Pot-pourri de pensées ferroviaires :


Je relis " Notre jeunesse " de Péguy, Yann m’en a donné le goût, l’intérêt, l’idée d’y replonger. Je suis assis sur un strapontin près d’un type en costard qui a l’air calme et inoffensif… Et non !
Le type range son " Équipe " et enchaîne avec le " Canard ", il y a une odeur d’after-shave bon marché qui s’émane de lui ; il pousse de petites toux plutôt désagréables.
J’ai envie de lui écraser un atémi radical sur la carotide, de lui foutre des coups de pied atomiques dans le bide en lui criant " Tonton, pourquoi tu tousses ! ".


Ce matin, pour la première fois en deux mois, une jolie fille monte et s’assied dans mon wagon, en face de moi.
Je remercie intérieurement dieu, " merci seigneur, je pensais être maudit ". La jeune fille est un véritable bouton d’or, de petites pommettes toutes croquantes, toutes craquantes, toutes fruitées, toutes saillantes, une jolie frimousse, des yeux verts-bleus, clairs, cristallins, une jolie coiffure, des cheveux, longs, fins, ondulés, soyeux, châtains clairs, de jolies mains, de jolis seins, des cuisses généreuses, un tout petit brin de tendresse.
Elle est douce, tendre, timide, calme, discrète.
Un vrai petit fruit à dévorer, à croquer, à déguster, morceaux après morceaux. Moi qui n’aime pas les fruits.
Elle ne me regarde pas. Elle baisse la tête, fouille dans son sac, sort un livre.
Quel livre ? me direz-vous.
La " Bible " ! vous répondrais-je.
La jolie poupée de désirs lit le livre de " Jacob ".
Quand le destin est taquin…
Je souris en moi-même. Quelques instantanés d’éternité plus tard, je fixe le front de la petite, visualise son cerveau, "regarde ton prochain ", " regarde ton prochain ", " regarde ton prochain ". Elle ne regarde pas son prochain, elle baisse encore plus la tête, se plongeant dans le livre suivant. J’abandonne ma tentative de suggestion télépathique. La journée commençait mieux tout de même.


Loupé, manqué pour une minute… Alors que faire ? J’ai les clés de chez Seb, mais je n’ai pas de slip propre pour le lendemain. Je ne pourrai supporter de remettre deux fois les mêmes dessous, la même chemise. Je vais tenter de prendre le train de Coulommiers de 19h02. Il y aura peut-être un ami du coin, un habitant du village. On ne sait jamais, je n’ai rien à perdre. Au pire, j’appellerai ma mère ou mon grand-père (en dernier dernier recours).
La première personne que je rencontre est mon vieil ami CC, un pote qui avait un peu, peu à peu, disparu de mes soirées : il s’était marié, travaillait énormément, vivait plus près de Paris… Et puis, chacun avait suivi sa voie. Il est désormais divorcé, est revenu chez ses parents pour se remettre à flots et repartir encore de plus belles.
D’ailleurs, le personnage est bogosse, le taylorisme sexuel n’est pas mort avec CC. Dixit Davina : " C ne peut laisser indifférent ". CC me raconte ses polissonneries avec telle ou telle autre. C’est un abattage impressionnant, une bataille de l’ancien temps, ça tombe, ça s’écroule, ça carnage à tout va. Pas de reddition.
CC ne se complaît pas dans cette situation, c’est un play-girl malgré lui. Lui rêve d’amour, de stabilité, de calme, de réciprocité. Mais c’est comme ça, elles ne peuvent être indifférentes. Et puis, c’était une icône de coolitude lycéenne. Il a toute une génération d’adolescentes lascives et frustrées à contenter. Un travail de Titan, un supplice odieux.
Nous avions choisi un wagon qui avait attiré notre regard en raison d’une silhouette captivante, une jeune femme, haut serré, moulant une poitrine plus qu’hypnotique. Un visage sévère, beau, fier, classique, à la " Olivia ", un tout petit gabarit… Mais une poitrine sculpturale sur ce mirifique et minuscule corps.
Je pensais que nous allions nous asseoir à sa banquette, CC en décide autrement. Je lui tourne le dos, il est dans un axe privilégié. C’est aussi une question de technique, de stratégie. Je suis un bleu.
Très vite, j’oublie la belle de derrière. Nous discutons du présent et du passé. Il y a une marque qui pose la question : " le futur, vous l’imaginez comment ? ", une connerie du genre.
C’est peut-être, " vous le voyez comment ? ", peu importe, le futur, c’est avant tout du passé. Tout est " passé ", tout est dans le passé. " Je me demande ce que le passé me réserve "…
Le futur n’existe pas vraiment… Le moment présent du futur sera, est un questionnement sans fin sur son passé, une succession de " pourquoi ? ".
Par moments, je me demande comment le présent fait pour se ravitailler en passé. Nous passons la journée à parler du jour passé, des soirées écoulées, du temps du lycée, des années fac… La vie sociétale est bien faite, elle est faite d’étapes obligatoires pour nourrir cette vaine existence. Sinon on parlerait sans cesse du même truc ; mais n’est-ce pas un peu le
cas ?
J’ai très souvent la sensation de " déjà vu ", à vrai dire hormis quelques détails, c’est un jour sans fin, pour le moment.
Avec CC, nous replongeons inlassablement dans cette même étape non facultative, l’adolescence. D’ailleurs, le reste de la répétition se joue à ce stade. C’est à ce moment précis que le discours rébarbatif de notre vie présente, le long de notre vie, se forge. Il n’est pas question de se gourer. Pour ma part, je pense qu’il y a eu maldonne.