Samedi 22 décembre :
J'ai été élève au
lycée Jules Ferry de Coulommiers, lui aussi. J'ai toujours une légère
barbe naissante, lui aussi. Il aime le cinéma, moi aussi.
Il y a trop d'heureuses coïncidences pour qu'elles ne soient que des coïncidences.
Besson et moi, on a des choses à se dire. Quand je parle de Besson, je
veux dire Luc et non Patrick, que j'aime bien aussi. Patrick étant un
écrivain pour ceux qui n'aiment que Luc, sans connaître les délices
de la littérature. Surtout que Besson, Patrick, il aime le cinéma
aussi. Il écrit sur des films dans un magazine en trois lettres.
Besson, Luc, Patrick et moi. Je décide de virer Patrick de nos propos,
restons entre vieux adolescents briards. Les puristes me rétorqueront
que Luc est né à Paris, mais bon, nous étions dans le même
bahut. À dix ans près.
Besson, c'est un peu (voire beaucoup) le cinéma d'une génération,
la mienne, mais pas seulement. La classe 75 serait un peu insuffisante pour
évoquer l'impact des premiers films du petit barbu ventripotent. D'ailleurs
était-il déjà ventru au moment de Subway, qui révèle
Anglade, Reno, Lambert ?
Bref, le film, les acteurs, la musique de Serra appartiennent à nos souvenirs
de mômes. J'avais bien sûr rien compris à l'histoire du film,
en provincial que j'étais, je pensais que le métro parisien était
peuplé de rebelles en rollers, de paumés peroxydés, de
belles princesses aux yeux clairs. Tout faux !
J'ai rien compris à l'onirisme du Grand Bleu non plus, je me souviens
seulement des seins de Rosanna Arquette. C'est déjà pas mal, je
dirais même suffisant. Toujours avec Reno. À ce moment, j'aimais
bien Reno ; depuis à force de thésauriser sur ce film et Léon,
il devient pénible.
Nikita, les larmes d'Anne Parillaud (1990), l'explosion de Tchéky Karyo,
puis Léon, et la mignonnette Nathalie Portman. C'est bien le cinéma
de Besson.
Vient Le cinquième élément, je comprends enfin qui est
Luc Besson. C'est le personnage joué par Gary Oldman, déjà
génial dans la peau d'un flic divin aux acides, qui me met la puce à
l'oreille (expression désuète et absurde, mais bon).
Zorg, c'est von Stroheim dans La Grande Illusion de Jean Renoir (1937). Le XXIIIe
siècle de Besson, c'est Metropolis de Fritz Lang.
Besson dans la lignée de l'expressionnisme allemand ou du réalisme
poétique français, je crois rêver. Mais j'ose y croire.
Mais Besson est également un digne fils de Griffith, Browning ou Sennett.
Si, si.
Naissance d'une nation (1915), premier long-métrage du cinéma
américain ahurissant de Griffith où tout est dit, une sorte de
pré-Autant en emporte le vent (God with the wind), avec des scènes
de sentiments, le départ ou le retour des soldats sudistes, des scènes
de bataille et les retrouvailles de deux amis dans des camps antagonistes, des
cavaliers nombreux et encagoulés (Ku Klux Klan), un vrai mélange
des genres. D'ailleurs, pour démontrer une fois de plus que les coïncidences
sont heureuses, von Stroheim fut l'un des assistants de Griffith sur ce film.
Tod Browning, assistant, acteur chez Griffith également est un réalisateur
étrange, de l'étrange. Peut-être plus proche de Lynch (qui
lui doit Elephant Man ou même Eraserhead), il est tout de même l'un
des modèles de Besson, j'en suis sûr.
Lon Chaney, acteur fétiche de Browning, fait un peu penser à Reno
dans l'uvre de Besson. Toujours là, différent mais toujours
identique. Une créature constamment travestie mais qui reste toujours
une créature.
Le troisième du Club, c'est encore un ex-assistant de Griffith, maître
indubitable du cinéma américain. Je rappelle une phrase de Scorsese
à propos de Griffith :" quand un réalisateur ou un étudiant
en cinéma pense avoir une nouvelle idée, invariablement, Griffith
l'a eue avant lui".
Donc le dernier du trio est Mack Sennett, le père de la tarte à
la crème et du métier de gagman. Il est fondateur de plusieurs
productions, de la Keystone (1912) et s'associe à Pathé (1923).
Ces types réalisaient, écrivaient, innovaient, lançaient
de nouveaux réalisateurs (Frank Capra, Raoul Walsh, Victor Fleming
),
des nouveaux acteurs (Chaplin, Charlie Chase, Lionel Barrymore
).
Besson est tout ça aussi. Il réalise, fait réaliser, écrit,
produit, crée des stars (Anglade, Barr, Jovovitch
).
Il donne du spectacle comme ils l'avaient fait avant lui. Le cinéma n'a
pas si évolué que cela. L'impératif reste de faire venir
des spectateurs.
"Le cinéma américain c'est la perfection technique mariée
à la stupidité intellectuelle" écrivait quelque part
Montherlant dans les années 20. C'est vrai, mais c'est faux. Il ne faut
rien attendre du cinéma sauf un spectacle, des images, du son et l'émotion.
Il n'y a rien "d'intellectuel", au sens normalien du terme, à
rechercher. Juste passer deux heures, à regarder, tout simplement, comme
un bon Besson.