|
Je devais assister
à un concert de "Catalogue", vieux groupe punk-jazz-noisy,
et FJ Ossang était annoncé. Enfin selon les informations
que me divulguait Régis.
Pour en savoir un peu plus, mon érudition de la scène
"punk" française naviguant vers les abîmes les
plus néanteuses, je suis allé recueillir des infos sur
le site du "Nouveau Casino", la salle du concert :
" Dix ans après
leur dernier concert, le mythique trio réuni autour de Jac Berrocal,
Jean-François Pauvros et Gilbert Artman se reforme le temps d'un
concert exceptionnel, avec le son brut d'origine qui emprunte au punk
son acidité et aux musiques improvisées leur liberté.
Leur électricité brute et leur écriture déstructurée
leur a valu une aura unique et une influence importante sur de nombreux
groupes actuels - de Programme à Sonic Youth - qui n'a pas été
démentie au fil des années."
Influence de "Sonic
Youth" !! Là, je doute. Mais bon, comme je le sais, le dis
et l'accepte, je suis une burne dans le domaine des influences des groupes
; Régis, lui, maîtrise beaucoup mieux les interactions,
les jalousies, les captations de la scène indépendante.
Concernant la référence à "Programme",
je suis dans le vide le plus limpide. Je ne connais rien de rien, ne
me demandez pas. La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien.
Je quitte donc le
bureau vers 19h30, il fait beau, plus que la belle douche de la veille.
Je m'arrête au Mac Do de République, commande pour 7 euros,
me fait brancher par la serveuse, une jolie black aux yeux de braises
de charbons de bois crépitants.
Je baragouine quelques phonèmes incompréhensibles et envoie
en touche en renvoyant le compliment à son collègue, comme
si c'était lui la cible visée par le sourire de la jeune
fille. Il reste de son côté assez éberlué
de la situation, et elle ne cesse de me fixer de son brûlant regard.
Je repars vacillant pour prendre ma misérable paille en plastique.
Je n'ai pas été encore impérial sur ce coup-là.
C'est une question d'habitude et d'accoutumance. On ne change pas après
25 ans. On rumine. On "aigrit". On patiente.
J'enfile ma bouffe
merdique à l'appartement, après avoir gogué pour
le bon roulement du système digestif, "defaecabo et mandacabo",
je ne suis pas sûr de mon latin, bien loin, bien loin derrière,
et sans "Gaffiot", c'est très difficile.
Régis me phone, il a de la chance que je réponde, en général
je ne réponds pas aux appels sans nom, mais je rêvais tant
d'un appel de "grâce à" que j'ai décroché.
Il m'annonce que le concert est annulé, et qu'il doit attendre
des potes devant, car il n'a pas les moyens de les prévenir.
Pas de soucis, j'engloutis mes hamburgers et je cours le rejoindre,
à la terrasse du "Charbon".
Je retrouve Régis
avec l'un de ses amis, Mathias. J'apprends donc que le bassiste a eu
de petits problèmes de santé (bibine) et qu'il n'est pas
apte à jouer. Tant pis.
Je n'aime pas trop ce bar "branchouille" de la rue Oberkampf.
Eux non plus. On finit nos verres et on se tire ailleurs.
Régis a repéré
une caméra qui "nous" filmait et nous fait remarquer
qu'un accord doit être demandé pour une diffusion.
Quelques minutes après, un grand type à l'accent d'outre-rhin
se présente à nous, ils font un documentaire sur l'absinthe
à Paris pour la ZDF.
"Dans son regard absent et son iris absinthe".
Il nous apprend que l'absinthe est très en vogue à Berlin.
Ouais.
J'en ai bu avec un ami madrilène de Régis lors de notre
dernière virée noctambule et légèrement
éthylique. Un goût d'anis, sans plus.
Rien à voir, je pense avec la boisson de Montmartre du début
du siècle. L'Allemand nous propose de boire un verre pour son
documentaire, mais on n'est vraiment pas partants pour jouer les nigauds
pour une figuration teutonne. On se casse.
Direction la rue
Jean-Pierre Timbaud.
Le choix, le "Cannibale" ? ou le "Timbaud" ?
Personnellement je préfère le "Cannibale", plus
calme, plus de mouvements et de belles pépés. Mathias
semble partager cette position. On commencera donc notre soirée
au "Cannibale".
On pénètre donc à l'intérieur et je découvre
avec stupéfaction la grande silhouette de "Fafa" derrière
le comptoir. Il semble assez gêné de me voir, il a rougi
avec vitesse. Je lui tends la main, lui aussi, ça tombe plutôt
bien.
"Fafa", le serveur vedette des "Sources", le piano-bar
tenu par le couple Paradis dans une bourgade champêtre de ma Brie
natale, que j'évoquais dans mes déboires et plaisirs de
samedi dernier, se trouve une nouvelle fois devant moi.
Quelque chose que
l'on connaît tous, c'est la complicité et l'intimité
qui naissent entre deux personnes qui viennent d'un même endroit
et qui se retrouvent hors de leur écosystème originel.
On ne s'est jamais salué en 6 ans de rencontres, de chemins croisés
et il suffit que nous (deux gars de Coulommiers) nous retrouvions dans
un lieu autre pour qu'une complicité factice et furtive s'impose.
Pauvres animaux tribaux que nous sommes.
On parle de Lynch,
de Greenaway et d'Henri Guibet. On vide chacun sa bière, on mate
plus ou moins ("plus" Mathias", "moins" Régis)
le cul de la serveuse blonde, la récurrente de mes visites.
On s'accorde sur la supercherie du fantasme de la serveuse. Rien de
bon en général.
Mathias se fourvoie en nous confiant son "goût" pour
la maturité. Je m'emballe en évoquant ma perversion pour
les secrétaires, en me souvenant de la grande époque "Marc
Dorcel" et de "Laure Sinclaire". Le bon temps du bon
porno bourgeois, bien meilleur que les productions cyber-sex sans intérêt
qui affligent mon onanisme quotidien.
Régis lance "tu es le réac du porno". Et je
le revendique. Le bon porno est un archéo-porno. Je suis un incurable
nostalgique.
22h30, Florian,
Florent, Flo, Flow nous appelle. Mathias l'avait appelé à
la terrasse du "Charbon", mais Flow matait "Pinot simple
flic" (1984, Gérard Jugnot) et devait enregistrer un film
à partir de 22h30. Il nous rejoindrait ensuite.
Flow n'aime pas le "Cannibale" donc on lui donne rencard au
"Timbaud". On mouve de nouveau.
Le "Timbaud"
est un bar turc, accueillant (parce que l'on est avec Régis ?),
et à narguilé, chicha, arguilé, argileh, hubble-bubble,
pipe à eau...
L'équipe Clinquart y a ses habitudes, tout le monde se salue,
se fait la bise. C'est un bar de tarlouses !
On végète un temps au comptoir, les poufs sont pris. Les
rares pouffes aussi. Régis nous apprend sa rupture, Mathias,
lui, un mail envoyé justement à l'ex-copine de RC.
Mathias sera donc pour le reste de la soirée notre "Chacal",
qui se jette la moue peinée, l'épaule réconfortante
sur les ex-copines des copains. Quel chacal !
Flow nous rejoint après avoir donc enregistré "L'âge
de cristal" ; un excellent film pilote d'une série oubliée
de notre enfance.
Le boss du bistrot
nous procure une petite banquette pour la chicha. On embarque avec nos
delirium tremens pour les rivages de Scythie et les méandres
anatoliens.
Une nouvelle soirée, nuit commence.
Empoufés, enfumés en vieux frustrés bourgeois,
on discute. De la discussion naît la polémique. Différence
entre l'homme et l'animal, quelle chouette interrogation !
Mais nous assisterons à une stérile empoigne de mauvaise
foi. Hilarant.
Une fois, c'est Régis qui s'emporte et joue de sa corpulence,
une autre, c'est Mathias qui aboie son indignation. Génial.
Régis conclue qu'il nous enverra son texte, que je reprends ici,
parce que Régis est un ami, parce que le texte est intéressant.
Pour fêter ce sage consensus, Mathias nous joue "Hallelujah"
de Léonard Cohen, je connais plus la version de John Cale, tout
en essayant de ne pas faire écrouler la petite table branlante.
Boum, boum, boum, le petit en colère se libère dans une
voix de moins en moins tremblante, de plus en plus cinglante. Louez
Dieu !
Ce soir-là, il dormira chez son ami Flow. Un nouveau désastre
s'annonce pour le petit chacal, aura-t-il un slip propre pour le lendemain
?
L'insoutenable
irrationalité de l'être
Considérations sur larbitraire
par Régis
Clinquart
Le discours prétendument
scientifique tenu par les spécialistes des sciences humaines
saccommode mal des méthodes de légitimation qu'elles
se sont données par le recours à l'épistémologie.
Tous s'inquiètent, sans toutefois songer à remettre en
cause la validité de leurs propres travaux, de ce qu'aucune épistémologie,
aussi rigoureuse soit-elle, ne garantit l'incontestabilité de
leurs travaux.
La raison en est qu'aucun travail épistémologique, aussi
ardu et élaboré soit-il, n'a jamais été
mené à terme. Aucun n'a jamais travaillé
sinon pour l'oublier immédiatement à la destruction
du postulat majeur qui sous-tend l'ensemble de la production dite scientifique,
à savoir que c'est la raison qui fonde l'humanité en l'homme.
L'inviolabilité de ce postulat résulte de son efficacité
: central à toute recherche prétendant au statut scientifique,
il " disparaît " dans le processus de production de
la recherche. C'est justement le viol de ce consensus par omission que
nous nous proposons de perpétrer ici.
Il faudra bien que soient établies la nullité en tant
que sciences des sciences spéculatives dites sciences humaines,
ainsi que l'irrationalité fondamentale (mais non lincohérence)
des discours sociologique et philosophique que nous tenons pour les
deux disciplines majeures des prétendues sciences humaines.
Il faudra bien expliciter l'impossibilité de résultat
des travaux menés par tous ceux qui prétendent établir
une scientificité autre que purement mécanique.
Les sciences dites exactes sont susceptibles de progrès dans
la mesure où elles évoluent par cumul. Tandis que les
prétendues sciences humaines évoluent par contradiction
des modèles antérieurs : c'est-à-dire, concrètement,
par conflit sur les valeurs qui sous-tendent le discours et constituent,
in fine, le seul objet de discours constitutif d'un véritable
enjeu.
Il n'est de science humaine rigoureuse qu'autodestructrice (de ce point
de vue, l'épistémologie, si elle était menée
ne fût-ce qu'une fois à son terme, serait la " science
" de la destruction de la science). Il n'est de résultat
scientifique en sciences humaines que dans l'annihilation de la démarche
scientifique en tant que telle. Une science humaine probante est une
science annihilée. Elle cesse.
On peut définir les sciences humaines comme sciences éminemment
idéologiques et refusant de s'admettre comme telles, ou sciences
fondées exclusivement sur la morale, ou encore sciences scientifiquement
infondées, que nous nommerons ici non-sciences.
La prétention à une légitimité scientifique
(par analogie avec les sciences dites exactes) des non-sciences humaines
repose exclusivement sur le postulat plus ou moins affirmé (car
plus ou moins conscient) qu'il existe une barrière infranchissable,
une limite ultime à l'irrationnel, au-delà de laquelle
commence le domaine du compréhensible, de l'appréhendable
par la raison.
Cette barrière existe, nous le montrerons, mais elle n'est pas
le produit de la raison et ne constitue en rien une frontière
: elle est le fruit dun choix, dont nous montrerons quil
est arbitraire et a-rationnel.
L'illusion rationaliste
Nous ne parlerons pas ici de la raison comme outil dorganisation,
de classification des connaissances : cette fonction nous paraît
dévolue à la pensée en général, et
à cet égard la pensée normative, morale (dune
part), ou ce que les apôtres de la raison nomment passion (dautre
part), nous semblent plus performantes, dans la mesure où les
systèmes de hiérarchisation du savoir (du croire ?) sy
encombrent de moindres faux-semblants et pudeurs. Nous parlerons de
la raison comme condition de production du vrai en soi, cest-à-dire
dune vérité opposable de par sa nature même
envers et contre toutes les " croyances ", la seule contestation
possible de cette vérité ne pouvant résulter que
dun nouveau progrès de la raison, cest-à-dire,
en amont, non dune mise en cause de la raison elle-même,
mais de son exercice passé.
Lexistence de la raison suppose en effet que la " raison
" passée est passée par manque de raison : in fine,
ce qui est faux dans un discours " rationnel " précédemment
jugé valide ne relevait pas, juge-t-on a posteriori, de la raison
(mais, pour partie au moins : des croyances, des préjugés,
de la morale, des " circonstances " et des " erreurs
" quelles induiraient...).
Notre objet nest pas de démontrer que les hommes ne pensent
pas, mais que leur pensée nest pas ne peut être
rationnelle au sens où nous lavons défini,
cest-à-dire : libre de croyances et dau moins un
choix qui soit injustifiable.
Produit de notre fatuité ou, comme nous le montrerons plus loin,
de notre peur du vide et de notre défiance à légard
de son unique solutionnement possible la prise de position arbitraire
, le concept de raison comme forme de penser supérieure
de par sa nature même à toute autre forme de penser, prétend
trouver sa principale preuve dans la faculté de lhomme
(qui lui appartiendrait en propre, exclusivement) à faire de
sa propre pensée un objet de penser. De cette faculté
réflexive nous déduisons que nous sommes des êtres
raisonnables. Pourtant le fou comme le fanatique (ou les êtres
réputés tels) ont également, le plus souvent, une
conscience aiguë, précise et cohérente de leur propre
système de pensée. Seulement, nous nommerons ce système
de pensée, nous, êtres (autoproclamés) raisonnables
: système de croyances.
Car la raison prétend ne pas sappuyer sur des croyances,
mais sur des vérités " scientifiques ", cest-à-dire
produites en son nom seul et selon les méthodes quelle
se donne (dont on notera dailleurs quen dépit de
leur vocation théorique à limperméabilité
vis-à-vis de la culture, elles sont soumises à évolution,
historiquement parlant) : des vérités vérifiables.
Or la raison, comme la croyance ou le dogme, produit et la vérité
et les critères de sa vérification. Elle ne prouve donc
rien sinon la continuité dune méthode (la pensée
déductive) et de son résultat, quon nommera vérité
sil se réclame de la raison (ou si les cooptants autorisés
le réputent tel), dogme ou croyance dans le cas contraire.
En dernière analyse, la raison nest donc rien dautre
quune tautologie de la pensée augmentée dune
croyance (culturellement déterminée) dans la possibilité
de lexistence dune pensée productive expurgée
de toute croyance, de tout jugement de valeur. En résumant, le
résidu de la raison vis-à-vis du simple penser, cest
la croyance.
Quant aux productions matérielles et techniques attribuées
à la raison (du marteau à la bombe atomique), elles ne
font preuve que dans la mesure où la raison les tient pour preuve.
Rien natteste, sinon lintuition quon en a (instinctive
? culturelle, plus probablement ? scientifique, si lon peut dire
dune intuition quelle est scientifique ?), que la pensée
productive cest-à-dire opérant sur la matière
soit une pensée rationnelle : un lapin creuse un terrier,
laraignée tisse son piège, parce que cela leur est
utile. Leur pensée est assurément productive ; on ne la
répute pas rationnelle pour autant. Pourtant, la différence
constatée entre réalisations humaines et réalisations
animales est-elle une différence de nature, ou une simple différence
de performance : fusées, génie civil et avancées
génétiques contre terrier et toile daraignée
(et quen dire lorsque lhomme produit " scientifiquement
" ce qui peut lui être nuisible voire fatal...) ?
Si la raison nindique rien dautre quun degré
de performance du penser (performance jugée dailleurs selon
ses propres critères ce qui engendre le parti pris), il
semble difficile de lopposer comme une forme irréductible
du penser en soi contre croyances et propositions morales. Tout comme
elles, la raison comme concept est dépourvue dexistence
matérielle ; elle est elle-même production de la pensée.
C'est pourquoi, dépourvue de référence hors d'elle-même,
elle engendre la foi en la raison.
La seule manière de sortir de la tautologie rationaliste est
d'admettre un fondement ou plus justement une condition de production
extérieur à la raison, irrationnel ou, au moins,
a-rationnel, à cette fiction que l'on nomme " raison "
et qui n'est en fait que la cristallisation de jugements de valeur,
dopinions devenues croyances.
Linacceptable
Les jugements de valeur, perceptibles quoiqu'ils s'en défendent
dans le discours de tout " chercheur " en non-sciences humaines
(par des énoncés du type : " vous ne pouvez pas dire
cela, ce serait mettre en cause la démocratie " ; "
on ne peut pas penser cela, ce serait cautionner tel génocide
", etc.) ou volontairement omis, ce qui rend le discours plus obscur
mais non moins dépourvu de scientificité, sont le produit
de la morale (ils en sont des occurrences spécifiques). On entend
ici par " morale " l'ensemble des principes de pensée
qui reposent directement sur la définition culturelle, idéologique
d'un ou plusieurs inacceptable(s) auquel/auxquels ils s'opposent.
Notre propos n'est pas ici de discuter la recevabilité morale
de cet/ces inacceptable(s) en tant que contenu, mais de contester la
prétention à la scientificité des non-sciences
humaines, qui se fondent toujours, contrairement aux sciences dites
exactes, au moins sur un inacceptable dont on refuse de discuter, justement
parce que sa mise en cause serait inacceptable. La contestation du préjugé
dernier de la " prénotion " fondamentale, pour
reprendre une terminologie indigène , de ce préjugé
dont on refuse absolument de discuter parce que sa contestation au profit
de son contraire aurait valeur d'adhésion à l'inacceptable,
est inconcevable. Elle nest d'ailleurs jamais envisagée.
Or, l'inacceptable ultime pour le chercheur en non-sciences humaines
puisque nous nommons ainsi le penseur qui prétend effectuer
un travail d'ordre scientifique est la possibilité d'une
absence de fondement rationnel, de raison qui rende possible ("
scientifiquement " possible) cette démarche réflexive
quimproprement il nomme sciences humaines.
Il n'existe pas de sciences humaines en tant que sciences, mais seulement
un débat moral, un combat de valeurs ayant pour objet l'être
humain, qui refuse de s'assumer comme tel, pour ce qu'il est, et dont
une quantification ne peut jamais mesurer la justesse scientifique (qui
est nulle par définition) mais seulement la performance au sein
d'un rapport de forces opposant des croyants.
Aucun discours explicatif sociologique ou philosophique ne résiste
(c'est-à-dire, ne peut continuer de fournir une explication qui
n'a pas déjà été énoncée dans
l'explication) à plus ou moins long terme à la question
" qu'est-ce qui permet de dire que... ? ". De postulat en
justification du postulat, qui ne reposera elle-même que sur l'acceptation
d'un autre postulat qui demandera à être justifié,
on finit toujours par buter sur cette défense ultime qui n'en
est pas une (ou plutôt, qui parce qu'elle n'est qu'une défense
et pas un argument scientifique, est l'aveu d'un échec au sens
scientifique) : " Parce que c'est évident ", ou encore
" Parce qu'on ne peut pas dire le contraire " comprendre
: " On ne peut pas oser affirmer le contraire, ou assumer le contraire
".
Autrement dit, il n'est pas d'épistémologie qui, menée
à son terme, n'aboutisse à la conclusion de l'impossibilité
de produire un discours scientifique dans le domaine couvert par l'expression
" sciences humaines ". Toute non-science humaine repose d'abord
sur une croyance, et le credo de la scientificité par la distanciation
du scientifique vis-à-vis des prénotions est une simple
commodité que le penseur soffre à lui-même
eu égard à lobligation qui lui est faite de produire
un discours légitime, qui devra être tenu pour vrai.
L'éternel débat opposant ethnocentristes et relativistes,
les uns arguant du fait qu'on ne peut concevoir l'altérité
qu'à travers les modèles dont on dispose, et qui seraient
des modèles " fondés sur la raison ", les autres
de ce qu'on ne peut s'ériger juge d'autrui si cet autre, pour
des motifs culturels (c'est-à-dire pour des motifs étrangers
à la raison, pour citer ces " chercheurs ") ne partage
pas nos valeurs, ces dernières étant des valeurs humanistes
elles aussi " fondées sur la raison " (comme si les
valeurs avaient pour fondement la raison !) donne la mesure de la confusion
et de " linscientificité " des prétendues
sciences humaines. Ni les uns ni les autres ne perçoivent qu'ils
se réfèrent encore et toujours à la raison, comme
s'il ne s'agissait pas déjà d'une construction moralisante
(qui, elle, est universellement répandue), d'un système
particulier de perception naturalisé, de croyances cristallisées
et solidaires, déifiées par la seule répulsion
à l'égard d'un inacceptable particulier.
La raison n'est rien d'autre qu'une mise en forme de l'irrationalité
du monde, motivée par l'instinct de conservation. La preuve en
est que l'homme survit à toutes les contradictions qui lui sont
révélées par sa conscience du monde, alors même
que cette pseudo-raison, qui n'est rien d'autre que la conscience de
soi et du monde, est censée s'employer à résoudre
les contradictions qui le déchirent. La règle n'est pas
la découverte de la vérité mais soit le renoncement
à la solution (impossibilité de penser le réel
dans sa globalité), soit l'acte de foi (donc la justification
d'un choix au nom d'une instance supérieure et extérieure
à la raison : Dieu, une certaine conception du bonheur de lhumanité,
etc.). Dans l'un ou l'autre cas, la raison est mise en échec.
Aussi ce ne sont pas seulement les sciences humaines qui sont nulles,
mais également et d'abord le concept de raison humaine telle
quon voudrait nous la dépeindre, idéale et comme
" donnée ", objet de tant de célébrations
qu'on a renoncé à la penser pour ce qu'elle est : une
construction.
L'empire des
valeurs
Conscient de sa propre irrationalité, l'homme n'a d'autre alternative
que la responsabilité personnelle et infondée hors
des choix qu'il a lui-même effectués ou des croyances quil
a adoptées (ou : qui lui ont été inculquées)
de toutes ses pensées, de tous ses actes, de toute son
irrationalité à l'oeuvre. On notera par ailleurs que l'irresponsabilité
personnelle, dans laquelle il pourrait être tenté de se
réfugier, n'est qu'une occurrence discursive (déclarée)
de cette alternative unique qui n'en est pas une, dans la mesure où
elle ne peut pas plus se fonder sur une chimérique " raison
" que la responsabilité personnelle.
Cette responsabilité personnelle, c'est-à-dire autodéterminée,
est assumée par l'individu parce qu'elle découle directement
de ses croyances (qui pour être arbitraires n'en sont pas moins
siennes) ; cependant, étant fondée sur le rejet de ce
que, sans pouvoir sen justifier, cet individu considère
comme inacceptable, elle n'est pas assumée comme autodéterminée
parce qu'étant ouvertement arbitraire, elle contreviendrait à
l'idée qu'il se fait des valeurs qu'il estime devoir s'imposer
à tous. L'arbitraire est toujours l'arbitraire des autres : lorsqu'on
en est le producteur, on le nomme " raison ", et on nomme
son fondement " vérité ". De cette contradiction
littéralement fondamentale découle l'inconfort de toute
affirmation prétendant exprimer une vérité (difficulté
parfaitement perçue par les non-sciences humaines et dont la
tentative épistémologique rend compte, mais qui ne les
a pas amenées, étrangement, à rejeter leur propre
dénomination sous le label de " sciences "). Plus largement,
de cette contradiction découle le caractère insoutenable
de l'irrationalité de l'être.
On comprend dès lors l'absence de progrès des non-sciences
humaines (dont l'essor par élargissement constant du champ d'application
n'a d'égal que la constance dans la nullité en termes
de résultats : nulle société, nul individu à
ce jour ne semblent s'être objectivement mieux portés en
vertu de la connaissance toujours plus grande qu'ils sont censés
avoir acquis d'eux-mêmes) et leur effort constant, pour partie
inconscient, d'autolégitimation à travers les querelles
d'école même. Avec toujours cet argument ultime et ô
combien vain que l'école concurrente se laisse " aveugler
" par des jugements de valeur au lieu de s'attacher à la
vérité, production et objet d'étude de la "
raison " : on n'en finira jamais de s'accuser mutuellement de pervertir
les sciences humaines par des considérations dordre moral,
puisque la soi-disant raison elle-même, dont chacun se fait l'ardent
défenseur, n'est rien d'autre que la solidification de jugements
de valeurs.
Que l'on ne se méprenne pas : il ne s'agit pas ici de discréditer
les sciences humaines au profit des sciences " exactes ".
Les sciences " exactes ", dont l'objet nest pas, a priori,
plus noble que celui des non-sciences humaines, ont pourtant une certaine
efficacité technique qui fait défaut à celles-ci
: elles se caractérisent par la construction d'objets neufs (ou
latents) qu'elles rendent perceptibles. On peut donc les nommer sciences
en ce qu'elles accroissent la visibilité de leur objet. Ceci
ne dit rien de leur utilité, des questions éthiques que
leur développement soulève ou de leur éventuelle
contribution à une quelconque forme de progrès. Leur usage
et leur apport sont l'objet d'évaluations morales, donc non pas
du domaine scientifique mais de celui de léthique, de l'irrationalité
élective. Nous ne disons pas que les débats sur la valeur
de la science sont nuls, mais seulement qu'ils ne peuvent prétendre
eux-mêmes à la scientificité. Nous n'affirmons pas
non plus que toutes les valeurs se valent il faudrait pour cela
prétendre ne pas y être soumis nous-mêmes, pour nous
placer, comme l'exigerait justement le mythe de la raison, au-dessus
d'elles. Nous disons seulement que l'affirmation " rationnelle
", que nous, hommes, dénommons ainsi pour nous rassurer
et échapper par l'inconscience à notre condition humaine
de perpétuels édicteurs de normes (et non de vérités),
n'est qu'un jugement de valeur irrationnellement doté d'une autorité
supérieure à d'autres jugements de valeur, au gré
de l'arbitraire de chacun, rarement perçu comme arbitraire dans
la mesure où l'arbitraire " rationaliste " est très
largement consensuel.
S'il n'est d'autre discours qu'infondé du point de vue de la
raison mais fondé sur des valeurs (in fine, sur un inacceptable),
il existe par contre une certaine cohérence dans l'irrationalité.
Celle-ci peut être révélée par l'examen des
conséquences successives d'un choix initial, conscient ou non,
concernant l'inacceptable absolu dont on se refuse à discuter.
C'est cette cohérence même qui donne l'illusion d'une "
raison ", entité solide comme établie extérieurement
à l'homme, postulat irréfutable à l'origine de
toute réflexion. Mais cette cohérence n'est qu'une cohérence
de valeurs, et en tant que telle elle ne peut prétendre à
aucune scientificité : elle peut toujours, en dernière
instance, être sapée par la contestation de sa valeur fondatrice,
arbitraire, qui découle de la définition individuelle
ou collective de l'inacceptable.
A l'image du temps, la cohérence dans l'irrationalité
peut s'exprimer sous la forme d'un ordre précis, d'une chaîne
qui n'a ni début ni fin et qui ne peut être pensée
qu'en en isolant des unités, en en délimitant un fragment.
Mais cette délimitation est extérieure à lordre,
qui n'existe lui-même que par sa continuité, son absence
de référence : il n'y a aucune cause première à
cette chaîne dont chaque élément est la cause du
suivant (la découverte de cette chaîne étant l'objet
même de la Méthodologie) mais seulement le choix, arbitraire,
d'une cause première dont on peut analyser les conséquences,
sans que cette analyse puisse être porteuse de vérité,
puisqu'elle est toujours, au moins en partie, le produit de ce choix.
Redéfinir
le statut du discours sur l'homme
Certains esprits éclairés de nos sociologues et philosophes
pourraient participer à la révélation de cette
cohérence dans l'irrationnel, et confronter leurs points de vue
comme ils le font déjà, mais en gardant bien à
l'esprit qu'ils n'expriment que des points de vue, et que leur discours
n'a de sens que pour ceux qui, arbitrairement également, auront
fait le choix du même inacceptable originel.
La nullité des sciences humaines en tant que sciences ne dit
rien sur la compétence ou léventuelle incompétence
des chercheurs en sciences humaines, mais seulement sur la non-scientificité
de leurs affirmations, aussi nuancées, aussi prudentes soient-elles.
Leur compétence peut être une compétence morale,
celle de penseurs, et l'honnêteté et le courage consisterait
alors pour ceux-ci à commencer tout énoncé par
une mention du type : " Je pense que si l'on tient pour inacceptable
[telle chose], alors on doit... ". On pourrait alors accorder à
ces discours l'exacte portée qui est la leur, et substituer définitivement
au non-sens de l'intitulé " sciences humaines " celui
de " pensée normative ", dont les prétendues
sciences humaines se sont toujours défendues comme s'il s'agissait
là d'un écueil, alors que précisément, elles
n'ont cessé de montrer à leurs dépens qu'il n'existe
d'autre pensée cohérente que normative.
Matériellement, lessence du travail du penseur, quil
se prétende scientifique ou non, nest pas lobjectivité
ou la production dun discours ayant pour fondement et légitimation
une ou plusieurs vérité(s) absolument incontestable(s),
mais la volonté de comprendre ce qui lui permet daffirmer
ce quil affirme. Tendanciellement, le penseur connaît (et
est susceptible de rendre compte) sur une plus grande " distance
" que le non-penseur la chaîne des propositions cohérentes
les unes avec les autres dont ses affirmations les plus " avancées
" déclinent. Cette chaîne de propositions cohérentes
entre elles nen est pas pour autant finie en son origine. Pour
la finir, il faut en arrêter le point de départ, et ce
faisant : renoncer à lidéal épistémologique
; accepter que la cohérence du discours ne repose pas sur une
vérité originelle (ni donc sur la raison) et nen
prouve pas la vérité densemble ; et enfin, choisir
arbitrairement une proposition injustifiée (dans le sens où
lon ne cherchera pas à en établir la vérité
selon ces mêmes moyens) pour origine absolue et indépassable
du discours.
Le jargon des penseurs quel que soit leur domaine de réflexion
, outre sa fonction discriminatoire (le posséder, cest
" en être "), a pour principal objectif de contribuer
à formaliser, en le simplifiant (en dépit de son opacité
aux yeux des non-initiés), le discours, dont la cohérence,
cest-à-dire les articulations, importe tout autant que
les contenus (précisément : les concepts que le jargon
permet de désigner). Le mot jargonneux, sauf si le concept quil
désigne est justement lobjet du discours, a vocation à
synthétiser la définition dun concept, et donc,
à ne pas être discuté (de fait, le jargon et la
cohérence du discours entretiennent les mêmes rapports
que lhypothèse mathématique vis-à-vis du
calcul) : il noffre pas un surplus de sens par rapport à
cette définition, mais une commodité de langage, et pour
qui ne conteste pas la définition, une commodité de lecture.
Ce que lemploi du jargon révèle nest pas,
comme on le laisse souvent entendre, la précision ou lobjectivité
des concepts quil désigne, dont une définition exhaustive
rend nécessairement mieux compte, mais limportance de la
part de sa réflexion que le penseur consacre à la cohérence
du discours quil tient, donc à ses articulations, que les
raccourcis jargonneux rendent plus visibles, plus lisibles.
La remise en cause de la scientificité des non-sciences humaines
n'implique donc en rien leur disparition en tant que disciplines (il
n'y a pas à proprement parler de " science " littéraire,
cependant on enseigne les lettres : il y a une culture littéraire)
mais leur redéfinition et leur renoncement à la prétention
au titre de science. Il existe un discours sociologique, une culture
sociologique, stimulante parfois quoique toujours incertaine quant à
ses sources, qui pour leur part relèvent immanquablement du jugement
de valeur.
Ce n'est pas un hasard si l'expression " culture générale
" recouvre l'ensemble des connaissances humaines moins les sciences,
justement (mathématiques, sciences physiques, médecine...).
La science est découverte, non connaissance.
De ce point de vue, la philosophie semble s'être plus avancée
dans la destruction du postulat rationaliste que ne l'a jamais fait
la sociologie. Sans doute parce que les philosophes ont compté
parmi eux quelques illustres pourfendeurs de la raison. Nietzsche s'est
attaché à mettre à nu les mécanismes moraux,
arbitraires, qui précèdent le jugement et parmi ces jugements,
celui que constitue la foi en la raison. Il montra que l'homme n'appréhende
le monde qu'en imposant sa vérité au monde, vérité
qui n'est donc pas celle du monde mais celle de l'homme et repose sur
l'anthropomorphisme, l'analogie. Son erreur, si l'on peut dire dans
la mesure où c'est pour cela et pour cela seulement qu'il a été
mal compris, a été de vouloir substituer à l'idéologisation
de la conscience que constitue la raison une autre idéologie,
qu'il a eu la clairvoyance de ne pas fonder sur la raison mais sur l'adhésion
à une propension naturelle de l'homme qui serait la volonté
de puissance. Ce faisant, il désignait également le sous-homme
(dont il voit dans le chrétien le représentant le plus
flagrant) comme l'ennemi, s'exposant à une critique sur les valeurs
qu'il aurait pu éviter en se cantonnant au constat du fondement
de tout discours humain sur un partage arbitraire entre le bon et le
mauvais, sur l'adhésion ou la répulsion. C'est finalement
en péchant par optimisme que Nietzsche a partiellement ruiné
sa théorie : en désignant la volonté de puissance
comme critère de hiérarchisation, il portait un jugement
sur l'humanité qui rendait obscure et intéressée
sa dénonciation de l'emprise de la morale sur ce que les hommes
ont nommé raison. Par cette substitution d'un critère
d'évaluation autre que raisonnable à la raison, Nietzsche
ne témoignait pas seulement de l'origine partisane, du jugement
moral qui est à la source de toute proposition présentée
comme raisonnable, mais aussi de l'inconfort d'une telle situation,
à laquelle il refusait de se résigner.
Les philosophes (c'est-à-dire : ceux qui cherchent à penser
les problèmes humains et rendent publiques ces pensées)
ont aujourd'hui largement abandonné le débat sur la raison,
et se reconnaissent volontiers porteurs d'une parole normative. Nombre
d'entre eux interviennent d'ailleurs directement dans les débats
politiques du moment. Ce qui les flatte, dans le titre " sciences
humaines ", ce n'est pas le mot " sciences " (se prétendent-ils
scientifiques ? non) mais le mot " humaines ", la plupart
d'entre eux se reconnaissant dans les valeurs dites humanistes. Ce sont
tous, au sens premier et noble du mot, des idéologues.
Quant aux soi-disant " sciences " sociales, elles ne font
que produire une courte image de la performance culturelle des idéologies
(et encore, croisées avec les données résultant
de parcours individuels d'une infinie diversité) dans la société.
Au mieux, elles ne peuvent que dresser un constat, très imparfait,
d'un état de croyances telles qu'elles sont formulées
(exemple : il est probable que la plupart des gens pensent que la raison
n'est pas un pur produit de l'arbitraire humain). On est ici dans l'ordre
du recensement : on ne peut pas encore parler d'une " science ",
aussi exhaustif ce simple recensement soit-il, mais tout au plus d'une
méthodologie.
Toute analyse requiert la sélection de modèles interprétatifs,
la mise en oeuvre de savoirs préalables à la rencontre
de l'objet (comment ces savoirs préalables ne seraient-ils pas
entachés de prénotions ?), c'est-à-dire un ressourcement
à la philosophie, à l'idéologie en tant que productrice
de systèmes d'interprétation, cohérents (d'où
leur caractère prétendument explicatif) et cependant exclusivement
fondés sur des valeurs, donc sur l'arbitraire : il n'y a rien
là qui puisse prétendre à la scientificité.
L'exercice de
l'arbitraire est le propre de l'homme
Le refus d'admettre larbitraire, tenu pour irrationnel et à
ce titre marginal, comme principe fondateur de toute pensée,
résulte de l'impossibilité de penser l'irrationalité
elle-même en ce qu'elle est absence de fondement, ou autrement
dit, de la peur de fonder toute pensée sur le vide. Ce n'est
pas la raison qui fait l'humanité en l'homme (on entend ici par
" faire l'humanité en l'homme ", définir ce
qui n'appartient qu'à lui et lui permet de valoriser culturellement
ce statut contre tous les autres êtres vivants ou choses), ni
même l'irrationalité, puisque celle-ci, par définition,
ne fonde pas, mais " infonde ". Ce qui fait l'humanité
en l'homme, c'est la capacité à l'exercice de l'arbitraire.
Aucun animal autre que l'homme n'agit arbitrairement. Aucun animal,
par exemple, n'en tue un autre parce qu'il conteste la règle
qui le lui défend : un animal en tue un autre par jeu, par faim,
pour se défendre ou par rivalité, toutes choses qui relèvent
de l'instinct.
Mais l'exemple informatique est plus parlant encore. Les ordinateurs
effectuent aujourd'hui des calculs qu'aucun cerveau humain ne serait
capable de produire. Il est pourtant généralement admis
que les ordinateurs nécessitent une impulsion initiale de l'homme,
et que l'intelligence informatique, numérique, restera toujours
inférieure à celle de l'homme. On attribue généralement
cette croyance au fait que l'ordinateur n'est pas doté de "
raison ", contrairement à l'homme. Qu'en est-il vraiment
?
En aval, on remarque que l'ordinateur ne peut générer
de lui-même l'accroissement de ses propres connaissances en dehors
de celles qui lui ont été inculquées et font virtuellement
partie de ses savoir-faire. L'argument est simpliste : il prouve simplement
que les ordinateurs ne sont pas suffisamment puissants aujourd'hui pour
gérer de manière autonome l'accroissement de leurs propres
connaissances ; non qu'ils n'en seront jamais capables. En outre, rien
ne prouve en retour que l'accroissement des connaissances humaines (dans
le domaine des sciences exactes) n'est pas la simple découverte,
laborieuse et continue, de connaissances qui font virtuellement déjà
partie des savoir-faire humains.
En amont subsiste le problème de l'impulsion humaine au travail
informatique. Rien n'empêche de fixer à l'ordinateur les
limites ultimes de la raison par des préceptes du type "
on ne tue pas la personne que l'on aime " et qui constitueront
son inacceptable personnel, comme on le fait par l'éducation
culturelle avec les êtres humains, de sorte que l'inacceptable
n'est plus perçu comme création culturelle et sociale
par celui qui l'intègre mais comme limite rationnelle, ultime,
" naturelle " de tout discours sensé, de toute action
sensée.
Ce que l'ordinateur ne peut faire lui-même et qui est le propre
de l'homme, c'est fixer arbitrairement son inacceptable. L'unité
de base de la " raison " informatique est une impulsion qui
fonctionne sur le mode d'un choix entre deux occurrences : zéro
ou un ; oui ou non ; ouvert ou fermé. Cependant, ce que l'ordinateur
ne peut faire et que l'homme, tout irrationnel qu'il est, ferait, c'est
choisir sans aucune référence extérieure, arbitrairement
donc, l'une de ces deux occurrences de base exclusivement de l'autre
: pour l'ordinateur, il faut que l'information de base, ouvert ou fermé,
oui ou non, soit imposée de l'extérieur.
On répondra qu'il serait possible de pallier ce manque, puisque
rien ne motive extérieurement le choix de l'une ou l'autre occurrence,
par une opération aléatoire par laquelle l'ordinateur
choisirait de lui-même l'une ou l'autre occurrence. Pourtant,
il s'agirait bien d'un acte aléatoire et non d'un acte arbitraire
: ce qui caractérise l'acte arbitraire n'est pas seulement le
fait qu'il n'est légitimé par aucune instance extérieure,
même symbolique, à celui qui le produit, mais aussi que
tout le discours que cet acte initial permettra de tenir aura pour objet,
outre la production d'un discours cohérent avec cette première
option, la légitimation du choix de cette première option,
c'est-à-dire sa naturalisation (ou dissimulation), le refus de
l'admettre comme arbitraire ou aléatoire justement parce qu'il
constitue l'acte fondateur permettant la poursuite du discours.
Il n'y a donc pas seulement dans la définition de l'inacceptable
un acte aléatoire, mais bien un acte arbitraire qui refuse de
s'admettre immotivé en plus du fait qu'il l'est. Et ce refus
est proprement humain. C'est donc la capacité à produire
de l'arbitraire qui fait l'humanité en l'homme.
Sans doute, on dénoncera
les dérives qu'autorise une telle conception de l'homme ("
la capacité à produire de l'arbitraire fait l'humanité
en l'homme " : c'est une proposition, effectivement, inacceptable).
Il se trouve pourtant que l'inimitié (instinctive ? culturelle
?) envers l'arbitraire lorsqu'il prend la forme ouverte, affichée,
du totalitarisme, est largement partagée. Il se trouve également
que ce sentiment, louable, est infondé, et par son essence même,
totalitaire de manière certes moins visible. Ce qui ne
le rend pas moins noble : pour le partage massif de cette inimitié-là,
et toute irrationnelle qu'elle soit, la machine humaine mérite
l'admiration que lui portent tous ceux qui ont voulu, veulent et voudront
encore la croire guidée par la raison.
Régis
Clinquart 1995,
version revue en janvier 98.
Cet article peut être librement reproduit, traduit et adapté.
|
|