Jeudi 20 septembre :

"On est en guerre, frérot. C'est un simple fait divers", une k7 de rap remplace la bande à Ruquier dans le bus qui me ramène chez moi.
Il y a un peu plus d'excitation ce soir dans le bus, si calme d'habitude. Je repère un "nouveau", un jeune que j'avais séparé, quelques jours plutôt, d'une bagarre, le petit était teigneux.
Les insultes fusent, c'est assez pénible.
Ça me replonge quelques heures auparavant, dans la classe de KB, Karine Bayle, que je prononce, à tord, "Belle". C'est vrai qu'elle est pas mal la petite Girondine, assez gironde dirais-je par facilité de mot.
D'ailleurs, c'est la seule que j'avais repéré lors de la prérentrée.
J'avais pensé à elle, justement, la nuit dernière. Je me souvenais de son nom lu sur l'écran du tourniquet de la cantine, "Bayle", comme Pierre, le philosophe médiéval.
J'ai donc passé une heure avec elle, je n'en aurais jamais espéré autant. Je m'étais retrouvé dans son cours malgré moi, et même contre ma volonté. Je n'aime pas ce rôle de vigile, de vigie, je préfèrerais. Voir, observer, oui ; intervenir, punir, non.
Les gamins étaient des fauves, des "sauvageons" pour respecter les expressions du "petit lion de Belfort". Pas méchant, mais bruyant. Attali pense que le bruit est signe de vie ; nous étions donc à un big-bang vital, vitaliste. Explosions des mots, implosions des réactions, une création entropique, un gaz réversible à volonté, bouillonnement d'agressivité, de gentillesse, d'intelligence et d'animalité. Un régal à observer, un enfer à diriger.
KB s'en sort bien ; elle a sa petite voix qui tente de se faire entendre, comme la fée clochette dont les mots restent sourds aux oreilles pointues de Peter Pan.
J'ai une phrase, un vers, une image qui me déambule dans ma tête depuis que j'ai vu le film "méta-poétique" de Pasolini, "là où ça sent la merde, ça sent l'être", Artaud.