Je traverse tout penaud, encore un peu troublé. Je suis sur la place St Paul. Je ne sais pas trop où aller. La montée de la belle Jessica m’a embué l’esprit, et les yeux. Piquet, droit, je me sens tout bête. Le temps est contre moi, il est 19h40. J’ai rendez-vous avec Pascal et Philippe à 20h au Cannibale. Quand le temps me manque, une seule réaction. Je cours. Je cours vers Bastille. Avec mon sac, mes chaussettes et mon caleçon propre ballotant dans le dos. Je plonge sous terre, cours dans les allées. Sur le quai, il y a un métro. Ça tombe bien. A Oberkampf, je me goure toujours. Quelle sortie. Je choisis, cours. Dehors, je me retrouve tout en bas. Je cours, ça grimpe. Je grimace. Mon ventre mou ballote. Tout ballote. Je zieute rapidement les horodateurs, pour l’heure. J’arrive près du Charbon, il est 20h. Un gars sort de ma myopie pour mimer ma course. C’est Pascal, mais pas celui du rencard. C’est Pascal Bories, accompagné de Laurence. On discute vite fait. C’est comme dans le journal dit-il, Stéphane toujours à la bourre en train de galoper, l’air bien con. J’hésite à lui proposer de nous rejoindre, mais il n’est pas tout seul, et l’idée du repas est de présenter Philippe à Valérie, qui ont pourtant le même éditeur et le même directeur littéraire. Je repars. Je cours, laissant derrière moi un ami du bordel. Me dis que Régis passera peut-être aussi, traînant sa carcasse dans les zincs de la rue Jean-Pierre Timbaud. Je passe en petites foulées devant le resto africain, j’approche du Cannibale. Essoufflé, suintant, rougeaud, je pénètre. Yeux plissés, par ma myopie et la sueur coulant, je décortique les lieux. Personne. Je suis le premier. Haletant, je prends une table, mon barda est une immense masse assommante avec la fatigue et le stress de ma course. Je patauge entre les chaises, la banquette, je suis bien maladroit pour poser mes fesses sur cette banquette rouge. Deux filles ne sont pas plus adroites, et s’asseyent à ma gauche. Je babille quelques trucs, certainement du genre " pas facile de se faire une place ici… ". Avec un air aussi lamentable que ce talentueux M. Bean. Je souffle, dans ce brouhaha kitsch. Pascal intervient à ce moment, salue les deux filles pensant qu’elles sont avec moi. C’est drôle. Pascal revient de Guyane, où durant 15 jours, il a analysé les sols de ponte des tortues. Il vivait en compagnie de deux filles dans une " cabane " locale, deux filles pas bien jolies, rassure-toi Bénédicte, d’Angers. Deux filles plus intéressées par les petits indigènes amérindiens. " De vrais petits sauvages, aux visages fins, gracieux ". Le temps des discussions est interrompu par la patronne du bar, une Brésilienne, pas très aimable, l’air toujours exaspéré. Elle nous déporte de l’autre côté, sur une autre banquette de cuir rouge. Car nous allons dîner ensemble ce soir. Sauf que Pascal ne pourra pas rester, il a " du boulot ". Il est toujours aussi sérieux. Et économe. Valérie nous rejoint, " Libé " en bandoulière. Petit moment de silence. Ça discute. Alternance de blabla sur l’écosystème littéraire et celui des tortues pondeuses de Guyane. Analyse des strates du sol, et carotte sur les tribus littéraires et journalistiques. Gaillard tout en noir, Philippe en vadrouille, se pose près de nous. Nouveau moment de silence. Quatre inconnus. Je suis le lien. D’ailleurs, ça commence par des propos sur le journal. J’ai pas calculé sur le moment, mais je suis en compagnie de trois lecteurs occasionnels. Philippe zappe les considérations géopolitiques, que Pascal " préfère ", et Valérie lit plusieurs jours à la fois. Puis, la discussion va et vient entre la sortie les livres de Valérie et le " Cosmonaute " de Philippe ; le tout est vrai. Sans oublier Pascal. J’apprécie. Le " petit père termite " n’est pas largué dans nos histoires. Philippe nous parle de son expérience d’extermination totale, à l’échelle de son arrondissement, qui s’est fini par un parquet percé tous les dix centimètres. Mais rien à faire sous la pression des doigts pointés sur celui qui dit non à cette mission collective de sauvegarde de boiseries. [Dans quelques siècles, les " néo-humains " qui peupleront les planètes " voisines " auront le gène du termite, lui permettant de manger du cellulose ; pourquoi ?]
Pascal nous abandonne, " JO de LA, Ain, Bellucci ". Je m’en souviendrais. Valérie insiste sur les rapports de Philippe avec sa femme, son fils. Philippe parle, il a besoin de confier, de se confronter, d’exhaler. Je me sens spectateur. Valérie revient, et revient encore. Je pense que la simple phrase " je l’aime " est une réponse acceptable. Je me dis que je pourrais vivre en autarcie avec la femme que j’aime ; vivant seul déjà, sans la femme que j’aime. Je me dis aussi que je pourrais devenir aussi cette machine à broyer, cadenassant tout, blocus intégral de l’autre ; l’attente si longue rend fou. [Les cosmonautes confiner dans des espaces réduits, en apesanteur, deviennent fous, ex : la station MIR.]
Seul chez moi, seul en moi. Je n’aime personne, je n’y arrive plus. Epuisé par Ingrid, Olivia et d’autres disparues dans la matière noire, qui bouffe, tels des radicaux libres, ma petite peau d’espérance.
Valérie commande un taxi. On boit quelques verres. L’or de Philippe s’impose sur ma bleue. Il se rattrapera à Longchamp me garantit-il ?
Qui ce soir à manger qui ?
Nous quittons le Cannibale. Vivants. Yeux brillants. Philippe a une Golf. La voiture des écrivains. J’ai une sympathie innée (ou acquise) pour les types à Golf.

Je me rallonge, une nouvelle fois, mon retour jusqu’à chez Pascal, pourtant au bout de la rue St Maur. Il m’ouvre la porte, entre deux (phases) sommeils, on discute un peu. Pas trop longtemps, demain, on se lève. Demain, il travaille puis part rejoindre la belle Bénédicte ; pour lui faire un bébé.