Mardi 14 août :
Je n'arrête pas de lire, j'ai plus ou
moins dix ouvrages d'ouverts ici et là, dans ma chambre, sur la table,
sur le canapé, sur le coude du fauteuil, dans les gogues.
Solitude et pauvreté caractérisent ce mois d'août.
Je comprends pourquoi les écrivains évoquent aussi souvent leur
période de disette, et que celles-ci soient corrélatives à
l'écriture de leurs uvres. Ce sont les moments idéaux pour
écrire, réfléchir, créer.
Je ne réalise aucune uvre, je serais plus un anachorète,
un moine. Je me replonge dans les livres des non conformistes des années
20-30, des imprécateurs irrévérencieux d'une république
corrompue, des stylistes de l'AF, des inventeurs de l'écriture automatique,
je ne suis étroit d'esprit, Breton peut très bien se mêler
de Rebatet.
Je peaufine mon travail universitaire, j'écris des parties de présentation.
En deux jours, j'ai fat les 2/3 du boulot.
D'ailleurs, s'il n'y avait ce journal, je ne
saurais quel jour nous sommes.
La vieille grand-mère qui vient de Valence
chaque mois d'août passer un mois dans la maison voisine qui appartenait
à sa sur défunte est arrivée sous les orages.
Renée Bertrand est une vieille institutrice, elle lit toute la journée
des bouquins du Reader's Digest.
Elle vient seule, son chat est mort. Elle vient seule, avec cinq ou six pots
de géranium. Elle vient seule, et reste seule.
Elle n'est pas sourde, je l'ai croisé chez l'épicier. Je gueulais
dans ses oreilles, pensant qu'elle ne captait qu'un dixième de ce que
je lui racontais, mais à ma surprise, elle comprenait tout.
Un mois seule à Touquin, avec comme unique voisin, moi.
Les années passées, nous nous croisions. Je partais en vacances
au mois d'août, avec Fabien, Cédric, Cyril, Sébastien, ne
pas oublier Sophie. Sophie qui galère tout le temps à cause de
nos délires de puceaux pré-pubères.
Nous l'avions perdu dans la foule farandolesque de Bayonne. Nous suivions une
piste qui devait nous mener à une très jolie fille, nous ne l'avons
toujours pas trouvé.
Ma pauvreté endémique de ces vacances
est une bénédiction dans plusieurs domaines.
J'écris un peu, je lis beaucoup, depuis peu, je pense énormément.
Je pense mais ne névrose pas.
Je ne pense pas à la bagatelle, ne pense pas à une fille précise,
ne pense pas à une "misère sexuelle" particulière.
Je suis en harmonie. Loin de toutes tentations.
Je ne fais rien, et cela me réussit bien. L'inactivité visible
de mes journées dissimule un bouillonnement infernal.
Je n'ai jamais été autant productif, pour le moment, ce ne sont
que des idées, des rêves, des chimères peut-être.
Mais l'ennui s'est évaporé.
Depuis deux ans, je m'ennuyais profondément. J'ai voyagé en Europe,
dans le monde. Mais je n'arrivais pas à sortir de l'impasse du questionnement,
" A quoi ça sert ?".
Des amis en pagaille, une exubérance des relations humaines n'enlevaient
en rien à mon ennui.
Je ne comprenais rien, ne savais rien d'essentiel, à part des dates et
des citations.
Le temps a fait ses marques. Je pense atteindre tout doucement ce que les Anciens
appelaient l'ataraxie. J'ai longtemps uvré dans ce sens, mais sans
résultats.
Je commence à ressentir cette absence de désirs. Cette machine
désirante, cette machine frustrante qu'est la vie humaine.
Je n'attends plus rien de celle-ci. Je n'ai jamais été aussi heureux,
"heureux" avec une connotation de plénitude.