Dimanche 19 août :

Plusieurs soirs, plusieurs nuits de suite que le ciel du passé s'éclaire sous la rage d'une météorologie bien colérique.
Il pleut fortement, tout droit, du ciel vers la terre, la lumière des villes devient jaune, les visages, ceux des morts.
Un monde triste, sombre, pluvieux, semblable à celui de "Blade Runner". Un chagrin perpétuel coule, recouvre la ville, les villages aussi.
Le monde du futur tant promis arrive parce qu'il a de plus terrible. Ce ne sont pas les voitures volantes d'Harrison Ford mais les tropiques urbaines qui nous tombent sur le coin de la gueule.
Ce n'est pas les voyages aventureux de "Cosmos 1999", ni la quête initiatique de "2001, Odyssée de l'espace" mais la manipulation télévisuelle par le spectacle de "Rollerball", et le contrôle de trusts, appelés désormais "multinationales". "1984" est plus proche de notre situation que les prévisions des optimistes, des fédérations œcuméniques de "Star trek".

Guerres ethniques, inventions d'ethnies (qui sont les kosovars ?), bataille en Macédoine, et dans la jungle congolaise, et les Indiens du Chiapas. Un beau merdier moyenâgeux, l'humain reste un type du néolithique.
Ceux qui restent près de la nature, se battent, font la guerre, des gosses, des icônes, enfin gardent celles du passé.
Ceux qui vivent en ville oublient que la vie se renouvelle, ne voient plus le printemps recréer ce que l'hiver a tué, ne voient que le béton de Le Corbusier, ne pensent qu'à leur mort, ont peur de la mort, et se meurent.
La mort envahie ce qu'ils nomment leurs névroses, le surmoi, le ça ou autre le moi. La tripartition des origines (que Dumézil théorise) retranscrite dans un individu. Ce que le clan, la communauté se partageait, un individu doit l'assumer. Et cela en ayant conscience de sa mort, et la craignant.
L'homme moderne ne veut pas mourir, tout comme celui du passé, mais cette peur est devenue sa seule motivation, "ne pas mourir", "vivre le plus vieux".
C'est là le drame moderne, on manipule facilement les esprits jeunes et les corps vieux.
Mais comment concilier une population d'esprits jeunes que l'on peut facilement endoctriner et avoir un stock de vieux, fatigués, rompus, de bons consommateurs, de bons téléspectateurs ?
Telle est la mission du IVe Reich, le "MTV Reich" (né en 1984 ! ; 1984, premier Mac Do en France).
Ce n'est qu'un slogan, MTV n'est qu'un élément, mais j'aime bien la formule.
Le IIIe avait pour devise, "Ein Reich, Ein Volk, Ein Fuhrer".
Le nouveau doit en avoir une également. Voyons, je propose "Ein Produckt, Ein Produzent, Ein Markt".
J'aurais pu utiliser le mot "Volk" que l'on traduit par "peuple" mais qui signifie "foule".
J'y pense, je devrais lire le livre que Sophie m'a offert, "La psychologie des foules".
"Volk", c'est la foule, la masse, l'opinion, le truc informe que l'on uniformise et manipule très facilement.
L'homme du néolithique n'est pas un sage par "nature", c'est un paysan, un croyant.
"Vierge Marie" est une révolution de la pensée, une idée céleste. Les déesses jusque-là étaient des filles de la terre, ou des salopes (Aphrodite, Héra, Déméter…). Le christianisme sort de ce racinement à la terre.
Mais le IVe Reich retrouve ses instincts premiers (ne disons pas primitifs), la déesse est voluptueuse, pleine de formes, poitrinaire, "Loana" ressemble à ces déesses des premières villes d'Anatolie, ou du Proche-Orient, la statue d'argile d'une femme ronde, pleine de courbes.
"Big Brother" (contrôle de "1984") est uniforme. Je pensais voir dans la version portugaise des filles à la peau mate, à la pilosité généreuse, des types petits et trapus, dans la version suisse des lymphatiques maigrichons, dans la version allemande des blondes girondes et dans la version hollandaise des hippies dénudés.
Mais "Big Brother" ou "Loft Story" nous propose les mêmes couleurs, les mêmes décors, les mêmes phénotypes. Cela a le mérite d'anéantir mes lieux communs d'Epinal, mais ça me fout quand même les boules. Une Europe de "Loana".
Tout est identique, avant on copiait des concepts de jeux à la sauce locale, désormais "le maillon faible" est présenté par une femme aux cheveux courts et à lunettes sur CBS, TF1 et en Allemagne, ZDF, je crois.
CBS s'occupe de gérer les vieux, les jeux et des séries soaps, la machine suit son chemin.
MTV s'occupe de gérer les jeunes, clips et animations, tout roule.

Laurent se pointe, me rend des livres, m'en emprunte d'autres. J'arrive à lui refourguer deux Brasillach, lui le gars de gauche, qui me rend un livre de José Bové que je lui avais prêté.
C'est un grand lecteur, ses goûts sont sûrs, en général.
On discute de plein de trucs, essentiellement de la manipulation. De digressions en discussions, on débouche sur la solution finale ; j'ai toujours eu, j'ai toujours, du mal à comprendre comment des types avaient pu "bosser" dans un camp.
Au Vietnam que des ricains calcinent des enfants dans des villages en vidant des Buds, je peux comprendre, la mise en scène, en situation d'une guerre, mais dans un camp de la mort, il n'y a pas cette dimension "théâtrale" du champ de "bataille" (de massacre).
Il fallait bien des types pour administrer les camps de la mort (6, je crois). Être antisémite n'est pas suffisant, 9 antisémites sur dix auraient craqué devant une telle ignominie de crime industriel.
Je m'imaginais bien que les tâches devaient être segmentées, comme dans une usine Ford, mais cela n'expliquait pas la motivation des soldats de ces camps.
Avec Laurent, on se pose des questions, il se souvient de ses années de pensionnat, du bizutage, de la barbarie gratuite des gens, d'un costaud qui mène les autres comme des moutons, mais merde les chambres à gaz, c'est une étape ultime.
Je me rappelle de "I comme Icare" de Verneuil, de l'expérience sur la manipulation des individus.
Une expérience faite avec des volontaires dans une université. Elle montre que 25 % des personnes testées sont prêtes à aller jusqu'au crime si elles sont bien manipulées.
Des types ordinaires, dans un régime en paix, sans haine particulière pouvaient devenir des criminels, assez facilement.
Alors des Allemands antisémites dans un régime autoritaire dans une situation de guerre, des criminels en pagaille.
Mon idée que ces types étaient des psychopathes rares est pulvérisée. Des millions de criminels, partout, tout simplement.
Putain, c'est flippant.
Et cela n'a jamais cessé, on a suivi en 1990 en Irak, des types étaient prêts à partir se battre contre la troisième armée du monde ; récemment on a bombardé le néo-nazi, ex-communiste, Milosevic, et la population civile de Belgrade au passage.
Ce qui est dingue avec 1990 et la guerre "Bush vs Hussein", c'est le comportement des médias, des politiques et des gens.
On se massacrait depuis des décennies en Iran, en Irak, au Liban, mais on n'agissait pas et là arrive le Koweït et puis boum "Tempête du désert" et tout tralala.
Je dis ça, mais sur le moment, moi aussi, j'y croyais à cette histoire de super armée du diable, "evil Hussein". J'avais 15 ans, j'ai des circonstances.

Quelle leçon en tirer ? Je ne sais pas trop. Que le système de domination, de manipulation devient de plus en plus serré, que l'étau ne permet presque plus de résistance.
Que le paysan-croyant du néolithique n'est pas prêt d'évoluer. Que je n'aurai pas de voitures volantes comme Harrison Ford, m'en fous, j'ai pas le permis.
Que l'Europe tant voulue aura des seins en plastoche, comme quand gosse, mon Big Jim pelotait la Barbie.