Ce matin, la belle inconnue n’était toujours pas. Cela fait deux jeudis de suite que je m’apprête en dandy obscur pour rien. Que je me lève tôt pour être le mieux réveillé possible. Que je m’exerce à la bonne humeur matinale et à la prononciation parfaitement labiale. J’en profite pour me plonger dans le récit lusitanien du manuscrit de Laurence. Une citation sur le voyage de Pires, un auteur portugais inconnu, me rappelle quelques pages sur ce même sujet dans le roman de Florian.
Florian que je retrouverai en prenant mon repas du soir chez mes grands-parents dans un portrait avec d’Ormesson paru dans Paris Match.
J’avais lu, dans l’après-midi, la critique de Frédéric de son roman sur le site de l’idéaliste, quelques instants après avoir lu une " blanrue " endiablée sur les critiques littéraires, justement.
Une journée également rythmée, entre entremises et intuitions. Encore plus que d’habitude. Régis a envoyé un texte à Frédéric, Fred n’a pas traîné pour lui répondre ; Chloé rebondit sur mes propos d’hier, sur sa voix d’enfant, et me raconte l’anecdote " Sabine Paturel " de son enregistrement de la veille dans un studio pour le jeu " Sims " ; Frédéric me confirme que la rue que j’avais évoquée dans sa recherche d’appartement est celle où il a en effet visité quelque chose. J’ai souvent ces petites fulgurances, plus liées à l’écoute, la connaissance et la mémoire qu’à un tour de marabout.
Puis, j’écris des mails à tout va pour mettre des amis en relation : Néo et PEB sur Rebatet, très courtoisement et délicatement ; Soral et Noé, enfin, je file le téléphone de Noé à Soral ; Valérie et Jérôme, j’envoie des mp3 pour qu’elle découvre le délice " d’Audrey Anderson " ; et enfin un courrier enthousiaste à Éric à propos du magazine de Thomas.
Un docteur ès RP.
Cette suractivité aurait dû me mettre en confiance, me donner du tonus, de l’amour propre. Rien de cela. Je me dirige " Héloïse " en main vers mon train. Mon regard croise celui d’une jeune fille connue lors de mes années pion. Je souris dans un premier réflexe. Aussitôt, je me souviens de lui avoir écrit une lettre, spontanée, à son départ du lycée. Je me sens bête, je garde un sourire figé. Masque Nô. Je babille, les mots se dispersent, partent en récréation comme des mômes lâchés dans la cour, dans tous les sens. J’arrive tout de même à lui demander si je peux faire le trajet avec elle. La question en elle-même une défaite de l’intelligence.
Je n’arrive pas à me rappeler son prénom. Je chercherai tout le trajet jusqu’au bus. Dans le bus qui traverse les villages de Marles-en-Brie, Lumigny, Nesles, Ormeaux, Rigny et Touquin, enfin, je pointe petit à petit le prénom apparu. Carole, Caroline, Audrey, Karine, je pense l’avoir trouvé, non, Karen. Oui, c’est bien Karen. Fines allumettes, seins majestueux ; visage de la belle des champs sur le corps de Thalia, dont je verrai la météo pour la première fois sur Canal plus.
Je retrouve dans un fichier ma lettre à Karen, le mardi 10 juillet 2001. Il s’agit de balade en vélo, de Cioran et d’apparition dans une cour de ferme du petit village d’Amillis. Tristement pathétique.
Nous avons parlé un peu dans le train. Je bafouillais, elle me regardait de son regard bleu si franc, de ses pommettes roses, de sa trogne de poupée joyeuse. Porcelaine, faïence. Elle lit Shakespeare. Je transpire. Me sens moite. La mélancolie me sauve. Je la remercie pour ce voyage dans le passé, nostalgie & jeune fille.
Elle me fait un signe de la main, dents parfaitement complices à ses lèvres. Elle me sourit.