Le Hasard cest bien.
Cest Balzac, je crois, qui voyait dans
le hasard un acte de fécondité. Je dois bien reconnaître
que ma rencontre dhier a créé en moi une multitude dimages.
Promenade dans une rue que je foule de mes pas lambins pour la première
fois ; je suis en avance à mon dîner.
Je dîne ce soir hors de chez moi, chez un ami, chez Sébastien.
Le rendez-vous est à 20h30, je cherche un parcmètre pour savoir
lheure, 20h tout rond.
La marche est un excellent exercice de pensée, les idées jaillissent
à chaque coin de rue, se percutant au carrefour, refusant des priorités,
conduisant à des accidents dimagination.
Arrivé à Paris, je déposais mes rares affaires chez Sébastien,
dans son studio de la rue de Turenne. Je songeais à ce moment-là
à téléphoner à Alysson. Son numéro était
affiché sur lécran, mais le cur manquait de courage,
de volonté. Et puis, " Che sera sera " me répétais-je
dans ma caboche égayée à la pensée dune soirée
damitié et de polémiques.
Le hasard ma toujours servi, accompagné de ses caresses douces,
de ses encouragements à la joie, aux rencontres rêvées.
Répondant à une eterview pour une jeune poétesse, jévoquais
à sa première question sur mes " croyances " ma conviction
quun destin nous suivait, nous accompagnait sur la route.
Mon goût de la déambulation urbaine est certainement une résurgence
de ce sentiment quune jolie chose peut apparaître à la vitrine
dune échoppe, dans un rayon de supermarché aussi.
La beauté est ailleurs dirait un Mulder poète. Hors de chez soi,
quelque part errant dans une rue.
Petits bras et gros mollets, je suis un " rutier ", pas de ceux qui
sont en rut, mais de ceux qui marche dans la rue. Seul. Heureux. Certain.
La certitude au cur que quelque chose se produirait, quune fille
vous regarderait, vous parlerait, que la vie, ce nest pas seulement de
la littérature. Que les idées ont une odeur, une voix, une silhouette,
un rire et deux yeux fixés sur vous.
Je bifurque, assuré de remonter la rue pour me rendre à mon dîner,
je zieute à tout " hasard " les tables encombrées dhumains
dun café dangle. Des jolies têtes se tournent vers
moi, des sourires à en faire perdre la voix, la voie également.
Il me faut généralement un temps certain pour décoincer
la jonction de mes mâchoires et pour articuler des mots en syllabes complètes.
Les deux anges ne facilitent pas le repos de mon âme et la stabilité
de mon pouls. Alysson est toujours aussi mignonne, différente de notre
première rencontre, mais le changement dune fille qui grandit na
pas joué sur sa jovialité. La première fois, ce fut dans
une file dattente dune cantine abjecte dun lycée tout
aussi sordide. Je vis tout dabord un écusson dun groupe de
rock, de fusion, peu importe, sur le sac dune petite frimousse bien rigolarde.
Cétait Alysson. Jai tout de suite aimé cette petite
fille, un bon feeling, et puis, jaime assez rapidement les gens. Alors
quand ceux-ci dégagent une véritable tendresse, je fonds, bordel.
Les anges vont par deux, comme dans les " routes du Paradis ", ok,
le gros à la barbe nest pas un ange, mais bon, ne chipotons pas
sur les états dâmes.
Alysson me rappelle à une vision angélique, divine du monde quotidien.
Javais en effet été touché par la grâce botticellienne
de son amie, Pascale, que dans un excès de sentimentalisme, javais
baptisé " déesse du pq ". Certes, rien de bien flatteur
dans cette expression, mais détrompons-nous. La belle métait
venue au rayon " pq ", tout simplement, au hasard de la vie.
Mal à laise de mêtre imposé à leur table,
cette évocation me raidit un peu plus. Ma Vénus ne naissait pas
dans une coquille, mais au milieu de papiers triple épaisseur. Près
des déodorisants, était-ce une allégorie de Zéphyr
et de son vent frais et chaud ? Je ne peux soutenir son regard, à la
manière dun dévot qui baisse les yeux devant la statue vénérée.
Pour un athée, je suis bien bigot et ringard.
La douceur a toujours une fin, Pascal, mon ami, passe à son tour devant
la vitrine. Comme un réveil intraitable qui vous jette de votre rêve
pour vous ramener à la réalité, au petit-déjeuner,
à la douche, au RER, au boulot, à la mort, Pascal me rappelle
à mon dîner.
Je quitte un peu de ce Paradis retrouvé, il y a plein dautres rues
où je pourrai revoir ces deux charmants putti.
Dans notre ligne droite, nous conduisant au 17 rue des Francs-Bourgeois, Pascal
me fait part de son propre ravissement. Lui, aussi, a été charmé.
Je me réjouis que la magie opère également sur mes amis.
Partager un rêve est lultime preuve dune amitié totale.
Jétais heureux de voir mon ami tout de joie, enthousiaste à
la vue, quoique furtive, de ces deux jolis angelots.
Touquin, vendredi 18 janvier, 9h.