun musée d’Europe m’a échappé. Je suis très organisé.
Olivia est née à Meaux, a une origine italienne, parisienne et auvergnate. Je pense que j’ai aussi un peu de tout ça dans mon génome.
J’ai également un souvenir atroce attaché à Olivia. J’avais décidé de rompre mes relations, aussi faibles qu’elles étaient, avec elle pour deux raisons que seul un esprit tordu (genre d’un gosse qui s’est chié dessus à 6 ans, ou bien que son chien lui a bouffé ses " Big Jim " pendant qu’il regardait " Starcky et Hutch ", un dimanche midi, ce genre de trucs) peut concevoir.
En gros, je lui plaisais vraiment et je devenais fou parce que je ne me sentais pas capable de séduire une telle fille (voir " L’enfer " de Chabrol) ou hypothèse plus probable, je ne lui plaisais pas et j’étais également malheureux. " Il y a deux manières d’être malheureux : ou désirer ce que l’on n’a pas, ou posséder ce que l’on désirait " Pierre Louÿs.
Donc, faire en sorte que la roue (de torture) s’arrête de tournoyer en vain. Mais le hasard, l’un de mes solides alliés en général, aime parfois s’amuser de moi.
J’étais paisiblement, avec Sophie et Cyril, en train de déambuler nonchalamment dans le hall du Gaumont de Disney lorsque j’aperçus la belle Olivia, avec un jeune type, naze mais bien réel toutefois. Il m’était facile de l’esquiver, de me faufiler entre les gens, de me cacher entre Sophie et Cyril et ainsi disparaître complètement.
Mais non ! Derrière le jeune couple assassin se cachaient des copines profs qui, elles, m’avaient vu. Elles m’interpellèrent, j'étais obligé de venir les saluer. Rouge pivoine, avec arrêt cardiaque, je croisais et frôlais Olivia et son petit ami ridicule, rejetant tout croisement de regards. Un cauchemar total.
Je n’ai depuis aucune nouvelle d’elle.