Dernier couloir, dernière ligne droite, bientôt l’air pur et la lumière du soleil. Personne autour de moi, je suis seul, peut-on dire.
Je marche toujours assez vite, j’aime bien aller vite, à pied. Je ne lambine jamais. Vite, je traverse les rues, regarde les vitrines.
Je ne suis pas encore dehors, j’aperçois les portes de sortie du métro. J’ai une petite montée d’appréhension. Je suis toujours coincé devant ces portes que l’on doit pousser, la peur qu’elle me résiste et reste close. Je ralentis mon pas alerte. J’attends que quelqu’un me dépasse, que je n’aurai plus qu’à suivre. Mais non, je suis toujours seul, nul badaud pour me secourir. Je devrai tenter moi-même l’épreuve de la porte.
Il y en a trois, il faut bien choisir. Ne pas se tromper, et pousser la moins récalcitrante, la plus complice, la plus amie. Encore une question de choix, de chance et de hasard.
Je me décide pour celle du milieu, me concentre, tends les muscles de mon bras, me prépare au combat. Je me retourne une dernière fois pour vérifier que personne ne sera témoin de ma probable défaite. Personne. Un long couloir triste et tranquille. Des pubs pour des disques durs de " Surcouf " sur les murs. Je retiens mon souffle, en apnée, je pousse avec conviction, m’aidant également d’un coup de pied, la porte centrale, elle coulisse, je suis libéré.
Je gravis avec légèreté les marches qui me conduisent à l’extérieur. J’ai le soleil dans la gueule et une odeur de bouffe dans les narines. Je suis devant le café où j’ai rendez-vous.
Les choses sont bien faites, tout de même. Je ne peux pas trop nier cette évidence.

Une autre porte à pousser, ou à tirer, je ne sais jamais, j’hésite, j’attends qu’une personne s’y risque. J’embraye sur la sortie d’un vieux type, je pénètre enfin à l’intérieur de l’endroit.
Où m’installer ? En général, je serai allé au fond, près des gogues, dans un coin dissimulé, peinard. Mais là, je dois retrouver une amie, elle doit pouvoir me voir et me reconnaître. Me cacher n’est pas une solution. Je me faufile entre les tables, et me pose à une table dans la partie la moins peuplée. Une étape de complétée. La prochaine est la confrontation avec le serveur et l’obligation de choisir une boisson. Seul, c’est à moi de décider, d’imposer mes goûts. " Un Perrier ", deux syllabes, c’est facile à dire et je ne risque pas qu’on me réponde qu’il n’y en a plus.
Un sans faute pour le moment. Je suis installé, servi et vivant. Je ne transpire pas spécialement, mais mon ventre tambourine, je borborygme à fond.
Qui suis-je ? Pour attendre une si jolie fille. Je repense à mon ventre mou, flasque qui refuse ostensiblement de se muscler malgré mes heures de vélo et de tennis. Pourtant, je suis un gringalet, un type que l’on prend pour un maigrichon, un trop maigre, un sans force. Je suis maigre gras, un " thin fat " en anglais. Aucune densité. Un bâtonnet de graisse qui refuserait de durcir. L’horreur.
Et puis, ma tête ! Quelle plaie ! Il y a des glaces partout dans ce café. Le portrait de Dorian dans tous les angles, c’est immonde. Je commence à paniquer, à vouloir fuir, à penser à m’échapper. File, file, mon ami. Tu n’as rien à faire là, devant celle qui va arriver. Bientôt.

J’ai rencard avec une fille magnifique, blonde, brune, rousse, je ne sais pas. Elle me plaît, elle est belle. Comment s’appelle-t-elle ? Je n’en sais trop rien, à vrai dire. Virginie, Florence, Héloïse, Olivia, Nathalie, Caroline, Miriam, Alysson, peu importe. Elle ne devrait plus tarder.
Pourquoi ? Que vient faire cette beauté ici, devant moi, avec moi ? C’est l’un des mystères supplémentaires de la vie. De ma vie.
Je me sens un peul mal, suffocant, j’ai les couilles qui me grattent. Je n’aurais pas dû les raser.
Un ami m’a conseillé de me raser les poils des couilles, c’est plus propre. Mais ça gratte. J’ai également épuré, élagué ma touffe pubienne. J’en gagne en longueur, en pureté, en design. Ça a de la gueule. J’ai une bite à la Starck, profilée, chromée, customisée. Un bolide de compétition.

Je m’imagine de retour dans mon studio avec la jeune fille gracile et inexplicablement amourachée de moi. Je passe les maladresses des premiers gestes, de l’installation sur le canapé, des verres servis et aussitôt renversés, du malaise ambiant. Je zappe.
La jeune fille, sémillante, pétillante, enivrante ne me refuse rien, bouche, nez, oreilles, gorge, cheveux, épaules, bras, avant-bras, mains, doigts, ventre, nombril, seins, cuisses, mollets, pieds, fesses, tout m’appartient à ce moment, pour combien de temps ? L’usufruit d’un corps ne dépend pas de moi. Je fais mon possible. J’essaie d’avoir un peu de pouvoir sur ce mystère.
Quel malentendu a conduit cette somptueuse à se donner, un instant, à un type tel que moi ?
Je n’y comprends rien.
Mes couilles m’irritent toujours autant, mon Perrier est vidé, la fille n’est toujours pas là. Je bande un peu, après ces rêves éveillés. Mon verre vide, le serveur va revenir. Et la scène se répètera. Encore le petit trouble de la commande et quelques euros envolés.

Le cauchemar de l’attente et des prospections prend fin avec l’entrée souriante de la jeune beauté. Qui est-ce ? Je ne pourrai vous le dire. Est-elle grande, petite, avec des seins saillants et lourds, des petits coquins et fougueux ? Je ne sais pas. Ses yeux sont-ils noires et intenses de ces beautés latines de mes voyages d’Italie, bleus et claires des jolies blondes des magazines, bruns et complices des beautés espiègles ? Je ne vois rien.
Je ne sais pas du tout à quoi ressemble cette fille. Ça commence à être désagréable. Elle m’écoute, me soutient, je le sens. Mais qui est-ce ?
Je ne tente aucun prénom, tous semblent lui aller. Mais bon dieu, où je suis, et avec qui ?
Elle rigole, rit, s’étouffe un peu. Elle ne parle pas. Elle me regarde. Avec amour. Il pénètre au fond de moi, je le sens bien, m’indispose et m’enorgueillit.

Elle ne boit rien. Je cherche à en voir plus. Je veux voir ses yeux. Ils sont beaux, idéaux. Mais je n’en sais toujours pas plus. Qu’est-ce que cela signifie ? Je suis avec une fille parfaite, qui m’écoute, qui me sourit, qui m’aime et je ne vois rien. Je ressens, je sens qu’elle est belle. Mais c’est tout. Je me concentre comme un dératé, je la fixe, j’oublie le reste. Rien, toujours rien de plus. Son amour m’envahit toujours. Une sensation de bien-être absolu, une puissance atomique m’irradie dans mon corps entier. Je prends la mesure que je suis un fils du soleil, de la poussière d’étoiles.
Je suis bien pour la première fois de ma vie et j’en ignore tout.

Bip, bip, bip, un téléphone sonne. Bing, quelque chose tombe au sol. Je vois mieux. Un écran, du bruit, des bips. Je suis chez moi, seul, allongé sur mon canapé blanc. Qu’est-ce que je fais là ? Où est la fille ? Et le café ? C’est quoi ce bordel ?