Dimanche 12 août :
Toujours ces coïncidences qui peuplent
mon aventure.
"Prenez un ticket et en route pour l'aventure", telle est la devise
de Johnny Depp, tiré d'une phrase de l'écrivain américain,
HS Thompson.
Je me baladais sur les filmographies de Depp, puis de Gallo. J'avais toujours
été étonné par l'absence de ces deux amis de l'uvre
de Basquiat au générique du film de Schnabel, qui compte tout
de même le meilleur des 30 dernières années, Dennis Hopper,
William Daffoe, Christopher Walken, David Bowie, Benicio Del Toro, Gary Oldman.
J'apprends donc en feuilletant des infos sur un site que Laurent, l'ami de Sophie,
m'avait conseillé, que Vincent Gallo fait une apparition "uncredited"
dans le film.
Je me remate "Basquiat" (1996) et aperçoit un type en costard
et lunettes dans la figuration lors de la première expo de Basquiat (Jeffrey
Wright).
J'aime bien ce film, qui avait déplu aux puristes. La scène qui
suit la mort de Warhol où JMB déambule dans la rue, robe de chambre
et chaussons, en 4 plans, avec la chanson "A small plot of land" de
Bowie est fascinante. En 4 plans, plus ou moins lents, une sensation totale
de perdition, d'abysse, de réciprocité (dans le bon sens de ce
terme galvaudé par nos "gogues").
Basquiat, je l'apprends par le petit texte de
fin, est mort le 12 août 1988. Nous sommes le 12 août. Étrange,
hasard, signe, le fait est que je vois ce film aujourd'hui.
Je bossais depuis ce matin sur Depp, lui-même
a écrit une intro à un livre sur le peintre. Je connaissais sa
passion pour ce type mort à 27 ans, comme tant d'autres (Joplin, Morisson,
Reading, Jones, Buckley).
Je ne sais pas à quel âge est mort River Phoenix, mort dans la
boîte de Depp, le "Viper Room".
La peinture au XXe, histoire d'un paradoxe. Mon pote Sébastien, étudiant
en archi, me dit que la peinture est morte, qu'il faut laisser place à
l'art multimédia, aux trucs conceptuels.
Comme si dans une toile de Michel-Ange, il n'y avait pas de concepts !
Et l'art rupestre, ce n'est pas du conceptuel ?!, chasse, croyance, tradition,
transmission, toute une culture que l'on retrouve par ces dessins sur des parois
de grottes.
Je chie sur la dichotomie abstrait/figuratif, je chie sur la dichotomie conceptuel/représentation.
Ce qui est paradoxal dans ce XXe où clairement
le peintre ne veut plus faire du sacré, du divin, de l'cuménique,
de l'art. Mais veut faire une recherche sur soi, sur son inconscient (dès
le Dadaisme), sur ses peurs, ses envies, "être débile".
Les cubistes avaient donné le ton, faire le tour de l'objet, c'est une
idée simple, mais cela correspondait à cette volonté mystique,
de compréhension de la nature en sortant des explications scientifiques,
scientistes du XIXe et du début du XXe.
Ils ne voulaient plus être esclaves. Fini les liens de l'académisme,
la technologie, paradoxalement, leur permettait leur retour primaire, vers une
recherche intérieure, la peinture acrylique, bien plus souple que la
traditionnelle peinture à l'huile (Venise XVIe), mais aussi le Ripolin
du peintre en bâtiments ou la bombe du carrossier.
La technologie d'un monde qu'il redoutait permettait ce travail que l'on nomme
abstrait, qu'il est mais pas plus qu'une toile de Rembrandt. Ce n'est qu'un
des paradoxes.
Le
marché aux esclaves, JMB, 1982.
Ce que l'on nomme connement "abstrait"
né dans les années 10, le futurisme Italien (Russolo), Malevitch
et surtout Piet Mondrian.
Ces types s'attaquent à la géométrie, travaillant sur les
formes de bases, les couleurs primaires.
Ils veulent sortir de l'art "bourgeois",
de la toile exposée dans des musées, de cet art mort.
D'ailleurs, ils veulent du non-art, de l'anti-art.
Mondrian dans ces lignes noires, dans ces carrés de couleurs, c'est une
thérapie qu'il réalise, un art schizo-analytique, qui plairait
à mon ami Lucas.
Ce sont tous des déviants, des névrosés, des types qui
peignent pour eux, par douleur, par souffrance. Par subversion aussi, comme
Picasso, Miro, pour ne citer que les plus connus.
Donc, ces déviants qui refusent la peinture
"bourgeoise", la logique marchande de l'uvre d'art, Van Gogh
est leur saint, lui qui n'a rien vendu, dérivent du musée à
la galerie, du mystique à la branchitude, du discours intérieur
aux logorrhées intellectuelles.
Paradoxalement, ces types comme Mondrian, qui
lui, paix à son âme, a été repris par la couture
(YSL) et par les cosmétiques (L'Oréal), sont devenus des marchandises.
Ils avaient fait de sorte de sortir de l'art, domaine du sacré. Ils ont
sombré dans le capitalisme, le spectacle, et le non-sens (par le tout-sens).
C'est une énorme défaite qu'illustre bien Basquiat. Ce pauvre
gars qui faisait ses graffitis, ses peintures pour lui, s'est fait bouffer par
les galeristes, les critiques, la presse. Quelle est sa part de complicité
? Je ne sais pas.
Mais un poème-conte du film résume la situation.
"There was a little prince with a magic crown. An evil warlock kidnapped
him, locked him in a cell in a huge tower and took away his voice.
There was a window with bars. The prince kept smashing his head against the
bars hoping that someone would hear the sound and find him.
The crown made the most beautiful sound that anyone ever heard. You could hear
the ringing for miles.
It was so beautiful, that people wanted to grab the air. They never found the
prince. He never got out of the room. But the sound he made filled everything
up with beauty."
Le petit prince qui se cogne la tête dans
une prison affreuse, dans un monde absurde, où tout le monde l'entend
sans le voir, représente ce qu'est l'artiste au XXe. Le dernier humain.
Pour revenir à la proposition de Seb,
les gens ont tellement d'images dans la gueule, que leur cerveau est grillé,
saturé qu'ils ont besoin de peintures.
La peinture n'est pas morte. Malheurereusement le verbiage prend l'avantage
sur la profondeur, le spectaculaire ("les évènements")
surpasse l'intimité de la création.
Mais la peinture est l'une des dernières choses qui nous relie à
notre humanité.