Je me sens d’une force mythologique. Le ciel est bleu sur la plafond de la rue de Turenne. Le vent frais me fouette le visage, je souris la tête haute. Je regarde tous les passants dans les yeux, je risette aux enfants, aux bébés. Je ne croise que des poussettes, des landaus, que c’est beau. Je fais un tour du quartier. Sur le trottoir ensoleillé. Je sens bon, en moi. Je me sens propre. Pourtant je suis tel qu’hier, tel qu’après cette traque noctambule. Je finis à l’arbre à lettres, dans une autre forêt que je respecte. Il me faut un livre pour le restaurant. Il fait si beau, des gens passent avec des enfants. Je n’avais jamais vu ce quartier vivant de beautés. Je frôle les couvertures, je touche quelques nominés, je prends même un recueil poétique de Pasolini, mais non, je choisis un recueil de nouvelles de Jauffret. Je fais un tour, et redépose, poliment le Pasolini, me promettant de venir le chercher en début de semaine prochaine. La forêt n’est pas silencieuse, un petit môme crie dans tous les sens. C’est un arbre vivant, c’est chouette une librairie bruyante, hurlante. La lecture se fait silencieuse, l’écriture aussi, mais le lambinage en livres ne doit pas l’être. On se doit de faire du bruit, de rigoler sur une couverture grotesque, de s’insurger sur un livre odieux, de parler avec cette personne qui entrouvre un livre déjà lu. L’arbre à livres est un arbre à bruits. Le môme s’impatiente et crie sa volonté de Mc Do. Il crie sans se soucier des autres, des têtes baissées dans des pages reliées. Attachées à leur silence religieux. Le gamin est exécrable. C’est vrai. Il hurle, réclame de partir, le père, bourgeois Doltoien, ne dit rien. Le gamin est puant, mais est bien vivant. Je discute un peu, il ne crie plus. Il me raconte sa joie de manger Mc Do. C’est bien. Le père sourit et se prend les pieds dans le tapis. " C’est l’enfant qui hurle, et le père qui fait les bêtises ". Il me regarde d’un œil prisonnier. Aimer son enfant n’est pas une relation carcérale, ni pour l’un ni pour l’autre. Je parle un peu à la caissière, des propos de Soral ou du pote de Camus, Renaud, sur ces enfants qui peuvent prendre un otage un lieu public. Je quitte d’un salut jovial ces déjà-morts. Des landaus persistent à glisser sur les gros pavés jamais lancés. Je retourne chez Sébastien. Le cirque d’hiver est splendide de ses liserés rouges, je ne l’avais vu jamais ensoleillé. Mes mois passés tout près étaient des mois de nuit. Je prends table en face, pizza cinq fromages et salade aux noix, je te vois de plein jour, de pleine lumière. Des enfants passent avec parents. Une fille avec un casque rouge, derrière un type, au feu rouge. Un motard rouge aussi, de l’autre côté, accélère sa japonaise rougeoyante. Je commence la lecture de ces gens vivants, qui n’existent pas. Je les abandonne très vite pour ceux morts qui existent pourtant. Ils sortent du métro, de la rue, de derrière moi, en s’annonçant dans les reflets de la vitre, ils avancent tout droit, quelque soit le sens. Je m’imagine avec quelqu’un déambulant, on crierait comme le sale môme de tout à l’heure. On aurait aussi du rouge sur nous. Mais pas de moto. Pour aller encore plus vite. Pour ne pas être là avant de l’être. Pour aller vite ensemble, très lentement. Lentement, très vite, on sera là.