Jeudi 16 août :

"Amélie Poulain" envahit en ce mois d'août les écrans des cinémas allemands. Deux soirs que je zappe au hasard des programmes allemands, très nombreux, beaucoup de chaînes régionales, et que je tombe sur des documentaires sur la douce et coquine "Amélie", Audrey Tautou, prononcée à l'Allemande, très dur comme on le conçoit dans cette langue goulue.
Des reportages sur le café des "deux moulins" à Montmartre, des interviews de Claude et Myriam Labbé, les tenanciers des lieux.
La voix d'Amélie est assez bien retranscrite dans sa version rhénane. La magie opère aussi bien en français qu'en allemand, et pourtant je ne connais pas cette langue.
Les Allemands aiment profondément Paris, Von Choltitz n'aurait jamais fait brûler cette belle ville de Paris. En tout cas pas Montmartre !
Les commentaires des journalistes des télés allemandes lors de ces portraits sont accompagnés de la musique de Yann Tiersen, qui renoue avec la tradition des musiques de films. C'est le Paris des années 40 qui se rappelle, des chansons de Trenet, de Ray Ventura dans les cafés de Paris où les soldats aryens déglutissent leur germanité dans des conversations lourdes et bruyantes.
"BLABLA" au son des accordéons.
Cette comparaison ne se veut pas une "attaque" contre la poésie de JP Jeunet, mais son lyrisme, son onirisme rappelle Carné, et le réalisme poétique des années 30-40.
"Les visiteurs du soir", chef-d'œuvre de Marcel Carné sort en 1942.

J'ai toujours été sensible aux musiques de films, mes premiers souvenirs de cinéma sont étroitement liés à la musique qui accompagnait, guidait, les aventures des "héros".
"Le Bon, la brute et le truand" (1966) reste un événement total, la tête des types, des gueules en gros plans rapprochés, des ambiances hérissantes créées par la musique d'Ennio Morricone.
Puis le fabuleux "Il était une fois dans l'Ouest", la scène de la préparation du repas de mariage, de l'arrivée d'Henri Fonda, de la tuerie, de la mort du gosse ; puis l'arrivée à la gare de la Bellissima Claudia Cardinale.
Sans oublier "l'harmonica".
C'est mystique, envoûtant, religieux une musique d'Ennio Morricone.
Qui accompagna les films de Sergio Leone, mais aussi ceux de Verneuil, à partir du mythique "Clan des Siciliens", mais aussi des films de Joffé ("Mission" et "les maîtres de l'ombre") et de Tornatore ("Cinéma Paradiso" et "Tout le monde va bien").
Mais aussi la "Cage aux folles " de Molinaro.

Tiersen renoue donc avec une tradition ancienne que représente bien le compositeur Philippe Sarde, tous les Sautet (qui est capable de reconnaître un "Sautet" d'un autre ?), de Tavernier, de Téchiné, d'Annaud.
"La Grande Bouffe" de Ferreri en 1973.

En effet, depuis quelques années, les BO étaient des compilations thématiques, "The Crow" rassemblait le Métal hurlant des années 90, de Korn à Defstones.
Les Tarantino jouaient sur la nostalgie d'un vieux Rock Blues. Même Lynch mixait son "Badalamenti", compositeur officiel, aux derniers hits "indus" de Bowie, Reznor (le seigneur), Marylin Manson.

"Georges Delerue a écrit la musique" dit la voix off du Générique du "Mépris" de Godard.
Je ne me lasse de voir ce Film, d'écouter la musique de Delerue, qui fait tout. Je n'ai jamais songé à acheter la BO. Peut-être parce que l'image, le son, la musique ne peuvent être séparés.
C'est ça un chef-d'œuvre parfait, l'harmonie.
Pourtant le film finit par un SILENZIO !
Terrible silence, terrible absence.
Delerue, élève de Milhaud (celui de la bande des six, Honegger, Auric, Poulenc, Durey et Tailleferre), compositeur de de Broca, de Truffaut, de Zinnemann.
"Calmos" de Blier en 1975, "Platoon" d'Oliver Stone en 1988.

Que cette résurgence du réalisme poétique français (Renoir, Carné, Cocteau), qui doit beaucoup à l'expressionnisme allemand (Robert Wiene, Murnau et Fritz Lang (qui joue son propre rôle dans "le Mépris")), mêlé au réalisme d'un Pabst, qu'incarne "Amélie Poulain", contente et submerge de plaisir, de poésie, de rêves et de bonheur le public allemand autant et même plus que ce qu'il en fut en France.