Soulagé, deux ans que cela me trottait dans la tête. Je ne suis pas un homme pressé, que ce soit pour l’écriture ou pour l’amour. J’ai une certaine patience certaine. Une conviction en la fin, une certitude que cela arrivera. Mais rien sur le temps que cela puisse prendre.
Ce matin, j’ai écrit l’épilogue d’Héloïse. Une fin que j’avais dès le début. Mais qui est sortie ce matin, sans vraie raison. Cela aurait pu être fait dès juillet 2001. Ça pointe en janvier 2003.

J’avais commencé par un café chez mes grands-parents, la lecture de la chronique de Besson et donc l’agréable image de Bérénice Béjo, bretelles bordeaux sur sa peau.
C’est tout naturellement que le dernier personnage apparaissant dans la descente d’Héloïse soit une femme nommée Bérénice. Sans oublier la légère et gratuite allusion à l’héroïne racinienne.
De racines, je ressens le besoin de reprendre de l’oxygène, de me retrouver parmi les miens, c’est-à-dire, les rues de mon village, les gens qui y habitent, les petites ruelles désormais interdites aux vélos, les chemins de campagne, les bosquets disséminés ici et là des champs de culture, le goudron des petites routes de hameaux, l’air frais dans mes narines et mes rêves naphtalines.

Emberlificoté dans mes t-shirts, sweat, écharpe, gants et K-way, je pars en vadrouille. Faire bouger le gras sédentaire de mon corps inutile. Je ne pars pas bien loin, je suis arrêté dès la sortie de ma cour par la rencontre de mon voisin.
Un vieux garçon comme moi, mais bien plus âgé, cinquante peut-être. On se parle depuis peu, il ne sort pas souvent, quelques fois pour faire du VTT. C’est moi dans quelques années.
Il me demande des nouvelles de Bordel, je lui en demande sur ses scénarii des Quatre mousquetaires pour TF1. Il me parle de l’Idiot International ; je me dis chouette, j’ai bien fait de lire Besson ce matin, il en parlait justement.
La famille Hallier lui a demandé de faire une anthologie de L’Idiot. Il s’y attèle dès la fin des scénars. C’est l’unique force des pauvres types vieux gars tels que nous, la solitude et la création. Sans oublier la masturbation.
On évoque aussi le bouquin d’Arnaud sur les " Stèle d’Edern ", mon voisin est l’un de ses lecteurs. Il connaît le site de Cancer. Je suis plutôt surpris.
Il me laisse à ma balade ensoleillée et me donne rendez-vous dans le train de 18h31 lundi.

Mon leitmotiv " sentir une peau pour sauver la mienne " est une peau de chagrin bien triste.

Je navigue quelques minutes dans le village, vais voir l’état du quick, verduré et glissant, fais un tour du " centre ". Au moment où je m’apprêtais à prendre le chemin du Tau, passant devant le vieux lavoir grillagé et le terrain de foot inondé, je fais demi-tour au niveau de la place. Trois bikers attendent le feu rouge, je me sentirais tout con de les doubler. Je décide de passer par la rue des Roches, de passer par la ferme des Valets, et de reprendre la route de la Boisserotte, au-dessus du Tau. C’est parti Fangio, euh, Jalabert. Sans les Wampas, malheureusement.

Je sens mon corps mou, je suis mou depuis un an. C’est un peu l’une des obsessions de ce journal d’ailleurs, mon corps gras. Bien placé entre la révélation des jeunes filles observées et ma recherche de l’Amour.
Mon cœur lui semble en forme, il pompe mes jambes à la moulinette. On m’avait pourtant diagnostiqué un souffle au cœur à la visite médicale du travail. J’étais surtout stressé de me voir à poil dans la vitre de derrière. Est-ce également le syndrome Amélie ?
Quoi qu’il en soit, j’avance à vive allure, toujours le vent de face. Ça tonifie. Ce sont mes rares moments de bonheur. Ces moments où je crois un peu en moi. Que je crois un peu en la bonne suite de cette farce.
Après dix bornes, j’ai un léger coup de barre entre " Saints " et " La Guêpière ". Le vent s’amplifie dans la dernière ligne droite pour entrer dans Touquin, un énorme nuage noir surplombe mon village, derrière moi, un ciel bleu nuancé.

Je débarque chez moi, descendu du vélo, j’ai les jambes flageolantes. Déshabillé, étalé sur le canapé, des crampes aux doigts de pieds. C’est tout rigolo de les voir se recroqueviller ainsi, comme des petits doigts pianistes.
Je mate un peu le Basket avant de prendre ma douche et de partir à Paris pour la soirée de Pascal.

Quelques étirements, une bonne douche chaude, un appel manqué à Rodolphe pour l’avertir de la soirée, et je suis dans le bus de Chessy.
Cyril m’appelle pour me dire qu’il est bien à la gare de Faremoutiers, mais que le dernier train vient de partir, sans lui. C’est exactement le problème de Cyril, toujours en décalage sur tout, tout étant le monde qui l’entoure et qui l’englobe. C’est un peu mon antithèse. Je suis toujours prévoyant, toujours à arriver une demi-heure à l’avance, pensant à tout. Cyril, c’est autre chose. Même quand il pense à tout, ça finit inexorablement par capoter. Récemment il me racontait sa soirée pierrade avec deux copains, il avait tout prévu, mis des patates à chauffer dans des feuilles d’allu. Mais, il a oublié de les servir. Ils ont dîné sans légumes, sans accompagnements. Tel est Cyril.

Émergé du sous-sol parisien, j’appelle Pascal, Jouq’. Il est passé au café, il n’y avait personne, cela doit être à 22 h et non à 20h. Je suis sur le boulevard, tout près de l’endroit. Lui n’est pas bien loin non plus, on décide d’y aller tout de même, d’y attendre Sébastien et se taper ensuite un petit chinois pas cher.
Le bar est sympa, le lieu est peuplé au maximum de ses chaises. Je ne reconnais personne, peut-être une main au loin. Je suis bien trop myope. On prend une table, commande une bière.
Pascal, l’hôte, nous rejoint, la main du fond étant celle de Philippe, alias Jean Yes. Un facile couche toi là.
Ils nous rejoignent : Pascal, son frère Benoît, et Philippe. Puis arrivent Caroline, aussi DJ, comme Philippe, Mayliss (mignonne aux faux airs d’Églantine), Alexandre et son amie et puis plein de gens. Je trouve Mayliss délicieuse, bizarrement je l’imaginais asiatique. Pascal m’avait filé son numéro au moment où je montais " Rage ". Ou est-ce pour le projet de Thomas.
Sébastien se pointe, rigolard à sa coutume. Le séducteur compulsif. Le sourire toujours saillant. Il a une turbine à bonnes énergies. On vide nos bocks pour lambiner vers un resto chinois. On gambade pas mal pour se poser dans un bouiboui pas bon et cher. Mais on est ensemble, entre amis. Manque Rodolphe, certainement devant le PSG, et Cyril, avec Ness dans les bras.
Avant de partir becqueter, Sébastien avait accosté un groupe de trois filles assises dernière nous, deux jolies blondes généreuses, une belle brune mystérieuses. Bravo les lieux communs !

On revient dans l’îlot du bonheur de la bise et du comment ça va. On croise Mélanie, Sébastien n’est pas insensible à la trogne de la mignonne, puis Sandrine et Valérie, " Mademoiselle Minou " de Bordel, toutes les deux très vivantes, ça fait du bien, Sophie, douce comme d’habitude, Aurore, très belle, THTH, très hype très hype, une jeune fille souriante que j’ai dû voir chez Thomas (en fait, j’apprendrai à la clôture que c’était à la soirée de Fred au VIP, elle était venue avec Thomas, et donc avec moi).

D’ailleurs Thomas se pointe les yeux perles brillantes, cerclé de jolies filles dont deux amies que j’avais repérées à leur arrivée, une longiligne, blonde et belle et une qui est le portrait de ce que j’aime chez une fille.
Thomas me présente à ce gynécée charmant, je suis extrêmement mal à l’aise. Sensation accentuée par les mots de Diane, au début, autiste je suis, j’avais compris " Yann(e) ".
Je suis une nouvelle fois pathétique et ringard. C’est un boléro, un adagio, un concerto qui pétille en moi, je n’arrive pas à me concentrer, à sortir des phrases cohérentes. Je ne changerai jamais. Un chant Callisto virevolte ma bêtise sentimentale, " la plus belle " protège les êtres sans défense.

Je n’arrive jamais à parler dans les soirées populeuses et bruyantes, exception avec Clotilde, à qui je raconte, pour la première fois, dans un récit chaotique, l’histoire d’Héloïse pour qui le destin a dit non. J’y vois un signe, serait-ce mon Tolbiac, mon Zülpich ?

J’aperçois Régis, déambulant clous sur le torse, Annet à son bras. Florian, adossé près des chiottes. Sébastien, attablé avec les jolies drôles de dames. Pascal, sous sa couette.
Je rejoins Seb avec ses belles Albanaises ; elles sont donc Albanaises. Je ne dis pas grand-chose, ne me sens pas à ma place. Flo est désormais près de moi, il me parle. Mais je n’arrive pas à me séparer de l’image de Diane, assise devant moi, de l’autre côté d’une banquette Rubicon.
Lorsque je décolle mon regard rêveur de la déesse des nymphes, c’est pour décocher une flèche de désir sur la blonde (Téa), très généreuse de son décolleté, des seins blancs, ronds comme des petits pains, la voix grave et cassée, la coupe garçonne avec une fantaisie " Belle époque " en fin de frange. Un design parfait à son visage. Elle n’arrête pas de bavarder, avec Sébastien, avec son portable.
Diane part, j’essaie de capter son sourire pour lui dire au revoir. C’est chose réussie. Je salue Diane, son amie Juliette, Clotilde et Laure.
Flo me demande comment je fais pour être célibataire ad vitam æternam en connaissant tant de jeunes filles. Je lui réponds que je viens de les rencontrer, que je ne les reverrai peut-être jamais, que Diane me touche, que j’espère qu’elle me contactera via l’adresse du site de Bordel.

J’aurais aimé que mes souvenirs de la nuit se fixent sur un dernier instantané, celui du départ de Diane.
Mais non. À la clôture, Sébastien invite les trois jeunes filles et un de leur ami, un type sympathique à venir chez lui. J’hésite, je pense à Pascal qui ne doit dormir qu’une seule oreille. Je ne suis pas motivé. Mais Téa vient me voir dehors pour me demander si je viens, elle veut que je vienne. Je ne résiste pas à son regard, à sa main posée sur mon bras. Je me demande pourquoi une telle gentillesse, je n’ai pas dit un mot à leur table, simplement salué et souri.

Je descends rapidement la rue du Faubourg du Temple, mes grands pas, je repense au compas de Truffaut.
Au niveau du Quai de Jemmapes, je croise Faltot, avec gros bardas et jolie brune. Un serrage de main instinctif, un ça va ça va. J’avais la tête ailleurs, j’hésitais à rejoindre Pascal. Qu’allais-je faire avec ces jeunes filles ? Je poursuis tout de même ma descente, m’arrête acheter une bouteille de vin près du Rex.

Devant le 100 de la rue de Turenne, un vélo stoppe, dessus Flo. J’ignorais qu’il passait, on aurait pu faire la route ensemble. Je me rends compte que je suis un bon marcheur quand mon ciboulot vaticine d’hypothétiques futurs.

Je ne crois pas que les filles passeront, qu’elles prendront un taxi pour venir, pour en reprendre un autre pour rentrer chez elles. Mais trois tocs à la porte annihilent mon intuition. Eda, Sarah, Téa et Ermal sont là, bouteille de vin en main.
De l’Albanie, je ne connais que Tirana, la capitale, Kadaré, un écrivain, et Hodja, un dictateur.
Dans un lieu connu, calme, entre amis, je me sens mieux. Je peux mieux m’exprimer, et être le taquin cynique que je suis. Je titille un peu la petite blonde, " Britney ", très pop-lolita. L’ambiance est à la jovialité ; reconnaissons que cette phrase est archi ringarde, j’adore.
Téa baragouine avec Flo, Sébastien roule des joints, je discute avec Ermal, un chouette type. Les filles nous charrient sur nos accents lamentables, italiens, anglais et albanais. Je n’arrive pas à prononcer le " zgj ". Sarah me jette un regard noir inquisiteur, d’institutrice rigoureuse lorsque je dis des bêtises, si je prononce mal mon " zgjien zgjien ".
J’apprends plus tard qu’elle est au conservatoire de piano, j’exulte de mon bon pressentiment. Je ne suis pas étonné, sa tenue et son regard confirment cette nouvelle ; cette éducation, ce conditionnement rigoureux par le piano ; je l’imagine en école russe, Rachmaninov & Prokofiev, elle est à l’école russe Rachmaninov.
Éda ne pense pas que l’on puisse " ressentir " " ça " dans un regard. Elle conteste le fait que je puisse sentir une intelligence dans les yeux d’une personne. Pour elle, c’est " dangereux " de parler d’intelligence, pense-t-elle à une dérive d’exclusion des " non-intelligents " ? Je ne sais. Mais la vie de tous les jours est faite de ces exclusions, subjectivement, oui, mais tout est subjectif, tout se rapporte à soi. Dans mon cas, l’universalité n’est que le rapport de moi au monde. Elle me demande de " voir " ce qu’elle fait, je devine tout de suite, elle est étudiante en Mathématiques, à Jussieu, ce qui correspond bien à son sens de la contestation, issue de la mollesse idéologique de la fac.
Sébastien, entre vin et haschich, n’est pas Baudelaire, mais professeur de Salsa. Il initie l’élégante Sarah ; nouvelle preuve de l’inégalité de l’homme et de la femme, Sarah absorbe en quelques secondes les pas à faire, tandis qu’il faudra trois ans d’efforts pour un homme.
Téa et Flo ne se quittent plus, ils parlent des enfants, de la fidélité, de la pudeur. La petite Éda semble bien fatiguée. Ermal a les yeux résistants. Faiblement.

Les beautés nous quittent vers 5h30. On s’est échangés nos mails. Téa, pourquoi pas Téa Léoni ?, il y a quelque chose de féline chez elle, m’offre le souvenir d’une voix hawksienne, et des petits pains d’Heïdi.
La petite Heïdi dissimulait ses petits pains de lait pour sa grand-mère. Téa ne dissimule rien, mais ce n’est pas pour grand-mère, ou alors pour un méchant loup travesti.
Inversés, nous nous couchons, mon portable vibrera à 7h30. Et je repartirai en RER.

Sébastien sourit en dormant.