Un rouge-gorge justement sautille dans la cour blanche de gelée. Les toits de la forge sont encore cotonneux. Comme la crèche de notre enfance.
Ma grand-mère me dit que c’est signe de froid, si les rouges-gorges se rapprochent des maisons. Je rétorque que nous n’avons nul besoin de ce signe pour se rendre compte du froid hivernal qui me plaît tant. J’ouvre la fenêtre et jette quelques miettes de pain à mon ami oiseau, celui qui cache les kikis de jeunes filles.
Je m’attable. Tranquillement j’entame ma revue de presse, volumineuse depuis deux semaines et le surabonnement de mes grands-parents puérils. Vieilles pies se jetant carte visa en main sur toutes les promotions brillantes.
Entre biscottes et café au lait, je découvre le minois de Néo parmi organdis plaisants.
À quand voir MS, sa jolie fiancée, en mousseline plissée et tulle rose du désert ?
Ma grand-mère épluche une laitue. Mon grand-père regarde la Cinquième. Je lis l’article sur le livre de Nicolas dans le Figaro Magazine. Un gratin de purée-fromage gonfle dans le vieux four à gaz.
Je me perds dans les yeux noisette de la petite Emma. Il y a tant de livres édités, tant de femmes à aimer. Nos magazines en regorgent. Ma grand-mère me ramène à la réalité, je dois aller chercher chez moi mon grand saladier, il serait fétiche. Ah bon ?
Un saladier en plastique transparent, il a toujours l’air sale. Je le nettoie avant chaque usage. Mais il garde inaltérablement son aspect trouble. Je profite d’être chez moi pour regarder mes mails. Mes courriels. Pas grand-chose.
En cherchant ma lettre de motivation écrite pour ma boîte d’aujourd’hui, je découvre deux textes oubliés. Je ne me souviens pas de les avoir écrits. Je les relis, avec plaisir. Mais d’où viennent-ils ?

Le bonhomme des yeux, mardi 13 mars 2001, 23 : 21
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Alysson, je ne sais jamais comment écrire ce prénom, " Alysson " ou bien " Allison ", tout ça n’est pas très important, mais très énervant. Je choisis l’écriture à l’anglaise, tandis que Beig préfère la francisation du prénom. " Alysson ", ça me rappelle la chanson nullissime du petit Jordy. D’ailleurs qu’est-il devenu ? Un adolescent boutonneux et coléreux, un petit con, quoi.
Alysson est loin d’être une adolescente désagréable, c’est même tout le contraire. Un petit bouton de gentillesse, en ce début de printemps, où il pleut tout le temps. Penser à changer de région.
Alysson est une fille si charmante qu’elle en perd tout attrait. Il m’est bien difficile de la considérer comme l’adolescente qu’elle est, elle est si mature. Je me sens toujours assez mal à l’aise en sa présence, elle m’impressionne. Mais, il est vrai que je suis facilement impressionnable, ne faudrait pas qu’elle se galvanise, la petite.
Tout ça pour dire que je l’aime beaucoup Alysson avec un " y ".
Je l’ai connu, il y a deux ans, je crois, elle portait des T-shirts de Korn, elle était toute mignonne, un vrai caractère derrière une carapace de patchs de groupes de torturés du riff.
Une véritable affection est née pour ce petit bout de chou tout sourire. C’est vrai qu’elle a un beau sourire la petite Alysson. Un putto, un chérubin de la joie, de la gaieté, une farandole de Luca Della Robbia.
Alysson change souvent de coiffure, mais son sourire est immuable, une bonté figée, gravée ad vitam æternam, incommensurable de sérénité. J’aime ce sourire.
J’aime aussi sa voix, d’ailleurs, je suis toujours " québlo " quand je l’écoute au téléphone, enfin…
Aujourd’hui, j’ai parlé à Alysson, chouette. Elle m’a convié à discuter avec elle. Je lui avais proposé un plan photo, mais nous n’arrivions jamais à faire correspondre nos emplois du temps. Elle avait tantôt du baby-sitting, tantôt un impératif familial, ça devenait pénible.
Cette fois-ci, elle avait rendez-vous chez " le bonhomme des yeux ", car Alysson ne voit rien.
C’est peut-être pour ça qu’elle sourit tout le temps ? Moui, enfin, ça casserait mon idéal.
Elle me raconte donc qu’elle annule notre sortie sur Paris, ça m’arrange, car je n’avais plus envie de faire du relationship avec Frédéric. Je pourrais rester chez moi et ne rien faire. " Ne fais rien, et tout sera fait " Lao-Tseu.
Je lui montre le disque d’Edouardo, " le con avec un bouquet de fleur ", elle s’attarde sur la deuxième, une reprise de " Tu veux ou tu veux pas ". Elle fixe de son regard scintillant, oui, Alysson a le regard qui scintille, le beau Cyril et lui pose la question. Il ne répond pas le con.
Une jeune fille comme Alysson m’aurait posé la question, mais moi, je ne suis pas " le beau Stéphane ", j’aurais su répondre, " Je veux ". J’ai toujours la bonne réponse, mais on ne me pose jamais les bonnes questions. "

Essai pour Blonde, jeudi 3 mai 2001, 20 : 12
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Essai d’historicité sans prétention téléologique à l’intention d’une blonde.

Préambule :

" Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. " Malraux.

Ma chère Chrystelle, il serait nécessaire de revenir sur cet aphorisme, cette prophétie, cette citation.
J’en appelle à mes souvenirs de St Augustin, dans Les Confessions. Dans cet ouvrage majeur de l’augustinisme, le mot " religion " est étudié dans deux axes étymologiques.
" relegere ", réfléchir à, relire, repasser dans sa mémoire.
" relegare ", reléguer, isoler, écarter.
" religatio ", action de lier ou d’attacher (la vigne).

Que nous apprend l’étude étymologique du terme " religion " ?
La religion est un lien, entre la divinité et les Hommes ; et entre les Hommes entre eux, vivants entre vivants, mais aussi vivants avec les morts.
La religion, c’est " relire " et " relier ", le passé, le présent et l’avenir. Mais, aussi " écarter ", ceux qui sont en dehors de la religion, ceux qui ne croient pas ou qui ignorent.
La religion, c’est une gnose, une connaissance. Une connaissance et un contrat. Un contrat entre Dieu et les croyants.
En tant que connaissance, la religion a un dogme, des lois, des rites. Ces lois sont issues d’un passé, d’une vision du monde (genèse, cosmogonie), d’une " rationalisation " du monde.

Je ne crois pas que la religion soit, par nature, opposée à la raison. Nous verrons ce point plus tard.

Mais revenons à notre Malraux (dont Drieu était l’ami, et le parrain d’un des fils). Malraux en utilisant le mot " religieux " s’inscrit dans une volonté de spiritualité. Une spiritualité qui s’opposerait à l’Eglise, au clergé.

Dieu est mort avec Nietzsche, l’Homme meurt avec les totalitarismes du XXe (communisme, fascisme, national-socialisme, social-démocratie capitaliste).
Malraux croit, espère, à un renouveau de l’Homme, un néo-Humanisme. Nouveau Pic de la Mirandole ?

Deux paradoxes :

Sciences et Raison sont-ils liés ?
Religion et Raison sont-ils antinomiques ?

La religion expose une vision globale du monde, de la création à la fin. Elle établit des règles, des lois. Des structures encadrent ses dogmes. Elles posent des postulats comme un physicien poserait ses axiomes.
La religion se distingue de la superstition par sa structure " rationalisée ", hiérarchie et finalité. Elle aide le chemin du salut.
Si, on accepte le postulat de départ de l’existence de Dieu. Ici repose le vrai problème, agnostique ou gnostique, croyant ou sceptique.
Mais, il y a une méthode (une gnoséologie) dans la religion, comme en astronomie, en géologie, qui sont des sciences reconnues.

Religion et Raison ne sont donc pas antinomiques, les grands scientifiques sont généralement des croyants. Ce qui peut remettre en question l’idée reçue que la science serait foncièrement liée à la raison.
De grandes découvertes sont issues du hasard, ce sont des découvertes empiriques : La pénicilline (accident), la gravitation newtonienne (imaginaire, accident).
L’imaginaire précède la théorisation. On conceptualise puis on réalise, ça peut paraître évident, même pour une blonde !
La fantaisie d’Einstein est connue, les dessins de Vinci, limité par son époque…
La science dérive du rêve, du désir, de la fantaisie.
Dans le domaine de la connaissance globale, des postulats de base : temps, espace.
Notre connaissance du temps (création du monde) est basée sur un postulat de genèse, le " Big Bang ". Théorie (hypothèse) impossible à conceptualiser. Tout comme l’expansion ou non d’un espace infini ou fini, mais en totale croissance.
Ce sont des postulats de base admis mais non-testables.
Je sais, tu vas me dire, tu confonds " science " et " invention ", " tu ne parles pas des sciences fondamentales, les mathématiques par exemple ".
J’y arrive impétueuse blondinette à chien.
Ici débute l’étude historique :
Arbitrairement, je commence à Démocrite, de l’atomisme au matérialisme de ce pauvre Epicure (en effet, la pensée d’Epicure a été galvaudé, c’est triste, je sais, les blondes, ça pleure pour un rien, mais ne pleure plus, je suis là).
Puis Pythagore (" tout est mathématique dans la nature ").Les blondes sont réconciliées avec les maths, elles sont elles aussi des axiomes mathématiques !
Bond en avant, hop, Descartes, Spinoza, Leibniz, début de la méthode (discours aussi !).
Le XVIIIe (le siècle, pas Barbés, ne sois pas sotte), idéologisation de la science, Le Condorcet, Rousseau, Kant.
XIXe, je sais tu connais, mais t’emballe pas. Le positivisme (Auguste Comte) qui dérivera vers le scientisme, la science peut tout. Mort de Dieu, par un allemand wagnérien puis Bizetien !
XXe, la technologie toute puissante. L’homme maîtrise l’atome imaginé par Démocrite (la boucle est …), il impose une genèse scientifique (le hasard des " quarks ", particules subnucléaires tirant leur nom d’un terme de James Joyce), il découvre son passé, par la paléontologie, l’anthropologie (découverte de Lucie (hommage aux Beatles) en 74, Abel découvert récemment) et il a le pouvoir sur son avenir, il peut détruire sa planète, il peut modifier entièrement son biotope en une génération.
Et tout ça grâce aux sciences, à la technologie.
Technologie intimement liées aux sciences, mais répondant toujours à une volonté humaine plus proche de l’imaginaire que d’une démarche méthodique et mathématique.
Effectivement, Einstein impose son E=MC2. Mais, c’est le rêve (du petit Albert) qui permet cette équation.
Coppens découvre l’australopithèque afarensis là où il est possible de chercher. Mais l’on sait aujourd’hui qu’il existe tellement de chaînons qu’aucune théorie d’évolution est possible (cf. les recherches de Langaney).

La science domine notre vision du monde, mais paradoxalement ce sont nos rêves qui stimulent et structurent la science (empirique ou fondamentale).
La science n’est pas foncièrement liée à la raison. La science peut être déraisonnable.
XXIe, la génétique issue de la science fondamentale (la recherche théorique) bouleverse le vivant (eugénisme, déterminisme, biotope, écologie).
La robotique (du cyborg à l’Intelligence Artificielle (très utile aux blondes)) pose d’innombrables questions, dont la principale : " Qu’est-ce qu’un homme ? ".

La religion, la raison n’ont jamais cessé d’habiter ensemble dans l’esprit humain.
Séparées par des idéologies qui ont conduit aux crimes connus, elles sont inséparables.
L’homme n’a jamais connu une phase de régression technologique ou scientifique. La religion n’a jamais amputé la science, quand elle était toute puissante, la technologie progressait tout de même. Elle n’est pas archaïque.
L’essor fut exponentiel au moment où l’idéologie remplaçait la religion. Mais " idéologie ", " religion ", nominalisme !
Le XXIe sera la suite du XXe. Tout bêtement. Le retour de la spiritualité (par l’Asie, qui dominera démographiquement le monde) ne sera pas un frein à la course à la connaissance, à la science, et il y a aura toujours des blondes.
Pour mon plus grand plaisir. "

Après manger, après avoir fait la vaisselle de mémé, je m’accorde une heure avant le match de basket " Kings vs Wolfs " pour lire " Mer calme à peu agitée " d’Alexandre Millon.
" Les jeudis de Monsieur d’Alexandre ", son premier roman, disparu de sa biographie en raison d’une rancœur d’éditeur (L’Harmattan : éditeur à compte d’auteur), reste un roman à lire. C’est dommage qu’en raison de ce mauvais vendeur de livres, il ait été jeté aux oubliettes.
Au début, je note les phrases qui me parlent, puis, ma lecture prend le dessus à mon obsession de tout notifier.
Morceaux choisis

Page 13, " Solitaire, mais sociable. On sait que ce n’est pas seulement l’amitié, l’amour ou l’intérêt qui fonde la sociabilité, mais l’expérience de la souffrance commune. "

Page 19, " Il avait 11 ans, elle 10. Une vraie petite princesse. Un vrai sourire. Et entre les petites dents écartées cette petite fenêtre. Une vraie blondeur de conte de fées. Un cauchemar pour pédophile. Ils fréquentaient la même école, pas la même classe. Après de longues semaines d’hésitations, à la récré, il lui avait dit qu’il aimait très fort. Un amour unique. Des flammèches dans les yeux. Il avait osé. Elle, elle lui avait dit qu’il était laid, affreux et que jamais, jamais elle ne l’aimerait. "

Page 21, " Il estimait de plus en plus que seuls le cœur et le corps des femmes pouvaient retarder le gâtisme triomphant. "

Page 24, " Un petit fond dépressif. Une tendance à la culpabilité. Un bon stock d’angoisses. Une méfiance innée face aux normes établies. Une nappe souterraine d’agressivité latente et aussi pas mal d’impertinence. "

Page 25, " Il épluchait avec méticulosité une grosse pomme. Comme d’habitude il avait réussi sa jolie spirale bicolore. L’épluchure était tombée sur la page des faits divers d’un quotidien. Tout le monde sait que le quotidien est une spirale. Que les spirales sont dans les faits divers. Et que les faits divers sont des épluchures. "

Page 65, " Avant qu’il n’arrive avec son bouquet elle s’était arsouillée toute seule, comme une grande, avec de la vodka-gingembre. "

Je finis d’un trait ce livre plaisant dans le timing prévu. Je m’assoupis devant la NBA. Je me réveille à la fin du match, je vois l’écran se refléter dans la glace de la table basse, comme un songe peint par Rossetti.
Je repense au surgissement du texte sur Alysson. Je parlais d’elle à ma mère hier soir, je lui montrais sa photo dans le " Elle " consacrée à sa sœur Vanessa, 30 ans comme le magazine.
Elle me parlait des " Sources ", des exploits de ses amis dyslexiques et poivrots là-bas. Dyslexique et poivrot ! ça me rappelle quelqu’un, t’es là Cissou ?
Je n’ai pas de nouvelles depuis plus d’un an, depuis que je lui avais donnée l’adresse de mon site. Elle a sûrement lu le texte " Les Sources ", dans lequel sa cousine Pascale est un peu malmenée.
Ce texte semble être un centre de gravité. Un noyau puissant qui contrôle ce monde de coïncidences.