Je suis dans le café, dans le caca, dans le coton, enfin plein de trucs qui commencent par un "c", comme un "cinéma" par exemple, comme un "cinéaste" aussi.
Je sors justement d'un cinéma, le soleil m'agresse ma tronche défraîchie et j'ai une putain envie de chier.
J'ai assisté à la projection du film de Régis, l'histoire de la vie qui est lâche, de cette saloperie de vie qui bouffe nos rêves. Moi, des rêves, j'en ai qu'un. J'en ai toujours qu'un à la fois. Aujourd'hui, mon rêve s'appelle "Héloïse", pas mon inconséquent roman, mais une fille de chair et d'odeurs.
J'ai scruté, entre crampes intestinales et pets libératoires, les sièges du ciné. Mais je n'ai rien vu de ma myopie embrumée d'une nuit trop courte, mais trop belle.
Enfumée de vapeurs amicales, avec Cissou, avec RC et des chichas et un pur delirium tremens. En pression voulez-vous.
RC a parlé, un petit garçon aussi, il portait un bonnet. Sa mère avait dû louper sa coupe, une chose du genre.
Puis, le vertige a commencé. Éveillé juste ce qu'il faut pour m'émerveiller devant le film de Régis. Ça fait une drôle de sensation de se retrouver devant le film d'un ami, d'un pote, d'un camarade, appelez ça comme vous le voulez. La première plongée, contre-plongée, de la caméra du sol vers les nacelles de la roue, m'assomme une belle satisfaction. Je suis un peu dégoûté d'être dans le coletard, j'aurais dû me coucher tôt. Mes borborygmes s'oublient, la roue tourne, le dialogue commence. La fête continue.

Le générique est fini, que faire ?, je n'ose pas trop aller voir RC, il y a sa famille, ses amis, des types de la profession, mais pas d'ouvreuse.
On végète un instant avec Cissou. J'essaie de repérer mon Héloïse. D'ailleurs je recherche plus à capter son petit ami, un gros bébé blondinet, qu'elle. Mais a priori, elle n'est pas venue.

On sort de la salle, on félicitera RC plus tard. J'ai plus trop envie de goguer, l'émotion du film a momentanément stopper mes désirs intestinaux.
Je sors, je salue rapidement Florent ou Florian, et Mathias, qui a de jolies lunettes noires, je parle du cadre. Elles ressemblent à celle de mon père lorsqu'il s'est marié, un jour de 1974. Je n'étais pas né.
Il y a Martin, le "winner", avec des jolies poupées bronzées. C'est surtout ça le libéralisme, les gonzesses aux winners, MH l'a déjà assez dit.
Moi, je ne suis pas un winner. D'ailleurs j'en ai aucune envie. J'aime trop les détester, c'est plus jouissif.
Mais Martin est un winner sympathique. C'est un joli prénom "Martin" par ailleurs.
Je sors donc, je sors dehors, une énorme lumière harcèle ma mine flapie et vaseuse. Des gens piaillent en groupe tout autour de moi. Je ne vois pas grand-chose avec le soleil dans les yeux. Je devine tout au plus.

Je ne sais pas trop où je suis. Fatigué, ému, en attente de…
Je reconnais une amie de RC, Marie-Prune, elle s'approche me dire bonjour. Je suis étonné qu'elle m'ait reconnu. Elle est toute halée, des mollets au visage. Le bronzage est une indéniable valeur ajoutée esthétique. Malheureusement, j'ai le teint blafard et les idées flagada.
Elle me parle, me sourit, une agréable sensation de bien-être. Mais vraiment je suis à côté de la plaque, j'ai énormément de mal à tout suivre, oppressé également par l'attroupement des sorties de séances.
Immobile, hébété, stagnant, je suis là. Là en face d'une jolie fille, près de Cissou. Je suis bien.

On va toujours bien avant d'aller mal ; pas toujours, des fois, on va mal dès le début et le truc empire de jour en jour. J'attendais rien, n'espérait plus, n'y pensait pas.
Un truc passe devant vous et le temps s'arrête et le passé vous saute à la gueule. Héloïse c'est ma mine antipersonnelle rien qu'à moi. Et mieux encore. Nul besoin de gambader pour se faire exploser, elle vous arrive directement au visage.
Un filet rouge, des cannes fines, une touffe de cheveux sur une toute petite tête, voilà ce que j'ai vu. Un visage d'un gars, une belle bête, le copain d'Héloïse.
Elle vient de passer devant moi, auparavant elle était à l'intérieur, assise dans la salle, déambulant dans les allées, descendant, montant les marches, et je ne l'ai pas vu. Ne l'ai pas senti. Putain de nuit blanche !
Elle est donc sortie et furtivement elle est passée devant moi, immuable bêta, poteau inutile planté sur ce bitume amer. Je n'ai pas su sortir un son, une syllabe, un mot. J'ai regardé deux petites gambettes disparaître à l'arrière d'un scooter argenté. Deux petits fils dépassant d'une flanelle printanière, jupette Botticellienne. Je n'ai pas vu son visage, une simple silhouette touchante, une beauté habillée de cuir rouge. Des petites jambes, et un cuir rouge, il ne me reste que ça !
J'aurais pu lever une main, faire un geste, gifler d'un duel terrible le minet veinard, mais non.
Je l'ai fixé, sans espoir, partir amarrée.

Le reste de la journée ne sera qu'une spirale de ruminations intérieures.