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Une
silhouette. Des lignes. Des traits. Une femme.
Une ombre. Un contour. Une forme. Des formes. Une femme.
Au loin. Là-bas. De l'autre côté.
Je ne vois rien. Je devine. Je ressens. Je capte. J'imagine. Je rêve.
J'extrapole. J'ambitionne.
De l'autre côté, sur l'autre balcon, je suis myope. À
la fumée gitane, à la foule parasite, elle résiste,
elle s'impose, elle se propose.
Lignes fuyantes, sinueuses, sculpturales. Giacometti, Bellucci, ensorceleuse.
Opiacée, rutacée, LSD, mescaline, cannabis, absinthe,
dans les vapeurs enfumées des estaminets bourgeois.
Plantée, belle orchidée, qui jamais ne me les brisera,
devant moi, je devine son essence. Odeurs, fragrances de son charme,
de son ambroisie, de son nectar divin.
Couleur de Provence, de Jura, de désert, de plateaux perdus,
de jardins suspendus. Sémiramis et Justine, déesse et
courtisane.
Dans la couleur jaunâtre des nuits de café, de bar et de
rock'n'roll, dans la couleur verdâtre et saumâtre des nuits
gâchées, elle illumine mon aveugle errance.
Je suis malheureusement si loin, trop loin, de l'autre côté
de l'isthme, sur un rivage inatteignable. Sur une île, une enclave,
un archipel perdu, oublié, paumé. Elle, phare d'Alexandrie,
colosse des mers, Égée, Méditerranée, Atlantide
ressuscitée, elle guide. Elle nous asservit, Charybde et Sylla,
sirène envoûtante, amazone mirifique, drogue dure, accoutumance
éthylique, foi religieuse, dogmatisme politique, abandon cioranesque.
Aphrodite, déesse, amante, amoureuse, beauté, Diane, chasseresse,
séductrice, aimante, merveilleuse.
Je me lève pour la voir, l'observer, la vénérer.
J'imagine la douceur de sa peau, l'odeur de sa sueur, parfumée
et humaine. Humaine, une déesse de chair et d'odeur. Un bouquet
humain, printanier et juliennal, iris, tulipes, fleurs des champs, crocus
d'hiver et rose des sables.
Elle rit là, en face, juste en face. Elle fête son anniversaire.
Elle danse, virevolte, tourbillonne, valse, s'arrondit en courbes tournoyantes.
Debout, elle trône sur des clones dansants, reine d'un parterre
de vermisseaux en polos. Elle sourit, ondoie sa longue chevelure brune.
Elle s'amuse, s'enivre de coupes de champagne, qui coule délicieusement
de ses lèvres amoureuses et drues, puis glisse délicatement
de sa langue coquine le long de sa gorge blanche jusqu'au centre de
sa beauté. Ventre plat et centre du monde, unique point de fuite.
Elle reste inaccessible, là, en face de ma vue embrumée,
de ma vue éberluée et désespérée.
Elle flamboie de toutes les flammes des enfers de Dante, des embrasements
de Nabokov, des incandescences des poètes, de tous les poètes,
de toute la pléiade, des Parnassiens aux Symbolistes, elle implose
de sa grâce.
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