Au passage piéton de la " rue des roches ", un écureuil traverse sur les rectangles blancs. Sa queue touffue, orange noisette, traîne sur la route. Mon grand-père ne roule pas vite, mais freine tout de même, pour ne pas écraser la petite bête quand même.
On en parle durant quelques kilomètres. Les petits écureuils sont rares. Il me dit qu’il en voit encore quelques-uns dans le jardin de Renée, qui viennent manger des noisettes.
Mais les connards de chiens, que tous les abrutis ont, effraient (quand ils ne les croquent pas !) les petits rongeurs bien mignons de nos bois tant aimés.

Je crois que le chien est l’animal que je déteste le plus. Faire un footing nécessite une intention particulière et une concentration à toute épreuve.
Deux handicaps : éviter les déjections canines, et accepter les aboiements incessants et continus de ces misérables bêtes.
Une fois sorti du village, il n’est pas rare de tomber sur un corniaud lâché par son maître dans les chemins de campagne, pour qu’il se dépense, à vous courir au cul.
Voilà, là, un crime contre mon humanité !

Il fait beau, le soleil est au bleu, la journée à la pédale. Je tournicote un peu dans le village, à la recherche d’un hypothétique camarade, Jean-Paul ?, et seul, je prends la route de Pézarches.
Je passerai par là pour aller à Faremoutiers. Bien plus tranquille, pas de voitures. Je sors de Touquin, je ne regarde que du côté du gué brebis, petit pont de granit, ou de grès, je ne suis pas géologue. Je parierai quand même sur du granit, pierre dure et grise.
Petit bois, perdu, entre pré à rosés des prés et pieds de bœuf, et champs de maïs ou de colza. C’est dans ce petit bois, que gamins, nous avions construit une cabane qui avait suscité la colère du propriétaire. Tous les mômes, du fils du médecin, Benoît, à Jean-Paul, nous avions eu l’oreille tirée pour avoir quelque peu coupé quelques arbres, en pleine jeunesse.
La bande d’en face, les autres, Stéphane Lairaudat, mon grand copain, l’était moins alors, et Cédric Mouchet, " Mouchette ", eux avaient, c’est encore mieux, inondé tout le bas de Pézarches en construisant un barrage de bric et de broc sur le petit ruisseau passant au gué.

Je pédale avec ces souvenirs verdoyants, ces clous plantés, volés sur le grand établi de pépé. Bordélique, heureusement, ce qui permettait que les vols ne se voyaient pas.
Je zigue et zague dans les rues méandreuses de Pézarches, je coupe la grande route, direction Hautefeuilles.
La route monte légèrement, sur quelques centaines de mètres, rien de bien méchant. La mare où nous pêchions est toujours là, identique à elle-même. De nouveaux chiares viennent y attraper d’infâmes épinoches. Ou chasser le têtard ! Y guetter une salamandre ? Il en reste si peu.

Je prends la longue route en sens interdit. Elle est bordée de champs, d’une part, et de bois résistants de l’autre. Je pousse un sprint, pour doubler un gros tracteur et sa herse. Je fends le bitume, et choisis de prendre à travers bois.
En ligne de mire, j’avais le grand château blanc du domaine Emmanuel, qui accueille des adultes handicapés mentaux. Ils nous foutaient la trouille, minots, lorsqu’on était en CE2 chez l’ignoble Madame Bénable. Grosse vache, celle-là !
En choisissant de passer par les chemins domaniaux, j’abandonne mon " fort de Bavière " et vague dans les chemins tortueux des sous-bois.
Malheureusement, la tempête a grandement modifié la géographie des lieux. Les voies sont aplanies de pierres blanches concassées, pour permettre le passage des véhicules des bûcherons, ce qui donne à la route une vive luminescence, presque aveuglante. Je roule à donf sur cette autoroute de calcaire. De craie. Une grue déplace d’énormes troncs, les mêmes qui jonchent les allées, les fossés. Désastre. Question de temps.
Je suis mon instinct. Je ne me soucie guère de l’endroit de ma chute. Je roule. J’écoute le bruit de la forêt, observe les nombreuses mares, dénichées, où j’aimais tant venir pour collecter ces affreux crapauds arboricoles. Désormais, la chute des arbres a fait naître un peu partout ces mares rondes et tapissées de feuilles dorées de chênes et de hêtres, où mes pneus crissent, pétillent et clapotent.

Chemin de terre, d’ornières dérapantes, je fonce, avec prudence, sur le vieux chemin royal. Quelques sauts mesurés. Dans la pénombre des fougères, des ronces et des arbres feuillus. Je débarque sur un cirque d’équitation, abandonné ? Il semblerait. Puis, sur un couple de pétanquistes. Je suis tout près de mon lieu de départ. Mais je me suis bien amusé.

Grande route jusqu’à Faremoutiers, deux voitures croisées. La brise du départ se transformant en vent plus fort sur les hauts plateaux, ça pédale dur.
Avant de m’immerger dans la ville, je passe devant un camp permanent de gitans. Un petit chien dort à l’entrée. Réveillé par mon passage, il me course sur 200 mètres, je sens ses crocs près de mon mollet. Je n’accélère pas. Je le crève. Il abandonne, très vite. Connard de corniaud !

Je roule, je roule, je ris. Heureux comme une chanson de Jay Jay Johanson. Heureux comme une chanson de Yann Tiersen, peut-être aussi. C’est assez triste tout ça, seul sur un vélo. Seul dans la forêt. Seul sur les petits chemins abrupts qui longent la voie ferrée. Je grimpe sur les hauts de Coulommiers. Je suis bien malgré la tristesse de cette existence. De la pauvreté de projections. Pas d’amour à partager, à projeter donc. Une chaîne à faire avancer. Elle tourne, elle grince, elle coule, elle glisse, elle avance, mécanique implacable.

Coulommiers. Je m’arrête discuter avec un ancien élève, étudiant en éco-gestion, qui bosse aussi au Mac Do. Je passe devant mon auto-école, cela fera 9 ans que j’y suis inscrit, n’y suis jamais allé. Je pose mon vélo à la Libé. Je discute avec Philippe, journaliste écumeur de bars, entre Coulommiers et Tournan. Si la définition du mot " gentillesse " nécessitait une illustration, sa tronche pourrait prétendre à l’encart.

Je passe chez Pablo, le libraire moustachu from Venezuela. Une perle de sourire aussi le bon père Pablo. Je choisis " Faire l’amour " de Toussaint et la Beig BD. Il m’offre " Maniac " d’Éric Bénier-Bürckel, et " Septembre " de Nicolas Pages. Deux livres qu’il avait prêtés à Laurent, aucun des deux ne l’avait convaincu. Il est esthète Laurent. Et bien difficile.

Je ne rentrerai pas en vélo. De passage à la Libé, Cyril me ramènera en voiture, le bike dans le coffre. La nuit tombant assez rapidement.
Vince n’a plus sa crête, tel est le prix pour un taf.