Mercredi 24 octobre :

Touquin est un charmant village, au centre d'un département né en 1790. Près de Rozay-en-Brie, qui est le centre géographique de la Seine-et-Marne, se trouve mon village.
Aujourd'hui, j'ai 26 ans, je marche sous la pluie, je traverse le temps. Le temps ne serait qu'un long présent, je me demande ce que le passé me réserve pour paraphraser l'autre.
Je remonte la rue principale, unique nervure vers l'extérieur, d'une direction vers Provins, la ville des seigneurs de Champagne et des foires médiévales, d'une autre vers Paris (via la rue de Paris, simplement).
La place de pavés cahotants, sur lesquels j'ai connu ma seule fracture (un bras, un avant-bras) lors d'une course avec mes camarades de CM2 (Valéry, Nicolas et Jean-Paul peut-être), ma mère venant me chercher, mon évanouissement dans ses bras lorsque je compris que la courbe de mon cubitus, radius, je ne sais, n'était pas naturelle, est devenu un carré de bitume aux pots de fleurs ignoblement béton dans lesquels on devine difficilement quelques fleurs pointées leur coupole vers le ciel.
Le ciel est gris, il n'y a pas d'oiseaux sur les fils à haute tension. On ne voit plus des dizaines d'hirondelles se réunirent et préparer leur retour en Afrique. Tout cela est fini.
Leurs cris me stressaient gamin, mais leur absence me manque terriblement, le silence est un début de mort, de perte, de fuite. Un gouffre, une blessure, un cri et tout renaît.
Un cri d'un gosse, les petits chenapans de l'angle de la rue traversent devant moi. Ils m'appellent "Highlander", je joue avec plaisir le jeu du héros au catogan. Ces mômes sont de gentils garnements.
Je passe devant chez ma mère, je vois à travers la fenêtre son salon, j'imagine le reste.
Je poursuis ma route, mon sentier solitaire. Vers quoi ? Vers qui ?
La boulangerie, Nini, Frédérique et nos jeux de Ken et Barbie, et les pochettes surprises !
La ruelle, la grande parce qu'il y a aussi une petite, une petite près de chez moi, du chez moi de mon enfance, de mes premiers souvenirs.
Cette ruelle a été défigurée, comme beaucoup d'images de mon cahier d'enfant. Des barrières ont été mises pour empêcher les voitures et les mobylettes de passer. Mais tout cela est si laid, vraiment si laid.
De la petite, qui partait de chez moi pour aboutir devant M.Meunier et leur petit aboyeur de corniaud, nous faisions des courses, être le premier pour éviter les assauts du tigre encagé !
Je n'étais pas le plus rapide, Jean-Paul pédalait comme un fou, un vrai sprinter. Les murs de la ruelle étaient brinquebalants, s'affaissant sur des jardins privés. On grimpait, un acte de bravoure sur de telles ruines, pour épier les grands jardins des "Parisiens". On riait, on jouait à l'œuf sur le mur comme dans un dessin animé de l'époque.
De chez moi, du grand portail partait un chemin de campagne, tracé par le passage ancien de tracteur, deux énormes ornières traçaient la voie. Celle-ci menait à plusieurs endroits magiques, un pré où trônait une caravane abandonnée, un pré où l'on pouvait jouer aux Indiens et aux cowboys, et à un fossé de la déviation autoroutière, une planque de génie pour faire des bases armées, ce genre de truc. Et tout cela avec des noyers qui nourrissaient nos automnes.
On avait évidemment installé notre QG dans la caravane, trop cool !
Désormais, sur ces espaces de liberté, d'imagination, des maisons ont été construites, des chiens y règnent, le cri des enfants a fait place à des aboiements incessants.
Étant gosse, j'aimais énormément les chiens. J'ai grandi. Et le monde a tellement changé.
Où suis-je ? À Touquin ?