Hier, j’ai dîné avec ma mère. Je n’ai jamais rien compris à cette histoire d’Œdipe, de volonté d’inceste avec la mère. Coucher avec ma mère. Non merci !
L’idée du meurtre du père, pourquoi pas, c’est toujours jouissif de buter quelqu’un. Enfin, je ne sais pas. Surtout que mon père est très sympa. Je ne sais jamais s’il a une moustache ou pas. Je crois que non.
Je commande donc des pizzas à Faremoutiers, une " quatre fromages " et une " fermière ". Une " fermière " pour ma mère, ça lui va bien. Elle ressemble à une glaneuse de Millet, à une fille des champs, à la Normande des pots de yaourt crémeux. Mais avec la grosse tête rouge des gens malheureux.
Ma mère a vécu toute son enfance dans une grande ferme, vers Provins, je ne me souviens plus très bien de l’endroit exact, Vulaines, La Fontenelle, un truc comme ça.
Gamine d’une famille de dix enfants, elle a grandi dans cette ferme, entre moutons, lapins, frangins et frangines.
Les frérots, Jean-Paul (Didi), Bernard, Jean-Claude (Doudou), Nono (Bruno, Arnaud ?), dans un ordre désordonné, Bernard étant le plus vieux, et Doudou le dernier.
Les sœurettes, Christiane, Brigitte, Dominique, Janine, Evelyne.
Je crois que le compte est bon. Donc, 6 filles et 4 garçons. Je ne connais pas la place de ma mère dans la chronologie, mais elle doit être dans le milieu.
Et des chiens à gogo, des poils et des merdes à tout va…. Minot, j’aimais bien ce bordel de cabanes à lapins, de bric et de broc bricolé à la va vite.
J’avais plein de cousins, généralement des pas futés, mais de vrais pros en conneries. On shootait des pigeons, on coursait les moutons, on pêchait à l’étang, on dénichait les poules d’eau. C’était l’époque où j’aimais me baigner dans la boue, rentrer bien sale, bien encrotté, comme un guerrier.
Môme, j’aimais pas prendre de douche. Un vrai petit gitan. D’ailleurs, les premières photos de mes exploits enfantins sont celles où je suis à poil en train de marave la R5 (je crois) de mon père avec un bâton. Cette photo est mythique pour mes parents et mes grands-parents. C’est la seule que je revois avec plaisir.
Un petit Rom tout crasseux, tout poussiéreux, pieds nus, un vrai croquant révolté !
Ma mère a donc grandi dans cette ambiance de famille nombreuse et laborieuse, quelques courtes études (en secrétariat, je pense), puis se maria assez jeune (21 ans environ). Elle était belle ma mère à 20 ans, brune, mince, les yeux verts et une poitrine de fille des champs, des seins lourds et beaux. Mon père était un jeune binoclard en costume bleu ciel, les cheveux longs derrière, courts devant, totalement années 70. Un couple mignon, un peu naïf peut-être, la vie les rappellera à l’ordre. La vie n’est pas un conte hippie. Pas du tout.
Ma mère était belle, comme Evelyne, comme Dominique. Les autres, pas trop.
Je ne me souviens pas de grand chose de mes premières années, de la maison à Touquin, rue de la Fosse aux Saints, du menhir planté dans le jardin, du puit interdit du fond, et du chêne des voisins.
Je me souviens que ma mère m’avait foutu une raclée où j’avais fini sous un meuble anéanti par ses coups de pied. J’avais dû être sacrement énervant pour finir ainsi.
Mon père m’avait dessiné des " Bambis ", des " Goldorak " dans ma chambre. Il a un très joli coup de crayon.
Arriva le divorce, parcours obligé des mariages 70-75, je devais avoir 8 ans.
Ma mère vécut avec différents hommes : un gros de la résidence des Blés d’or, Serge, si je ne me trompe pas. Ce gras avait deux filles très mignonnes. C’est fou ! Deux aussi gracieuses jeunes filles nées de cette masse adipeuse et suintante. À ne rien comprendre ; Bernard, un prétentieux ambitieux, ambitieux à tout petit niveau, c’était un ambitieux de cantonale. Il était sympa, mais coureur. Il partit courir dans le village voisin.
Ma mère vit seule depuis des années, bosse dans une école maternelle, s’occupe des gosses, fait le ménage le soir, accompagne les bambins dans le bus, de 8h à 19h, c’est le turbin.
Elle n’y croit plus, ne veut plus y croire, ne peut plus y croire. Elle boit un peu, fréquente des cafés sordides, se fait baiser, par des types salauds. Elle vit seule avec ses chiens, ses chats et son chagrin. La vie est assez pourrie en fait.
Son seul plaisir, c’est de me savoir heureux, de savoir que je me démerde, que je m’amuse, que j’emmerde ce monde de merde. Que j’aimerais bien enfoirer tous ces enculés.
En parlant d’enflures, récemment, ma mère fut convoquée par le nouveau maire, tout nouvellement élu, sans compétence spécifique, quelques notions en chiffres, peut-être lu un livre ou deux de Christian Jacq.
Donc, le type lui propose d’abandonner une de ses fonctions pour l’aménagement du temps de travail, que son salaire ne baissera pas… Que dalle ! Elle signe un papier qui est une démission de poste, donc dans le cul, 1200 balles en moins, sur un salaire faiblard, c’est une condamnation à mort. Bastapute !
20 ans de métier pour se faire enfiler par un maire de village, " sortir un gun, juste pour le fun ! ".
Ma mère est une femme naïve, candide, sans espoir. Elle fait confiance aux gens, qui le lui rendent bien !
Elle travaille toujours autant. 8h20-19h, rien à changer, sauf que son salaire est plus que misérable. Elle est passée aux 35 heures (! !), mais par sa démission et non par l’application des textes. Et l’on fustige le privé, alors que les vrais salauds sont étatisés !