Réveil dur, mal dormi, cauchemars mais aussi quelques rêves, grâce à...
C'est toujours "grâce à" que l'on fait de jolis rêves. Une étincelle, une surprise, un imprévu, une imprévue, un délice, une chimère. Ça ne dure jamais très longtemps.
Je suis rentré sans ma petite veste que j'aimais tant, et sans mon chéquier et quelques billets ; faut pas laisser une veste seule aux "Sources". Tant pis.
Tant mieux même. Cette mésaventure faisait partie d'un joli scénario. Je me ferais bien piquer toutes mes vestes si à chaque fois j'avais la chance de "la" voir un instant.
C'était vivifiant de mirer sa petite bouille, toujours identique à elle-même.
Je suis heureux de la voir resplendissante, d'ailleurs elle l'a toujours été, même avec un plâtre au pied, elle trottinait avec "pétillance".
Ok, ce mot n'existe pas, mais un jour, il sera dans le dico.
"Pétillance" : relatif à ...
Qui produit un effet euphorique et bénéfique à celui qui en est témoin.

Drôle de soirée, décantée assez tard, par la venue de Cyril. Je comptais passer la nuit pour enfin terminer un roman commencé en avril 2001.
Je l'avais un peu laissé tomber au moment de mon injuste suspension, en raison d'une infâme manipulation administrative d'un supérieur hostile. Mais personne ne bougea, au contraire. Il y a des milieux où l'indépendance et le talent sont des crimes incommensurables.
Puis, avec mon nouveau, le temps passait à vive et décourageante allure. J'avais perdu l'esprit de cette histoire.

Cyril débarque ; il n'a pas pu voir sa belle berbère, à jamais cachée sous sa bourka de jeune femme établie.
On vide la bouteille de blanc en écoutant de vieilles chansons des années "Nostalgie". Je prends ma veste en lin Bill Tornade, mon chéquier et c'est tout.
Je ferme ma porte et laisse les clés dans sa voiture. Nous voilà partis. C'est moi qui guide, en prenant des petites routes sans maréchaussée.
On navigue à 80 kms/h, en écoutant un "best of" de Noir Désir, je crois.

On se gare peinard, il faut trois heures à Cissou pour sortir de sa voiture, faire le tri dans ses poches, un nombre incalculable de poches, cherche ses clés, sa thune, ses papiers, indéfiniment.
On arrive tout de même à se lancer à l'assaut du lieu.
"Pas de blouson à déposer". Non. Je garde ma petite veste qui contient mon chéquier. À cet instant du récit, j'aurais dû prévoir l'intolérable fatalité.
Fafa est derrière le bar ; j'ai toujours eu l'impression qu'il me détestait ce type. Mais, pour ma part, je n'ai aucune animosité. J'ai cru déceler chez lui qu'il aimait bien mon pote Judi. C'est pour ça que j'ai cette sensation de ne pas être apprécié.
Mais là, il me salue poliment. Ça commence bien.

Cyril navigue à l'aveugle, ses lentilles le font souffrir. Il prévoit de se faire opérer, mais avant il a quatre dents de sagesse à dégager.
Il se planque dans un coin pour avoir une vue d'ensemble, il craint d'avoir, en raison de son regard absent, mis quelques vents à des amis perdus dans sa brume vision.
Mais non. Pas d'amis ce soir. On fait un tour du propriétaire, la terrasse est plus que calme, à l'étage, dans la grande salle, quelques tables supportent des types entre types. Pas de gonzesses.
Mais il est encore tôt, tout juste minuit.

On squatte à une table à la terrasse, juste en face de la piste de danse. J'imagine que Cissou a voulu venir là à cause de la jolie serveuse du secteur. Une amie à lui, une brunette sympathique. Je confirme.
On commande une bouteille, une bouteille de sky, du Campbell. Cissou, privilégié, a une coupe de champagne en plus. Le privilège des yeux bleus.

C'est calme, bien calme. J'aperçois la silhouette de Lilian, l'homme à la petite cage thoracique. C'est un ancien nageur, un bon sûrement, à la vue de son torse et de ses gros bras.
Il est lieutenant de gendarmerie, instructeur en droit à la caserne de Melun. On a encore parlé de la belle Christine, une "femme de sa vie" ; d'ailleurs elle a eu son concours de CPE, "félicitations".
Je rigolais en le voyant arriver, lorsqu'il faisait les derniers mètres qui le séparaient de notre table. Je savais pertinemment qu'il allait à un moment évoquer la craquante Christine. C'est comme ça, aux Sources. Les choses coulent, mais restent identiques.

Cissou se sert un verre de sky, une belle dose à la Cissou, et Lilian a déserté. Je décide d'aller zieuter un peu si des gazelles s'abreuvent dans la salle principale.
J'entame un mouvement, me retourne et aperçoit au loin, à l'autre bout de la salle, assise à une table, une blonde, que sais-je ?, une fille magnifique, que dire ?, je reste scotché littéralement.
La fille se lève et se dirige vers moi, courageux comme je suis, je rebrousse chemin et me rassieds. Pas envie de tomber en syncope en la croisant.

Je sens une présence derrière moi, non, je crains que cela soit ce que je pense que cela soit.
Une franche respiration et un geste du buste tonique, je fais face à la belle.
Yes, yes, yes, i love this instant. "Grâce à" se trouve devant moi. C'est une ancienne petite du lycée, une petite toujours en mouvement, positive et à la crinière flamboyante, rouge et touffue, ondulée et soyeuse. Un petit être magique, genre dans les mythologies celtes, une sylphide malicieuse de Brocéliande.

Je n'avais plus de ses news depuis des mois, trop long, vraiment trop long. Elle ne répondait pas à mes mails et je ne suis pas un type à téléphoner.
Elle s'est imposée dans son taf, elle est heureuse et épanouie et doit brasser pas mal d'argent. Elle pétille en m'annonçant l'achat de sa nouvelle voiture, rouge et rapide.

Elle n'a plus ses bouclettes, mais le changement est radical et effroyablement efficace. Sa douceur et sa gaieté sont toujours là, mais elle a pris une envergure intersidérale. Cissou est sous le charme, moi, je l'ai toujours plus ou moins été.
Elle reste avec nous, c'est sympa. Son petit ami, toujours le même depuis notre rencontre, preuve de sa probité mentale aussi, est resté avec leurs amis.
C'est un pur moment de bonheur, c'est une vraie source de vie.
Lilian réapparaît, normal. Il dégote son numéro et prétextant l'achat d'un appartement. Mais elle ne semble pas conquise par le beau gosse au torse tarzanien.

Cissou me dit à l'oreille qu'elle pétille avec moi. Il est con parfois le Cissou. Elle m'apprécie, et elle a bien raison. J'ai toujours été un gars sympa avec elle et ses copines. Pas de raisons d'avoir un autre comportement.
Mais elle "pétille" fortement en compagnie du beau Cyril. J'ai le sens des réalités, on ne me l'a fait pas à moi. Je suis assez échaudé.

M'en fous de tout ça, je prends ce moment-là. Point final. Je suis toujours réjoui de passer quelques moments avec elle, à discuter de nos trajectoires réciproques. Je crois qu'elle croit en moi. À quand mon premier roman ?
Faudrait-en finir un d'abord.

Je retrouve aussi de gars sympas, Rémi et Rémi et leurs amis. C'est discutant à leur table que les trois malfrats ont perpétré leur crime. Infâmes salauds !
Ils étaient trois, je le sens. Je l'ai compris le lendemain, sur le moment, j'en avais rien à foutre.
Assis avec mes amis "Rémi", j'avais aperçu Caroline, l'une des filles de mes chroniques de 2000.
Elle m'aperçut et fit en sorte de ne pas capter mon regard, elle avait vraisemblablement lu mes trucs pourris. Elle semblait si gênée, moi rien à battre, avec des sky dans l'estomac.

Puis, Davina débarque avec Vincent et leurs amis. La pièce s'anime de plus en plus, Cissou emballe une vieille gitane grasse. Ça part en couilles !
Davina me rappelle notre rencontre, elle avait 11 ans, elle a 18 désormais. Ouais, j'ai été son pion, elle était mon "bébé des îles". Tout ça est si loin.
C'est une fille chouette, bien trop adulte pour son âge. Trop de moches trucs dans sa petite caboche, elle mérite tellement mieux.
Elle repartira avec un zikos autiste, je hais les musiciens. Pas les bons, les autres, la majorité.

"Grâce à" vient me dire au revoir. On parle de se voir dans la semaine sur Paris, mais je sais que ce ne sont que des mots. Je ne la reverrai pas, c'est certain.

Cissou est toujours avec la vioque, d'ailleurs nous finirons la nuit avec elle, ses copains étant partis précipitamment. Voilà, ceux sont eux les coupables ! Indubitablement.

On dépose la mémé chez elle. On rentre, hors de question d'y toucher plus. On a d'ailleurs trop touché, plus que de raison. On a les mains sales.

Les mains sales, sans veste et le souvenir de "grâce à".